Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

642 Billets

3 Éditions

Billet de blog 10 février 2012

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

Ce qui vaut la peine... (contribution)

Jean-Claude Charrié (avatar)

Jean-Claude Charrié

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce billet est aussi le prolongement distancié d'une petite série consacrée à nos pratiques au sein du club des abonnés de Mediapart, à l'occasion de quelques uns des accès de fièvre dont il a le secret, mais il est d'abord un écho non moins distancié aux réactions et prises de positions qu'inspire l'actualité brulante de la campagne électorale en cours.
Autrement dit, une invitation à tiroir, à double ou triple fond, à vous de voir.
Quoiqu'il en soit, il est surtout l'occasion de donner une première suite au billet de l'ami Samines en mettant nos pas dans ceux de Bernard Stiegler à travers l'une de mes récentes lectures, ce qui me permet par la même occasion d'inviter à nouveau ceux d'entre vous qui ne l'auraient encore pas abordé... de le faire.
Voici donc quelques extraits de "Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue", publié par Bernard STIEGLER chez Flammarion en octobre 2010.
"Dans ce contexte de crise environnementale, qui pose subitement comme une évidence la nécessité de recommencer à raisonner à long terme, c'est à dire de réélaborer une politique de l'investissement, s'accomplissent ou se prépare de nouvelles opération de concentrations industrielles spectaculaires où l'entreprise Google focalise toutes les questions en faisant franchir un bond incommensurable à l'industrialisation de la mémoire psychique et collective.
Ces opérations ont pour objectif de prendre le contrôle des réseaux socionumériques où se déploient ces nouveaux types de captation et de formation de l'attention psychique aussi bien que collective que sont les "réseaux sociaux" : c'est un nouvel âge de la réticulation qui se met en place, et il constitue un nouvel âge de la grammatisation.
...
L'adoption d'une technique par une société, et par une époque de cette société, est une phase dans un processus d'individuation collective... Et ce sont aussi les conditions de l'individuation du système technique lui même qui se tranforment et se métastabilisent à travers cette adoption... Cependant, sous l'effet des stades de la grammatisation qui ont rendu possible l'industrialisation de la production puis de la consommation, le processus d'adoption a été court-circuité et remplacé par un processus d'adaptation.
...
Le processus adaptatif a tout d'abord été imposé à ceux qui, comme "producteurs", étaient voués à transformer la matière : ce fut la prolétarisation telle qu'elle domina le fait industriel du XIXème siècle. Puis, comme contrôle des comportements dans tous les aspects de la vie quotidienne, le court-circuit adaptatif s'est étendu à la prolétarisation des consommateurs au XXème siècle. Et enfin, comme implémentation des savoirs issus de la vie noétique au sein des systèmes de computation, ce sont les travailleurs de l'esprit qui ont adapté leur activité intellectuelle aux prothèses du capitalisme cognitif, leur système nerveux paramétrant les processus instrumentaux tout en voyant se réduire et finalement s'évanouir leurs activité noétique en propre.
...le temps de la réflexion, qui est le temps de la question, leur a finalement été ôté. De travailleurs de l'esprit, ils sont devenus des employés du "capitalisme cognitif" : non pas des travailleurs de "l'esprit du capitalisme", mais des employés d'un capitalisme qui a ainsi précisément perdu l'esprit.
...le court circuit du politique a été légitimé par l'état de fait technologique tel que, "les choses étant ce qu'elles sont"... on a posé en principe et comme une évidence que le temps politique, c'est à dire délibératif, s'en trouvait caduc de facto - le marketing prenant dès lors en charge les ajustements entre systèmes par la voie adaptative.
Ainsi s'est légitimé le court-circuit des processus longs de transindividuation - c'est à dire d'adoption. Et cette situation a conduit à un court termisme dont nous avons vu comment, en se généralisant, il a installé une économie de l'incurie et un sentiment de défiance généralisée.
...
La première question n'est pas ici l'avènement d'un âge post-humaniste de la technique, qui s'autonomiserait... mais l'accomplissement d'une prolétarisation totale mise en oeuvre par une logique purement économique qui vient détruire la sphère politique, c'est à dire les processus d'individuation qui ne peuvent s'effectuer que comme adoption de la technique...
Celui qui questionne, c'est celui qui pense par lui-même, c'est à dire qui accède à la dimension anamnésique de l'individuation.
...
Ce que l'on a appelé la post-modernité est cette misère à la fois symbolique, spirituelle et désormais économique - car ce que découvre l'Europe avec stupeur et en son sein, c'est que la misère symbolique qui avait détruit les sociétés industrielles dites avancées y répand désormais la misère économique.
...
Cela ne signifie évidemment pas que rien n'arrive qui ne serait pas à penser à nouveaux frais... Mais cela signifie que pour penser cette nouveauté, il faut avoir pensé une nouveauté qui n'est pas encore une pensée, qui est une nouveauté déjà ancienne, qui s'est imposée au XIXème siècle comme destin des sociétés industrielles... et qui est la prolétarisation industrielle.
...
La génération en tant qu'elle est toujours héritière de géniteurs et vouée à engendrer, constitue le socle élémentaire de la transindividuation -en premier lieu comme transmission de noms... tout au long de l'éducation, qui elle même ne cesse pas avec la sortie de l'enfance : parce qu'il fait toujours des expériences, l'être pharmacologique est toujours apprenant... A l'inverse... les marchés segmentés par "tranches d'âge" y promeuvent des pharmaka soumis au processus adaptatifs en quoi consiste par nature la consommation : ce qui est consommé ne peut être adopté, puis qu'au contraire cela doit être d'emblée jetable. 
...
L'adoption est la condition de l'individuation de l'être pharmacologique - telle que le poison peut y devenir un remède... Adapter, c'est prolétariser, c'est à dire priver de savoir celui qui doit se soumettre à ce à quoi il s'adapte.
...
S'il est vrai que la prolétarisation généralisée s'est répandue à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle comme court-circuit non seulement des producteurs et des consommateurs privés de leurs savoir-faire et savoir-vivre, mais aussi des théoriciens et des savants privés de leurs savoir-théoriser, devenus des prolétaires de l'esprit fournissant leur force nerveuse de travail à des dispositifs qui les court-circuitent de plus en plus souvent et systématiquement, alors nous nous trouvons confrontés à une situation de radicalisation absolue de la question pharmacologique.
...
Il faudrait ici poser la question de la bêtise en tant que telle, c'est à dire la question de l'indigne et de l'inhumain...
La bêtise... c'est ce qui renonce à la noèse et au noétique. A cet égard, la bêtise est ce qui ouvre à l'êtrinhumain que nous sommes, et la seule chose qui, au fond, mérite d'être vécue dans cette vie qu'il faut sans cesse critiquer pour qu'elle mérite en effet d'être vécue, c'est de lutter contre la bêtise."

Pour prolonger, rien de mieux qu"une petite incursion sur le site d'Ars Industrialis.

Ajout :  ...et à titre de complément, un nouveau billet sur le même modèle : "Education, Politique... et politique de l'éducation".

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.