En dépit de l'épuisement évident du capitalisme comme modèle d'un agencement harmonieux des rapports entre les humains et avec leurs environnements ; en dépit de la profusion des analyses et des controverses que justifie sa critique ; il est assez stupéfiant de constater cette incapacité collective à produire une alternative, si ce n'est consensuelle, du moins capable d'établir un "rapport de force" favorable, autrement dit de solidariser sans équivoque une majorité souveraine, incapacité sur laquelle buttent tous ceux qui ne se résignent pas à subir la dynamique mortifère du capitalisme selon le fatalisme généralisé qui semble submerger aussi bien les élites que l'immense majorité des citoyens.
Il y a là comme une sorte de mur.
Une barrière cognitive apparemment infranchissable contre laquelle viennent se disloquer et s'atomiser tous les élans alternatifs, en autant de soubresauts désordonnés, incohérents, divergents et finalement dérisoires face au rouleau compresseur d'une destinée suicidaire annoncée.
Alors, nous semblons nous perdre, perdre nos forces et perdre parfois jusqu'à nos espérances dans d'inépuisables querelles sémantiques, sans cesse renouvelés.
Ici même, ce "club" de Mediapart, est vraisemblablement l'un des plus beaux exercices du genre qui se puisse trouver au quotidien.
Et c'est, par exemple, la récurrence de cette quête d'une "gauche" perdue ; avec entre autres, à deux ans et demie d'intervalle : "Assumer sa gauchitude" publié ce 26 août 2011 par Melchior, et "Qu'est-ce qu'être de gauche ?" publié par Farid le 7 février 2009.
Et l'inventaire des contributions qui se sont succédés sur le même sujet pendant ce même laps de temps, si court, et depuis, serait fastidieux à établir, si ce n'est impossible. (L'un des derniers "Rendre crédible une alternative de gauche" vient d'être publié ce 14 septembre par Raoul Marc Jennar.)
Est-il possible en revanche de penser quelque chose à partir de ce constat ?
Autrement dit, cet état de fait, ou cet état des choses, est-il signifiant ? Et si oui, de quoi ?
Pouvons-nous théoriser ?
Mais avant d'émettre une (ou des) hypothèse(s) il n'est vraisemblablement pas inutile de légitimer la question.
Depuis des décennies l'exercice théorique en effet n'a pas bonne presse, pas plus que l'esprit qui s'y risque. Au fil du temps, l'usage péjoratif du mot "intellectuel" est même devenu l'une des banalités courantes du langage populaire, avec dans son sillage la marque du dénigrement suprême, "idéaliste", auxquels s'expose chacun dès lors qu'il s'aventure à exprimer des idées. Il se trouve même des traces de cette aversion jusqu'ici, dans ce "club", dont on pourrait à contrario justement penser que la posture intellectuelle est "la tenue de rigueur" donnant droit d'entrée et carte de séjour.
Les raisons en sont multiples et fortes en contrastes, elles ont été analysées ; depuis les errements d'intellectuels emblématiques du côté de totalitarismes prétendus communistes, jusqu'aux populismes droitiers les plus triviaux, tout un faisceau de bonnes et de mauvaise raisons est venu dans un joyeux amalgame discréditer l'ambition rélexive, dévaloriser l'affrontement des idées, décrédibiliser en fait l'usage de l'esprit.
Et, parmi les très mauvaises raisons il faut certainement pointer particulièrement, cette facheuse manie qu'ont les intellectuels de s'affronter immodérément, de s'excommunier réciproquement et plus encore, de mépriser qui se risque sur leurs chasses gardées. Marques d'érudition condescendantes à l'appui, avec la question qui tue et siffle sans appel le hors jeu du péquin, "d'où tu parles ?".
Il y a là un paradoxe essentiel qui devrait justifier que nous nous reprenions un peu.
Oui, il s'agit bien de quelque chose d'essentiel, c'est à dire qui touche à l'essence de ce que nous sommes... allez..., donnons donc un peu dans cet essentialisme si souvent (et généralement à juste titre) décrié.
Au fond, ce rejet des constructions de l'esprit et plus précisément des projections de l'esprit n'est-il pas tout simplement le refus de cette part de nous-même dont nous repoussons sans cesse les limites depuis la nuit des temps sans jamais pouvoir les fixer ? (Et l'histoire de notre espèce ne serait-elle pas en fait que l'histoire de la prouesse en quoi consiste le recul sans fin de ces limites ?)
Alors ce rejet ne serait autre que l'amputation volontaire d'une sorte d'excroissance qui serait devenue monstrueuse et dont l'illimitation ferait désormais peur, dans une sorte de tentation schizophrénique régressive. La dénégation de ce qui nous distingue dans l'ordre du vivant, au point que nous ayons été collectivement capables de modifier les conditions même de nos existences jusqu'à maîtriser les moyens d'y mettre fin, volontairement. La déconstruction ou la fragmentation de ce que nous sommes, au prix d'une mutilation paradoxale, camouflée en exercice de la raison concrète au moment même où fleurissent d'incantatoires appels à "une économie de la connaissance".
C'est que la raison concrète est d'abord une rationalité de la mesure, de la quantification et de la calculabilité au mépris de ce qui ne peut être ni mesuré, ni quantifié, ni calculé. Au mépris de cet illimité du rêve et de l'imagination qui est en nous et qui est à la fois notre essence et notre moteur, depuis toujours et pour toujours.
Voilà comment, au nom d'un prétendu "principe de réalité", notre humanité insensiblement se déshumanise et se perd dans la comptabilité, au point d'en venir à se renier elle même, à renier sa réalité... curieux réalisme.
Il est temps de rejeter cette rationalité de la mécréance économiste qui nous ampute et paradoxalement submerge et gauchit en ce début de campagne pour la présidentielle toutes les voies d'une gauche égarée qui dit le contraire de ce qu'elle prétend faire : libérer le politique de son assujettissement à l'économie.
Il est temps d'atteindre l'unité de notre humanité, c'est à dire d'en venir enfin au réel.
(En guise d'approche des tenants et aboutissants, l'invitation de Pierre Baffoux à propos de "De la misère symbolique. Bernard Stiegler" et dans le fil de discussion qui suit, l'extrait que je propose de "Prendre soin de la jeunesse et des générations" du même auteur.)
Prolongement : la gauche "réaliste"