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La révolution dans l'éducation par le très haut débit. Le MOOC


Jean-Paul Baquiast 10/11/2012

Les ténors des universités américaines, MIT-Harvard, Stanford et bien d'autres, annoncent une véritable révolution dans l'éducation, celle conduisant des millions d'étudiants et d'élèves à pouvoir accéder gratuitement (ou presque) via les réseaux interactifs à très haut débit (100 Megabits), non seulement à des cours en ligne, mais à de véritables travaux partagés, entre étudiants et enseignants. Depuis quelques années, certaines universités avaient commencé à distribuer leurs cours par internet, avec un certain succès, notamment dans les pays ne pouvant pas envoyer leurs étudiants aux Etats-Unis. 700.000 étudiants sont aujourd'hui abonnés à l'enseignement à distance (distant learning) Mais aujourd'hui des opérations de bien plus grande ampleur sont engagées, ainsi qu'une réflexion approfondie sur le concept de MOOC ( massive open online courses).

Des entreprises spécialisées comme edX (MIT-Harvard), Coursera, Udacity, sont mises en place pour réaliser les investissements et diffuser les méthodes. Contrairement aux cours précédents, qui se limitaient à diffuser les contenus pédagogiques à distance (comme les cours par correspondance distribués par voie postale dès le milieu du 20e siècle), la nouvelle pédagogie veut tirer partie de la massive interactivité permise par le Web, notamment par les réseaux à très haut débit. L'université peut désormais diffuser des flux (stream) de vidéo-enseignement enrichis d'éléments interactifs sophistiqués. Les retours en temps quasi réel provenant des étudiants permettent aux enseignants d'adapter en permanence leurs contenus aux besoins des élèves, et de recueillir simultanément des données d'ensemble permettant de rendre l'enseignement plus efficace. La technologie est puissante, relativement peu coûteuse et de portée globale. Personne ne devrait en principe être laissé à l'écart.

Le service public de l'éducation aux Etats-Unis concerne aujourd'hui le quart de la population (soit 80 millions d'élèves de tous niveaux). Les budgets publics affectés dépassent $800 milliards, auxquels s'ajoutent les sommes dépensées dans le cadre de l'enseignement privé et professionnel. Il y aurait donc beaucoup à faire pour tirer un meilleur parti de tels budgets. Pour un pionner de la question tel que Clayton Christensen, la nouvelle technologie éducative peut être dite de rupture (disruptive technology). Même si l'enseignement présentiel (mettant directement l'élève en contact avec l'enseignant et les matières enseignées – notamment dans les sciences) ne peut être totalement remplacé, l'essentiel des transferts et enrichissement de compétences peut désormais être assuré par des réseaux pédagogiques à très haut débit.

Il est évident cependant que les changements seront si importants que les enseignants comme les élèves et étudiants doivent s'y préparer. Dans un pays comme la France qui vise à mettre la formation et l'éducation au premier rang des priorités permettant de s'adapter au siècle qui vient, le domaine devrait faire l'objet d'un investissement national majeur. La première priorité sera d'abord de faire reconnaître le besoin, face aux sceptiques et à tous les intérêts établis visant à conserver leurs privilèges actuels. Mais ensuite un effort massif d'expérimentations, de diffusion d'expériences, de critiques et d'investissements s'imposera, sur un mode très largement décentralisé. Il ne s'agira pas de confier à des circulaires ministérielles seules la responsabilité d'engager la révolution nécessaire, qui demandera plusieurs années pour prendre son rythme.

Là ou cependant l'Etat ne pourra pas s'abstenir, ce sera quand il s'agira de financer les investissements en matériels et en lignes sans lesquels le MOOC resterait un voeu pieu. Il se trouve en France que beaucoup de ces investissements existent déjà. Il faudra par contre en tirer partie de façon imaginative.

Il faudra aussi éviter que les nouvelles offres soient monopolisées par des entreprises commerciales travaillant sur le mode dit propriétaire. Un vaste domaine s'ouvre dans ce but à toux ceux qui ont acquis avec la lutte pour les logiciels libres le savoir-faire permettant de combattre l'accaparement du savoir par des firmes se comportant dans ce domaine comme les semenciers privés dans le domaine de l'agriculture. La guerre est loin d'être gagnée.

Ajoutons, concernant les relations des universités américaines ou européennes avec les étudiants étrrangers qui continuent à vouloir bénéficier, en complément des investissements faits dans leurs pays, de l'expérience dite « occidentale », que des centaines de millions de personnes sont potentiellement concernées. Ce serait un crime contre l'esprit de ne pas tenter de leur faire partager les connaissances et la culture péniblement acquises par nos sociétés au cours de plusieurs siècles d'efforts.

Nous reviendrons sur ce thème essentiel dans de prochains articles

Références
*  http://www.technologyreview.com/news/506351/the-most-important-education-technology-in-200-years/
* http://web.mit.edu/press/2012/mit-harvard-edx-announcement.html
* http://www.technologyreview.com/featuredstory/429376/the-crisis-in-higher-education/
* Edx https://www.edx.org/
* Udacity http://www.udacity.com/
* Coursera https://www.coursera.org/
* Clayton Christensen http://www.claytonchristensen.com/


Annexe. Très Haut Débit dans l'éducation

Nous publions ci-dessous deux propositions émanant de correspondants, qui représentent pensons nous un bon exemple des efforts d'imagination qu'il faudra faire pour permettre au domaine de décoller véritablement. La première est de type « cloud computing » qui pourrait intéresser l'école et plus généralement les administrations. Nous ne nous prononçons pas ici sur sa viabilité. Nous la mentionnons seulement à titre d'exemple des optimisations possibles. JPB

De JPS

J'ai une suggestion à faire:  "serveur contre réseau"
- mettez des petits serveurs dans les bureaux des établissements d'enseignement
- et connectez ces établissements à 1000 Mbps par fibre
Vous obtenez ainsi de l'Internet gratuit à 1000 Mbps pour tous les établissements d'enseignement. Vous obtenez en même temps un Cloud souverain moins coûteux et plus résilient en cas de force majeure. Une partie de ce Cloud peut servir à héberger des applications d'enseignement et l'autre à héberger des applications de divers ministères. Un mécanisme de compensation permet  de financer l'accès Internet à 1000 Mbps par la fourniture de services Cloud aux services de l'Etat.
L'économie ainsi réalisable sur le budget de l'Etat est de l'ordre de 1 GEUR.

Au-delà de l'enseignement, cette approche permettrait de créer un service universel de l'accès à Internet avec un tarif social du très haut débit pour les ménages modestes. On pourrait ainsi garantir une égalité des chances face à l'accès à Internet, à l'école comme à la maison.

Mon entreprise a déjà déployé commercialement ce concept hors de France avec une technologie libre développée en France et immédiatement opérationnelle (www.slapos.org). Les premiers pays qui se sont intéressés en 2010 à cette approche décentralisée sont en Asie (http://cio.com/article/596689/ViFiB_Wants_You_to_Host_Cloud_Computing_At_Home). Ensuite, ce fut en Afrique il y a un an. Je sens de l'intérêt en France depuis quelques mois. Je sais par ailleurs que des expériences sur ce type d'approche sont en cours à Shanghai avec Microsoft. Il n'y a donc aucun doute sur le fait que l'approche "serveur contre réseau" tient la route au niveau technique ou économique.

La principale difficulté pour généraliser cette approche est en réalité idéologique. On peut rapprocher cette difficulté idéologique des difficultés rencontrées par le tarif social de l'eau pour les ménages modestes. Depuis plus de 20 ans, l'eau est gratuite pour les ménages modestes de Flandres en Belgique. Cette gratuité est compensée par un tarif légèrement plus élevé chez les gros consommateurs d'eau. Ce n'est que très récemment que le début d'un tarif social de l'eau a pu voir le jour à Paris. L'opposition à ce type de tarif reste cependant forte chez les compagnies de distribution d'eau qui n'acceptent par le principe de la gratuité d'un service pour certains, indépendamment de toute considération de rentabilité.

Sans une volonté politique forte, les mêmes oppositions à l'approche  "serveur contre réseau"  existeront au sein de certaines entreprises du secteur des télécommunication, bien qu'en réalité le développement autofinancé d'un réseau national à très haut débit pour tous soit une opportunité commerciale à court et long terme. Il faudra alors attendre 10 ou 20 ans pour que se développe chez nous les approches économiques innovantes déjà adoptées par nos voisins.
JPS

De Patrick Guedj

Sur la question du THD (pas celle des outils et contenus numériques) il me semble que compte tenu du nombre et de la répartition des sites de l'administration c'est une question très liée à celle de l'aménagement numérique du territoire.

Il est tout de même dommage que chaque ministère (EN ...) avance en ordre dispersé sur ce sujet. Et qu'en plus d'autres crédits publics soient mobilisés, par les collectivités locales ou l'Etat, pour financer le THD, sans logique d'ensemble.

Début 2011 la DISIC a été chargée de mettre en place le réseau interministériel de l’Etat (RIE) destiné à fédérer et à améliorer les approches en silos des ministères(*). Mais à ma connaissance aucun objectif chiffré et inscrit dans un calendrier n'a été fixé. Les échanges que nous avons eu sur le THD/ARCEP tendent d'ailleurs à montrer qu'un an et demi après cette décision les temps de réponse aux guichets
des services publics ne se sont pas significativement améliorés.

Ne faudrait il pas :
- que des objectifs précis soient fixés et vérifiés en termes de temps de réponse constaté dans les services publics ;
- qu'une coordination entre la DISIC/RIE et l'ARCEP/THD permettent d'optimiser la démarche ;
- et que cette action devienne plus transparente par la mise en ligne de
la cartographie des débits, de leur taux d'occupation, des temps de
réponse utilisateur, dans la situation actuelle et en projection, avec le budget de l'opération ?

(*) www.gouvernement.fr/gouvernement/des-missions-operationnelles-
au-service-de-la-modernisation-de-l-etat

J'en profite pour dire que le cloud décentralisé proposé ci-dessus par JPS (remplacement des data-centers par des machines réparties sur l'internet), que j'ai eu l'occasion de regarder un peu plus en détail, me parait être une technologie d'avenir. Au delà de ses aspects techniques et économiques prometteurs mais qui restent à évaluer dans le détail, elle donnerait un nouveau moyen de défense aux populations victimes d'Etats insuffisamment démocratiques en supprimant la possibilité d'imposer des règles ouvrant l'accès aux données hébergées dans des centres nationaux. Ceci est important pour la défense des libertés, alors que des pays durcissent leur contrôle sur les données numériques.

P.G.

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12/11/2012, 15:16 | Par chenpeneuzer

"elle donnerait un nouveau moyen de défense aux populations victimes d'Etats insuffisamment démocratiques en supprimant la possibilité d'imposer des règles ouvrant l'accès aux données hébergées dans des centres nationaux"

C'est probablement là où les réticences non avouées de nos politicards freinent à plein.

De la même façon que la presse papier, facilement contrôlable, a une tva à 5% plus des subventions, alors que la presse numérique doit se débrouiller seule avec une tva à 19,6 et bientôt 20.

13/11/2012, 08:46 | Par Jean-Paul Baquiast

Un correspondant, imsw, non abonné à Mediapart (tout le monde n'est pas parfait, hélas), nous écrit, avec prière de retransmettre

Permettez-moi de vous dire que votre  article est magnifique et traite d’un sujet vital pour nos sociétés.

Les innovations que vous étudiez ici sont fondamentales sur le plan social car elles permettront de résoudre l’absurdité détestable actuelle de la restriction de l’accès à l’éducation de haut niveau.

Elle créera l’abondance pour tous de l’éducation de haut niveau et la baisse du cout de l’information pour tous.

La  pénurie organisée actuelle de la distribution du savoir qui est réservée  à quelques happy few filtrés par divers systèmes de sélection sociale plus ou moins astucieusement présentés cessera, car l’intérêt de la société est que tous puissent avoir le plus large accès au savoir et que les castes culturellement définies soient abolies.

Ici aussi la technologie ici aussi jouera son rôle de libérateur social.

 

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