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Bibliothèques et écoles à l’ère numérique : quelles convergences ?

Pour un observateur du monde de l’éducation, la journée d’étude consacrée le 31 mai, à Bordeaux, aux Politiques documentaires jeunesse  à l’heure du numérique[1] ne manquait pas d’intérêt.

Elle a permis en effet de mettre en lumière les changements en cours dans les bibliothèques. L’essor du numérique n’est pas un simple ajout à la typologie des supports documentaires.

Il constitue, comme l’a dit, en ouverture de cette journée, Benoît Tuleu[2], « un vrai changement de paradigme ».  Il se caractérise selon lui par quatre aspects : le contexte concurrentiel (dont Google est un symbole), la dilution des frontières des œuvres de l’esprit et donc de la collection,  la perte de contrôle sur les usages des lecteurs, le brouillage des repères professionnels.

Il se manifeste notamment par la création de bibliothèques sans livres imprimés ou presque, comme Sophie Danis[3] l’a montré en présentant l’atelier numérique de Versailles. Dans ce véritable « troisième lieu », on propose des contenus, de l’accompagnement, des apprentissages ludiques aux jeunes. On vise pour eux la découverte et la prise de distance, à propos de l’identité numérique, des réseaux sociaux, pour faire advenir les citoyens numériques grâce à la médiation active des personnels. Le numérique est une fin et un moyen, une culture et un vecteur de culture.

Comment ne pas reconnaître à travers ces constats, ces questionnements, des enjeux communs, partagés par les professionnels des bibliothèques et ceux des établissements scolaires ?

D’une part, le contexte concurrentiel est bien présent aussi pour l’école. Son rôle n’est-il pas de contribuer à faire acquérir l’autonomie aux élèves dans l’univers numérique, autonomie qui suppose esprit critique, averti sur les usages, maîtrise des outils, conscience de l’économie des médias, capacité à ne pas être enfermé dans un mainstream à ambition hégémonique ?

La dilution des frontières entre les œuvres de l’esprit  ne se résout pas à un combat contre le copié-collé, mais dans l’appropriation par les élèves des capacités à produire et coproduire de l’information, à partager des documents, à maîtriser de nouvelles formes d’écriture et de lecture, à  appliquer les principes de la probité intellectuelle.

La perte du contrôle des usages interroge l’école sur des pratiques d’empêchement ou de proscription. Elles ne sauraient avoir valeur formatrice et éducative ; il est moins utile d’interdire et de fermer les yeux que d’accompagner les élèves dans les usages qui sont les leurs, pour qu’ils deviennent plus experts et plus respectueux du droit et porteurs des valeurs humanistes. L’enjeu est bien de permettre à tous les jeunes, à tous les élèves de maîtriser la littératie numérique, la culture de l’information nécessaire  à leur émancipation de citoyen.

Le brouillage des repères professionnels affecte aussi les enseignants dont certains expriment leur désarroi en proclamant qu’ils ne sont pas éducateurs,  grands frères, assistants sociaux, ce qui s’entend, mais qu’ils sont exclusivement professeurs,  chargés de dispenser un savoir disciplinaire à des élèves qui ne devraient demander qu’à le posséder. La réalité est certes différente, et les missions d’accompagnement éducatif, personnalisé, les travaux personnels d’élèves en autonomie ont déjà bien modifié la réalité de l’exercice du métier. Le numérique, avec les ENT, renforce cette transformation. On correspond avec les élèves de manière asynchrone hors la classe, on corrige à distance leurs travaux, on les conseille aussi en direct à travers un espace de travail collaboratif où l’on peut échanger en temps réel.

Si, comme l’a noté Benoît Tuleu, le papier se défend bien et si le numérique n’est pas encore en train de se substituer à l’imprimé, l’école aussi doit donner la place qui lui revient au numérique dans les centres de documentation et d’information. Les professeurs – documentalistes peuvent promouvoir une évolution qui, une fois partagée, engagera la politique de leur établissement. L’importance d’une médiation active, visant la citoyenneté numérique des élèves, donne aux personnels d’assistance éducative une responsabilité nouvelle, qu’ils pourront mieux exercer s’ils y sont formés et si les espaces d’étude et de recherche des élèves évoluent en devenant des centres de connaissances et de culture placés sous la responsabilité du professeur-documentaliste. Ce nouveau lieu d’apprentissage et de recherche, de dialogue et d’accompagnement, de pratiques nouvelles de lecture et d’écriture, de participation au débat, augmenté de sa dimension numérique,  amplifie le rayonnement du centre de documentation et d’information et renvoie les « permanences » à une époque désormais révolue.

Il serait vain de vouloir se livrer à un exercice prospectif à long terme. Mais ce qui ressort des échanges de Bordeaux, c’est que, si l’on peut imaginer des bibliothèques sans livres imprimés, on ne peut pas les imaginer sans bibliothécaires. Aux Etats unis d’Amérique, rappelait Laurence Tarin[4], on prédit que l’on viendra de plus en plus à la bibliothèque pour emprunter non un livre mais un bibliothécaire. L’avenir de la bibliothèque, c’est le bibliothécaire, celui de l’école, c’est l’enseignant.

 

 

 

 


[1] Journée organisée par la Bibliothèque nationale de France - centre national de littérature pour la jeunesse – la joie par les livres et Médiaquitaine, Université Montesquieu, Bordeaux 4 au Pôle juridique et judiciaire de Bordeaux 4

[2] Bibliothèque nationale de France-département du dépôt légal

[3] Directrice des bibliothèques de Versailles, en charge de l’atelier numérique

[4] Médiaquitaine, Université Bordeaux 4

Tous les commentaires

02/06/2012, 07:21 | Par Gilbert Pouillart

Il me paraît important,et urgent, de réfléchir aux différences d'usages entre diverses sources documentaires. L'observation, empirique ou armée ; le dialogue (avec toutes ses variantes) ; les documents , écrits ou graphiques, ou codés. Egalement, les conditions techniques : cadre, installations, équipements, matériels, savoir-faire.

Par exemple, un travail de documentation "papier" diffère , pour le même objet, du travail "écran". Avec une table assez vaste, on peut accumuler documents, (à sélectionner, étudier), notes déjà prises ou en cours ; usuels (lexiques, index, bibliographies, dictionnaires, encyclopédies, thesaurus, etc...) ; et passer de l'un à l'autre sans en "effacer" aucun. L'écran "convoque" plus rapidement le document souhaité (à condition de maîtriser les procédures d'appel, qui ne coïncident pas obligatoirement avec les "lignes d'intérêt" sélectionnant le document). Mais l'écran ne faonctionne qu'en succession, pas en simultanéité.

Les innombrables modes de "prise de notes" ne sont pas tous utilisables avec les techniques "écran-clavier". Les documents produits sont plus "propres", plus communicables ...et moins personnels, moins riches.

Je ne fais qu'effleurer le sujet...

02/06/2012, 08:35 | Par Jean-Pierre VERAN

Votre commentaire met l'accent sur une des caractéristiques du numérique, et sur les conséquences qu'elle a sur notre pratique de la lecture. En effet, outre la différence entre l'écran, organisé métaphoriquement en "bureau", et la table de travail, il faut tenir compte du fait que l'orgnisation hypertextuelle des documents numériques abolit leur séparation en objets distincts disposés sur la table ou sur le rayonnage de la bibliothèque. Notre lecture reste linéaire, mais elle passe par le jeu des liens d'un document à un autre, d'une source à une autre, sur le même écran. Si l'on ajoute à cela les possibilités immédiates de construction d'un nouveau document à partir de fragments prélevés ici et là ou d'ajouts de commentaires dont la trace subsistera pour les autres lecteurs, on voit combien les conditions du travail avec documents ont changé, et combien on a besoin, dans les bibliothèques comme dans les écoles, d'architectes de l'information dont la médiation est indispensable à l'élève comme à l'adulte.

02/06/2012, 08:25 | Par Gilbert Pouillart

Tout à fait!

J'ajoute : prise de notes. Je me suis, comme beaucoup, fabriqué un système de signes (formes et couleurs), et ne me résigne pas à l'abandonner au profit d'autres, concoctés par un programmeur. Surtout, perso, je prends des notes de deux sortes : "orientées" et "opportunistes" . Si j'étudie un texte pour sa forme linguistique, et donc ai mes repères codés, je ne renonce pas pour autant à "réagir" à une forme, ou à une idée, qui me renvoie à autre chose que mon travail actuel, mais que je veux pouvoir réutiliser ...donc, encodage différent.

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