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Professeur – documentaliste : un rôle clef dans la refondation?


Participant le 25 octobre à une table ronde[1] dans le cadre des journées nationales de formation des professeurs documentalistes de l’enseignement privé sous contrat organisées par l’ANDEP[2], j’ai une nouvelle fois rencontré des professeurs-documentalistes qui, par leurs témoignages et leurs questionnements, ont confirmé que la position singulière du professeur-documentaliste dans le second degré français ne va pas de soi.

Cette singularité dans le corps professoral est très marquée en effet. Le professeur-documentaliste  est un professeur hors- norme. Son service n’est pas calculé en heures d’enseignement, et n’est pas attaché à des classes définies  devant qui il intervient exclusivement  durant une année scolaire. Son enseignement n’est pas référé à un programme. Son lieu d’exercice n’est pas la classe, mais le centre de documentation et d’information (CDI) dont il est responsable de la gestion et de l’animation. Il est donc potentiellement le professeur de tous les élèves et de chaque élève, et les élèves qui viennent au CDI n’y viennent pas que sur commande, ils y viennent aussi dans les « blancs » de leur emploi du temps, en dehors des heures d’enseignement obligatoires.

Si, un élève qui vient en classe y vient pour participer ou du moins assister à un cours, un élève qui vient au CDI  s’y rend pour se livrer à diverses activités : faire une recherche, lire pour les besoins scolaire ou pour le plaisir, feuilleter une BD, un manga, un périodique de sport ou de musique, surfer sur la Toile, travailler en binôme ou en petit groupe sur un projet, faire ses devoirs…

La partie « invisible » du travail du professeur-documentaliste est essentielle à la vie de l’établissement : tenir à jour les ressources disponibles, ressources physiquement présentes sur les rayonnages  et ressources numériques, diffuser l’information pertinente, utile, en direction de ses collègues enseignants et de la vie scolaire comme en direction des élèves, assurer la visibilité du CDI, de ce qui s’y passe, s’y prépare, sur l’environnement numérique de travail de l’établissement, mais aussi sur le site de l’établissement, sur les réseaux sociaux, assurer des liens féconds avec les médiathèques de la lecture publique, les professionnels du livre et des médias locaux, contribuer par de multiples projets à l’ouverture de l’établissement sur son environnement proche et lointain. Ce professeur est également un veilleur, un diffuseur, un médiateur indispensable à la vie pédagogique de son établissement.

Ce travail multidimensionnel pourrait conduire à une forme de dispersion où se perdrait le sens même de l’action conduite.

Ainsi, les professeurs-documentalistes s’interrogent sur leur enseignement. Tout le monde en convient : l’éducation à la culture de l’information, à la maîtrise de l’information et des médias est plus fondamentale encore dans une société marquée par l’omniprésence des écrans, résumée récemment dans Le Monde par la formule «  de la montre qui tweete à la télé qui surfe »[3]. Mais qui prend en charge cet enseignement, et selon quelle modalités ? Peut –on s’en remettre à l’aléa de rencontres possibles entre les élèves et un professeur-documentaliste quand cette formation doit concerner tous les élèves ? Suffit-il de dire que la culture de l’information est l ‘affaire de tous, comme l’éducation, l’orientation, la maîtrise de la langue et bien d’autres préoccupations majeures, pour que cela advienne ? Personne ne le croit.

La réponse donnée en 2010 par l’institution scolaire à cette question est de mettre en oeuvre dans chaque établissement un parcours de formation à la culture de l’information (PaCIFI)[4]. Selon le directeur de l’enseignement scolaire (DGESCO), « Ce document est un outil mis à disposition de l’ensemble des équipes pédagogiques et éducatives des établissements scolaires. Il est conçu pour répondre aux besoins des professeurs documentalistes dont le rôle pédagogique s’articule avec celui de leurs collègues enseignants des diverses disciplines sans oublier les conseillers principaux d’éducation avec qui des coopérations sont également primordiales en ce domaine. Le parcours proposé comporte cent exemples d’action qui en inspireront d’autres selon l’actualité et les projets propres des établissements scolaires, l’important étant de retenir la notion de progression dans les apprentissages, la cohérence et la complémentarité entre les disciplines et les dispositifs interdisciplinaires, l’équilibre entre les supports des apprentissages et de la culture, le livre gardant toute sa place à l’ère du numérique. »

Le professeur-documentaliste apparaît alors comme le coordonnateur d’un des apprentissages fondamentaux du 21e siècle, le pivot de la formation à la maîtrise de l’information et des médias , formation collectivement prise en charge à chaque niveau d’enseignement, dans les disciplines et dans la vie scolaire, comme au CDI.

Dans le PACIFI ont été privilégiées l’acquisition progressive des compétences constitutives du socle commun de connaissances et de compétences et l’entrée au travers d’activités conduites par le professeur-documentaliste et des enseignants de discipline au collège comme au lycée et au lycée professionnel  dans le cadre des programmes d’enseignement.

Comme l’a rappelé l’inspecteur général Didier Vin-Datiche  en ouvrant ces journées professionnelles, la réflexion institutionnelle et pluridisciplinaire sur la maîtrise de l’information et des médias se poursuit , notamment au sein de l’intergroupe de l’inspection générale de l’éducation nationale (IGEN) sur éducation à l’information et culture numérique. Une conférence nationale sera organisée à Lyon les 21 et 22 mai 2013 par l’IGEN,  la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) et l’Institut français d’éducation (IFé)[5].  En s’appuyant sur les acquis de la recherche, sur l’analyse des approches didactiques et pratiques professionnelles dans les disciplines d’enseignement et en documentation, sur la connaissance des pratiques médiatiques et numériques des jeunes, elle permettra de préciser encore les contenus de la formation à l’information et à la culture numérique.

Professeur sans classes attribuées, intervenant dans un espace qui n’est pas celui de la salle de classe traditionnelle, le professeur-documentaliste a pu éprouver parfois le sentiment d’un éparpillement de son activité professionnelle, plus proche d’un bricolage marginal que de l’ambition de formation des élèves qui est la sienne dans un domaine jugé désormais crucial. Il est aujourd’hui placé en position d’acteur-clef d’un apprentissage fondamental. Plus globalement, il est considéré comme un moteur de la refondation de la pédagogie : une pédagogie où l’élève est davantage mis en activité. Davantage sollicité, l’élève est appelé à produire non pas dans le cadre académique formel des travaux scolaires, mais en s’appuyant sur des ressources documentaires qu’il a cherchées.  Il apprend à publier, échanger, correspondre dans l’espace public, à travailler en équipe, de manière encadrée puis de manière autonome.

Cela n’est possible que si cette approche pédagogique et éducative  résulte d’une démarche collective, partagée, inscrite dans la politique de l’établissement. La politique documentaire s’appuie sur les repères institutionnels fournis (mise ne œuvre d’un parcours de formation à la culture de l’information, expérimentation d’un centre de connaissances et de culture[6]), non pour les appliquer mécaniquement, mais pour construire ce qui correspond aux besoins des élèves de l’établissement. Cette démarche collective, le professeur-documentaliste contribue à la concevoir et  à la mettre en œuvre par les propositions dont il est porteur en conseil pédagogique et auprès de la direction de son établissement, comme auprès des partenaires potentiels de celui-ci.

Le professeur-documentaliste, professeur jusqu’ici hors norme, n'est-il pas justement particulièrement bien placé pour apporter une contribution précieuse à  l’évolution de la pédagogie nécessaire à la refondation de l’Ecole ?

 

 


[1] Animée par Michèle Caine, cette table ronde réunissait Alexandre Serres et Olivier Le Deuff, Daniel Moatti étant excusé.

[2] http://www.andep.org/

[3] Voir Le Monde, 24/10/12.  A cette même table ronde, Alexandre Serres citait Umberto Eco : "à l'avenir, l'éducation aura pour but d'apprendre l'art du filtrage"

[4] http://media.eduscol.education.fr/file/Pacifi/85/4/Reperes_Pacifi_157854.pdf

[5] http://ife.ens-lyon.fr/ife/recherche/bulletins/bulletins-recherche-2012/nb011-juin-2012 (la date indiquée dans le billet est la bonne, elle a changé depuis la publication du bulletin auquel renvoie cette note)

 

[6] http://cache.media.eduscol.education.fr/file/actus_2012/77/1/2012_vademecum_culture_int_web_214771.pdf

voir aussi nos billets http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/220412/centres-de-connaissances-et-de-culture-quel-modele-politique-d-ed

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/270412/centres-de-connaissances-et-de-culture-quelle-dimension-politique

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/040512/centre-de-connaissances-et-de-culture-vous-avez-dit-culture

A cette même table ronde, Olivier Le Deuff remarquait que parler de « centre » n’était sans doute pas le terme le mieux adapté à la réalité numérique d’aujourd’hui ; on pourrait parler en effet plutôt de carrefour, évoquant davantage l’idée de croisement, de convergence et d’échanges interdisciplinaires, de mutualisation et de collaboration. Je prends ici les devants par rapport à ce que certains pourraient être tentés de me faire dire en prolongeant "humoristiquement" mon propos : il ne s'agit pas plus ici de remplacer les professeurs-documentalistes par des agents de la circulation, que de les remplacer par des hôtesses d'accueil quand j'insiste sur l'importance cruciale de la qualité d'un accueil bienveillant à tous dans tout l'établissement, et notamment au centre de documentation et d'information.

 

Tous les commentaires

06/11/2012, 17:14 | Par Gilbert Pouillart

Je pense qu'il est possible d'avancer des repères à propos de la mission des professeurs-documentalistes.  ils doivent, à coup sûr, répondre aux demandes , mais avec le souci constant d'aider à l'autonomisation, chez les élèves, des démarches de recherche et d'utilisation d'informations et documents. Par exemple, peut-on admettre qu'à l'issue du collège, des élèves ne sachent pas se servir avc pertinenc des "usuels" ? J'y place, bien sûr, dictionnaires et encyclopédies, mais aussi thesaurus, formulaires, tables, tableaux et matrices, modèles, schémas, etc...? Peut-on renoncer à ce que ces mêmes élèves sachent organiser une recherche documentaire critique? Peut-on se passer de les aider à savoir identifier , élaborer, instrumentaliser un projet  (de connaissance, de production, de création, de recherche)?

Cela dépasse de beaucoup les simples maniement techniques , mais les suppose. J'ai appris à dactylographier pour éditer moi-même mon troisième cycle (pas d'argent pour payer ce travail) ...et donc me suis trouvé à l'aise avec le clavier quand le PC est devenu outil courant. Un adolescent, aujourd'hui, doit savoir "taper", mettre en tableau, utiliser une imprimante moderne à écran tactile de commandes...

La technique, au service de la connaissance et de la pensée...

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