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L’orientation des stèles
Victor Segalen était né un 14 janvier, en 1878, médecin militaire dans la marine, il avait l’art de s’approprier en ethnographe les terres où il faisait escale, ce qui lui permit en 1904 de récupérer aux îles Marquises les derniers croquis, destinés au rebut, de Paul Gauguin, mort trois mois plus tôt, avant de s’en aller porter ses soins lors de l’épidémie de peste en Mandchourie puis de s’installer en Chine avec sa famille où il rédigea ses poèmes en prose : Stèles, parus à Pékin en 1912.
Selon l’auteur de la préface à l'édition NRF Gallimard, Segalen s’est servi de ce qu'il trouvait en Chine comme de matériau de construction (cf. le titre d’un autre de ses ouvrages, Briques et tuiles), pour exprimer ce qu’il avait à dire. Le poète parle de moule dans lequel il a fondu son art.
Mais quel est ce moule ? Segalen l’explique dans son avant-propos : « Sous les Han, voici deux mille années », les stèles étaient des montants destinés à faciliter la mise en terre des cercueils. On y inscrivait des commentaires en guise d’oraison funèbre. Elles sont maintenant des plaques de pierre, montées sur un socle, dressées vers le ciel et portant une inscription.
Leur orientation est significative.
Les stèles donnant au sud concernent l’Empire et le pouvoir, celles vers le nord parlent d’amitié, celles vers l’est d'amour, les stèles vers l’ouest concernent les faits militaires.
Plantées le long du chemin, elles sont adressées à ceux qui les rencontrent, au hasard de leurs pérégrinations ; les autres, pointées vers le milieu, sont celles du moi, du soi...
À chaque partie correspond un idéogramme chinois, et une phrase en chinois est portée en tête de chaque poème.
Si j’avais pu connaître la forêt de stèles sur les bords du lac Xuan Wu de Nankin, je pourrais sans aucun doute reprendre pleinement à mon compte ces passages extraits du blog d’un enseignant non identifié :
La forêt de stèles, à Xian, est une expérience magnifique, même pour ceux qui ne lisent pas le chinois. C’est avant tout une expérience physique, avant même d’être visuelle, et loin avant d’être de déchiffrage. Le voyageur, en s’y promenant, pense inévitablement à Victor Segalen, qui fut tellement fasciné par ces monuments d’écriture qu’il en conçut son livre le plus connu.
Cette stèle est la combinaison de huit caractères dont les quatre premiers (Ke, Ji, Fu, Li) renvoient à des préceptes confucéens très austères : “régler ses passions“, “cultiver son esprit”, “s’écarter de l'orgueil”, “observer les bienséances”. Or, ce qui m’émeut aux larmes et me fait aimer la Chine plus que toute autre culture, c’est le fait que le résultat est un personnage qui danse. On oublie trop souvent que Confucius aimait la musique, qu’il dansait, qu’il chantait et qu’il jouait de la cithare. C’est la Chine que j’aime : la sagesse et l’enthousiasme, l’austérité et le sourire irrésistible...
Victor Segalen publia ses Stèles en hommage à Paul Claudel, il édita Arthur Rimbaud dont il étudia sa correspondance avec Paul Verlaine, et il sauva les dernières œuvres de Paul Gauguin. Décidément, cette génération des arts symbolistes était particulièrement sensible aux Paul.

Tous les commentaires
Je lis celui-ci, dans les Stèles face au Nord : Trahison fidèle
Tu as écrit : “Me voici, fidèle à l'écho de ta voix, taciturne, inexprimé.” Je sais ton âme tendue juste au gré des soies chantantes de mon luth :
C’est pour toi seul que je joue.
Écoute en abandon et le son et l’ombre du son dans la conque de la mer où tout plonge. Ne dis pas qu’il se pourrait qu’un jour tu entendisses moins délicatement !
Ne le dis pas. Car j’affirme alors, détourné de toi, chercher ailleurs qu’en toi-même le répons révélé par toi. Et j’irai, criant aux quatre espaces :
Tu m’as entendu, tu m’as connu, je ne puis pas vivre dans le silence. Même auprès de cet autre que voici, c’est encore,
C’est pour toi seul que je joue.
... Et cet autre, dans les stèles orientées : Sœur équivoque
De quel nom te désigner, de quelle tendresse ? Sœur cadette non choisie, sage complice d'ignorances,
Te dirai-je mon amante ? Non point, tu ne le permettrais pas. Ma parente ? Ce lien pouvait exister entre nous. Mon aimée ? Toi ni moi ne savions aimer encore.
o
Sœur équivoque, et de quel sang inconnu ! -- Maintenant, sois satisfaite : ni sœur ni amie ni maîtresse ni aimée, chère indécise d’autrefois,
Te voici désormais fixée, dénommée, par coutume et rite et sort (ayant perdu le nom de ta jeunesse),
Sois satisfaite : te voici mariée. Tu es emplie de joie permise,
Tu es femme.
Magnifique, je reviendrai ...
Merci, encore une fois, de partager avec nous votre connaissance et appréciation de la culture chinoise dans sa dimension poétique.
"Là, l'Occident miraculeux, plein de montagnes au-dessus des nuages ; avec ses palais volants, ses temples légers, ses tours que le vent promène.
Tout est prodige et tout inattendu : le confus s'agite : la Reine aux désirs changeants tient sa cour; Nul être de raison jamais s'y aventure."
Je ne connais pas. C'est beau. Prodige et inattendu.
Quelles prises possibles, pour nous ?...
Je me demande. Je vous demande...
Un peu.
Jean-Jacques M’µ
C'est extrait de l'une des "stèles" (Départ)... Il faut peut-être, comme René Leys, croire aux apparitions de notre enfance, vraies ou fausses, et s'imaginer l'amant de l'impératrice douairière pour le devenir à jamais sans démenti possible...
... et je découvre ailleurs le poème 18 de son recueil Équipée, qui me rappelle ce sur quoi une bonne amie, épouse d’un haut fonctionnaire français, et femme au demeurant fort avisée, avait essayé de me prévenir personnellement sur mes amours au pays du soleil levant.
LA FEMME, AU LIT DU RÉEL, peut tout d'abord y sembler assez déplacée.
...
« La femme Chinoise, plus que toute autre, demande à être achetée . Comme dans tout marché chinois le rôle des intermédiaires est important, si important que la conquête de l'objet, fort atténuée par les débats nécessaires, aboutit péniblement à une pure et simple livraison. — Quant à l'objet, il a pour première valeur d'être exotique au plus haut point. C'est la transposition lunaire de gestes qu'on doit dire féminins, mais à 'l'extrême des autres. La beauté chinoise doit être reconnue, mais dans un monde différent du nôtre. Il y a beauté, indéniable, et parfois si hautaine, si lointaine, si picturale, si littéraire que d'autres sentiments peuvent s'incliner devant celui-là : une étrange stylisation vivante. Mais combien peu conduisant à l'étreinte corporelle... C'est le triomphe austère et chaste du Divers. La femme Chinoise, par aucun trait, ne se rapproche de la nôtre : la belle Chinoise n'a aucun geste, aucune manière d'être, aucune mode qui puisse servir de mode (malgré des essais contemporains) — et surtout, la beauté chinoise, le parangon de la beauté chinoise, cristallisé depuis la grande peinture des T'ang, — n'a rien que nous puissions imiter ou emprunter. — Ce n'est point parce qu'elle est étrangère, étrange et rare par nature... Dans presque toutes les autres races, certains traits peuvent servir d'union entre notre beauté sexuelle et les autres : certaine coiffure bouffant sur le front, certains sourcils dans une figure ovale étaient fort japonais, et l'on pouvait s'en éprendre, parmi nous... »
ah oui fort beau, je vais lire ces poèmes
cela éveille en moi des envies de ... danser
Mu, merci pour cette merveilleuse trouvaille
je pense que les 4 préceptes confucéens auxquels vous faites allusion ne sont pas si austères que ça
régler ses passions, cultiver son esprit, s'écarter de l'orgueil, observer les bienséances me semblent préceptes de vie bien équilibrée qui peuvent soutenir toute entreprise humaine et qu'ils conduisent à la danse me semble chemin naturel
La Dame, je vous dois toujours une invitation (deux !) au cinéma. Accepteriez-vous que nous allions danser ensemble, également ?... Ce sera avec plaisir de mon côté, croyez bien.
Pour les quatre principes confucéens, euh ! ma foi, comme Corneille le fit à propos de Richelieu, je pourrais donner la réponse de Normand (qu'il était) :
« Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien ; il m'a fait trop de bien pour en dire du mal. »
Jean-Jacques M’µ
Et, ce matin, sur le blog de Juliette Keating, ce judicieux rappel : Le goût amer de la pousse de bambou
Le goût amer de la pousse de bambou
16 Janvier 2012 Par Juliette Keating
En témoignage de l'amitié Sino-Française, les officiels du pays des droits de l'homme ont accueilli comme ils le méritent deux gros pandas en provenance de Chine. En signe de durcissement des poussées xénophobes du pays des droits de l'homme, les fonctionnaires de police ont expulsé du territoire, Monsieur Mo, un tranquille père de famille chinois.
Ces échanges entre nos deux beaux pays ont une visée éducative. Non seulement, les enfants privés de leur papa pourront se consoler devant les si mignons plantigrades, mais ils apprendront aussi que, dans ce monde, un homme vaut beaucoup moins qu'un panda.
JK
...
Pétition pour le retour de M. Mo :
http://www.educationsansfrontieres.org/?page=article&id_article=40591