Mar.
18
Juin

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Goncourt: le dégoût français de la littérature

C'est une déception que le roman d'Alexis Jenni.

Le titre était alléchant ; les critiques enthousiastes ; le Goncourt unanime.

A lire tout ce petit monde, nous tenions là le Guerre et paix français, le Vie et destin gaulois, l'hexagonalissime Art de la guerre. Las.

Les dix ou vingt premières pages, certes assez platement écrites, ne sont pas sans promesses. Elles ont du rythme, de la drôlerie, contiennent quelques propos bien sentis sur la première guerre d'Irak et la veulerie de l'Occident, et un hommage à Paul Teitgen qui n'est pas mal venu.

Très vite, cependant, la lecture piétine. La prose côtoie l'insipidité, les personnages sonnent faux, leurs noms mêmes font sourire, la fastidieuse histoire d'amour qui nous est infligée enfile les clichés sans vie, et surtout, surtout, s'enchaîne une succession de lieux communs, de propos cent fois entendus sur la Deuxième Guerre mondiale, la guerre d'Indochine, la guerre d'Algérie.

Qu'apprenons-nous sur ces conflits ? Que nous dit Alexis Jenni que nous ne sachions déjà ? En quoi nous montre-t-il que ces guerres coloniales françaises, et la façon dont elles furent menées, se distinguent radicalement des mêmes guerres britanniques ou néerlandaises ? Ou des guerres d'extermination aux Amériques ? Que nous apprend-il sur les nazis, sur les résistants, sur les parachutistes, sur les Vietnamiens, sur la torture, sur les harkis, sur les moudjahidines, sur l'OAS, sur de Gaulle ? Que dévoilent ces six cent pages de vingt années de « grande » histoire ? Que retenir de ce pesant, de cet indigeste, de ce maladroit pavé, au titre (excellent, lui) de pseudo-traité militaire ?

L'ennui qui m'a personnellement saisi au bout de quelques pages, l'absence de plus en plus béante de style, de force, d'ampleur, d'emprise et d'efficacité, la fadeur musicale et formelle, ne me furent, hélas, pas une grande surprise : je m'en doutais un peu.

Une fois encore, comme chaque année, les journalistes ont crié au chef-d'œuvre ; une fois encore, comme chaque année, nous était né un nouveau Balzac (songeons au saisissant récit de la bataille d'Eylau du Colonel Chabert), un nouvel Hugo (rappelons-nous le coup de poing de Quatre-vingt-treize), un nouveau Zola (relisons la formidable Débâcle), un nouveau Céline (revisitons l'Afrique coloniale de Voyage au bout de la nuit, revivons l'homérique épopée d'Un château l'autre, de Nord, de Rigodon), un nouveau Gracq (rêvons une nuit encore du ravissement d'Un balcon en forêt) ; comme chaque année, la littérature française comptait un nouveau grand-maître ; comme chaque année, le génie ailée des Belles Lettres était revenu nicher dans sa vieille patrie, la France, et dans sa vieille capitale, Paris, pour le plus grand bonheur - du moins nous l'espérons - des critiques, des libraires, des éditeurs et des néo-gargotiers germanopratins.

Quant à ce que Jenni nous dit de l'art de peindre, de l'encre de Chine, du geste du pinceau, de l'œil du peintre - quelle sottise, quel foutre, quelle banalité, quel asthme, quel bubon, quelle outrageante enflure, quelle petite-bourgeoise vacuité !

Non content d'effleurer sans jamais l'approfondir le très ardu sujet de la guerre, qui aurait pu suffire, à lui seul, à un auteur fécond et ambitieux, voilà qu'Alexis Jenni prétend de surcroît éclairer les mystères de la création plastique, de la transmutation du trait en monde sensible, de la transsubstantiation de l'invisible en visible, de l'incarnation de la lumière et de l'espace sur une feuille de papier, et ce, à travers la figure d'un certain Victorien Saladalognon !

La gageure serait audacieuse si elle n'était, d'abord, tout à fait hors de portée des lumières de l'auteur. Tout cela est mis en scène, abstrait, scolaire, universitaire, académico-crétin - tout cela sent la vie avariée, sans force, sans une seule vibration puisée aux tréfonds de l'inconnu pour en faire émerger du vrai, du beau, du nouveau ou même de l'Art !

La forfanterie de Jenni apparaît ici tout entière : non content de survoler ce qu'il prétend dévoiler - l'art de la guerre -, puis de ridiculiser ce qu'il prétend révéler - l'art du trait -, il n'est pas même capable de seulement commencer à ECRIRE, et jamais cette petite voix intérieure qui guide la lecture et l'éveille ne prend un seul moment son vol, emportée par le flot d'émotions, d'impressions, de visions, de stupeurs et d'énigmes qui ont pu nous faire croire qu'il exista, un jour, qu'il existe encore, un art français de la littérature !

Car c'est de cela, surtout, dont souffre cet adipeux bouillon, ce brouillon baveux, ce ragoût fade et filandreux : d'une absence de voix, d'une faiblesse de souffle, d'un écœurant infantilisme de vision, d'une déprimante cécité d'écriture. Il manque à cet empilement de phrases pêle-mêle, à cet entassement de prose métastasée un corps certain qui en étaie la marche, un cœur éprouvé qui en guide l'essor, un œil ardent qui sache taire, quand il faut, ce qu'il sait, une bouche enflammée, ravie, extasiée par le temps qui la comble - un Verbe, enfin, qui soit celui d'un ECRIVAIN.

Reste à expliquer cette indifférence obscure, obstinée, collective, grégaire, maladive, dégénérative, des journalistes, des critiques, des commentateurs, bref de tous les mal-à-prix littéraires que compte le lettreux Hexagone, au style, à l'écriture, à la musique, au rythme, à l'émotion, à la palpitation, au drame, à l'œuvre, au geste et à la geste, bref, à la Vie elle-même, telle que peut seule la capter, la traduire, la féconder ce que j'appelle la Littérature !

Serait-ce qu'à force de louer et de primer des traductions de proses étrangères, ils ne puissent plus lire les auteurs français qui n'écrivent pas déjà, d'eux-mêmes, sans le savoir, sans même s'en rendre compte, dans une sorte d'anglais, d'allemand, d'italien, d'espagnol mal traduit ?

Serait-ce qu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas reconnaître, là où elle existe, la Vie faite Langue, la Langue faite Vie, la Prose faite Poésie, la Poésie battant sous la Prose, c'est-à-dire tout cela qui fait que la langue française a pu compter en elle, à côté d'elle, sur ses bords, sur ses marges, en son cœur, de grandes œuvres et de grands créateurs, de Rabelais à Céline, de Voltaire à Sollers, de Hugo à Quignard, de Rousseau à Sarraute, de Stendhal à Simon ?

Serait-ce que l'art français de la littérature soit voué, chaque jour, à mourir un peu plus de la jalousie, de l'envie, de la cécité, de la surdité, de l'insensibilité, de la vanité, de la stupidité, de la superficialité, de la médiocrité de la Gent littéraire et de son dévoué suiveur, le Télérameux, le Libérationeux, le Francintereux, le Figaroleux, le Francecultureux, le Mondaniteux, le Masquélaplumeux Lecteur - ou devrai-je dire Lectrice ?

Tous les commentaires

J'apprécie votre coup de gueule. Il ne manque pas de panache! Et ses références littéraires me vont droit au coeur (mis à part quelques détails: plutôt le Quignard essayiste que le romancier, et pas les derniers Sollers. Quant à Simon, consensus total.

En revanche, je ne saurais mesurer la véracité de votre critique, faute d'avoir pu trouver le temps de lire le roman de Jenni. A suivre donc...

comme bien d'autres avant lui, un Goncourt à oublier et qui le sera...

Je ne comprends pas bien l'essence même de votre commentaire. On ne vous voit pas beaucoup dans les fils consacrés à la littérature ici, par exemple prenons Patrice Beray. Sinon pourquoi prendre les abonnés de Médiapart comme otage de vos ressentiments? En d'autres termes, pourquoi tant de mépris sinon de haine à l'égard de vos prochains? Heureusement, vous n'êtes qu'un individu parmi tant d'autres. Parlez donc de ce billet qui est sincère combien même nous ne serions pas dans la même perspective de lecture, le dialogue est à ce prix, mais évitez de parler de la sorte des abonnés de Médiapart avec ce mépris très à la mode, voire convenu, si attendu et si banal, dans notre société dite civilisée. Nous sommes en littérature ici. Les régléments de compte, c'est ailleurs.

 

Merci pour ce billet exprimant un point de vue personnel que nous aurons l'occasion de comprendre en lisant cet ouvrage...

Désolé, je déplorais juste l'absence incroyable des habituels intervenants en littérature, face à ce billet de maître, voilà tout. Je ne savais pas que vous en étiez... Où donc est le ressentiment ? Au contraire : c'est une confirmation. D'un certain communautarisme...

"On ne vous voit pas beaucoup dans les fils consacrés à la littérature ici"

Et pour cause !...

Et merci quand même d'avoir remarqué l'absence de votre prochain. Mais pas celle de vos "proches"...

 

Je ne désire pas une polémique loin de là mais je ne vois pas le point de parler de «communautarisme» et de sa confirmation??? Vous pouvez vous sentir à l'aise de lire les articles consacrés à la littérature, il y en a de très bons ici, sans avoir de gène d'étiquettes de quoi que ce soit. Les «proches»? Là non plus je ne comprends guère ce que vous désirez dire. Je vous salue bien. Merci.

Non, cela ne vaut pas une polémique : vous avez quelque part raison...!

Avant-dernière nouvelle, sans rapport avec le billet :

Le prix Goncourt corrigé par des pirates LEMONDE.FR | 14.11.11 |

Des fautes de typographie et de conjugaison qui feraient rougir tous les amoureux de la grammaire et de l'orthographe : une bonne dizaine de fautes se sont semble-t-il glissées dans les versions numériques de L'Art français de la guerre, le roman d'Alexis Jenni, prix Goncourt 2011. Les multiples coquilles ont notamment été repérées par la Team Alexandriz, un groupe d'internautes qui met en ligne des versions de nombreux ouvrages téléchargeables illégalement.Mais le groupe ne s'est pas contenté de publier le fichier du prix Goncourt : il a également entrepris de corriger les fautes. D'après les observations du site spécialisé ebouquins.fr, les fautes de conjugaison figurent également dans l'édition papier du roman, tandis que des fautes de typographie

_____________________________

Je vous salue tout aussi bien.

 

Ah ! Si le prix avait été attribué à Serge Uleski…

Hé hé !

Retour de lecture en forme de preuve par le verbe tout à fait intéressant. La critique professionnelle aurait-elle décidément perdu la mesure ?

Insondable tristesse...

La publicité de Gallimard faite depuis le début de l'année sur le centenaire de la NRF méritait bien un prix Goncourt à tout le moins....... et même le Goncourt des lycéens. Business as usual.

Billet délicieux à lire, mais n'ayant pas lu le roman en question, je ne saurais juger sur le fond !

Je lis toujours les prix littéraires, par goût du diagnostic sur la chose littéraire en France, mais me contente de les emprunter en bibliothèque.

J'ai fait une exception pour Goncourt 2002 : cette année-là, il avait été donné à un écrivain, Pascal Quignard. Le roman de Littel ne manquait pas, non plus, de force.

Je m'attendais à être épinglé sur Philippe Sollers. On pense ce qu'on veut du personnage (ou ce qu'on croit vouloir), mais il a un style, un propos, une langue, une oeuvre.

Et le génie de Diderot ne retranche rien à celui de Voltaire : ajoutons-les, au contraire.

Pour revenir à l'actualité, Eric Chevillard vient d'être distingué par le parodique mais très littéraire prix Virilo. C'est un écrivain à suivre.

@ M. Jonas EKHR

Sans cette petite phrase, le propos eut été plus crédible :

"L'ennui qui m'a personnellement saisi au bout de quelques pages, l'absence de plus en plus béante de style, de force, d'ampleur, d'emprise et d'efficacité, la fadeur musicale et formelle, ne me furent, hélas, pas une grande surprise : je m'en doutais un peu."

A priori ? Préjugé ? Quoi d'autre ?

une part de préjugé, oui, car il est bien rare que les livres récompensés par le Goncourt illuminent notre langue

une part de prélectures d'extraits publiés ici et là, sur médiapart, libé, etc., qui m'avaient donné un avant-goût de la prose de l'auteur - mais je préfère lire un livre et même le relire avant d'en parler, ce que j'ai fait

Jonas m'ECOEURE, même s'i Jenni n'est pas un"grand" il ne mérite pas cette indignité.

j'aime aussi jouer sur les mots, mais essaie d'éviter les calembours trop faciles

je me suis ainsi gardé d'écrire que jenni manquait de génie

gustave lanson disait que les calembours sont la forme la plus basse du sentiment des sonorités verbales - c'est déjà ça...

Merci Jonas,

Merci de confirmer mon impression de l'autre jour: dans une librairie j'ai ouvert ce livre au hasard, comme souvent, pour voir si "ça tient": au milieu du texte je n'ai vu qu'un empilement de phrases, rien de charpenté tant sur le fond que sur la forme. Au point où je me suis dit que le jury Goncourt s'était loupé dans les grandes largeurs en honorant ce livre. Pas besoin donc de perdre son temps à le lire.

 

« Serait-ce que l'art français de la littérature soit voué… » : que vient faire ici ce subjonctif qui me gâche l'impression positive que me laisse la « critique » de Jonas ? Ce prix Goncourt est en effet d'une insignifiance qui devrait sauter aux yeux de quiconque sait encore lire.

Newsletter
Je m'identifie