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«Temps de travail, les mensonges de M. Bertrand», par Martine Billard
Députée (Verts) de Paris, ex déléguée du personnel, Martine Billard détaille pour Mediapart les «vices cachés» et les «implications concrètes» de la loi sur le temps de travail adoptée le 7 juillet, en cours d'examen au Sénat.
«La loi sur le temps de travail de cet été 2008 a été présentée initialement par le gouvernement (Xavier Bertrand en tête) comme une loi de remise en cause des 35 heures. On pouvait donc penser qu’on en revenait à la situation précédente, c’est à dire aux 39 heures voire aux 40 heures. En fait, ce texte va beaucoup plus loin et répond ainsi à une vieille revendication du Medef exprimée dès 2004 dans les 44 propositions et qui consiste à sortir la durée du travail du champ de la loi. En effet, le maintien des 35 heures comme durée légale hebdomadaire ne sert plus qu’à fixer le seuil de déclenchement du calcul et du paiement des heures supplémentaires à condition de ne pas avoir un contrat de travail fonctionnant au forfait (en heures ou en jours).
Dorénavant, le nombre d’heures supplémentaires autorisées n’est plus fixé par décret mais par négociation, entreprise par entreprise (voire établissement par établissement). Par ailleurs, la loi supprime l'information de l'inspecteur du travail pour effectuer les heures supplémentaires dans le contingent, ainsi que l'autorisation administrative de l'inspecteur du travail pour les heures supplémentaires effectuées au-delà du contingent annuel. Et toutes les avancées obtenues pendant des décennies pour garantir le même niveau de protection quels que soient le secteur ou la taille de l’entreprise sont remises en cause.
C’est ce qu’on appelle l’inversion de la hiérarchie des normes. Avant la loi de mai 2004, les accords d’entreprise ne pouvaient être que plus favorables aux accords de branche, eux-mêmes plus favorables que le code du travail. Cette modification avait jusqu’ici peu d’impact parce que les accords n’avaient pas été renégociés.
La loi «modernisation du marché du travail» (juin 2008) et maintenant cette loi «démocratie sociale et temps de travail» contiennent toutes les deux des clauses rendant caducs les accords existants au 31 décembre 2009. Ainsi, les entreprises sont obligées de renégocier. Mais le rapport de forces ayant changé, il est fort à parier que les futurs accords ne seront plus aussi favorables aux salariés. Et la loi prévoit maintenant que la durée du travail peut être renégociée par des délégués du personnel non mandatés par des syndicats. Il y a de quoi être très inquiet pour les salariés des petites entreprises où il suffira au patron de s’empresser de convoquer des élections de délégués du personnel et d’y faire élire un salarié suffisamment complaisant pour signer des accords au rabais sans parler du chantage à l’emploi.
Les gouvernements UMP n’ont jamais caché leur volonté d’en finir avec les 35 heures. Six lois ont ainsi été votées depuis 2002 pour les démanteler peu à peu jusqu’à cette dernière. La seule contrainte aura donc été de laisser les 35 heures comme seuil de déclenchement des heures supplémentaires malgré la demande contraire du Medef mais le discours «travailler plus pour gagner plus» n’aurait plus été valable autrement.
Pourtant, Xavier Bertrand aura essayé tout au long du débat sur cette loi d’en cacher les pires dispositions se rendant bien compte qu’entre « assouplir les 35 heures» et en revenir aux 48 heures du début du 20ème siècle, il y avait un abîme que peu de salariés étaient près à franchir. Il a donc régulièrement essayé de mentir par omission. En niant des évidences :
1.On en revient à la semaine de 48 heures : il s’agit d’une limite hebdomadaire fixée par les textes européens. Le code du travail français ne permet que 44 heures en moyenne sur 12 semaines ; soit par exemple 6 semaines à 48 heures et 6 semaines à 40 heures sur 12 semaines de suite. Cela permet donc un total de 24 semaines à 48 heures dans l’année. Et cela ne concerne pas les conventions de forfait.
2. C'est la fin des repos compensateurs obligatoires. Jusqu’à maintenant, un décret rendait obligatoire pour raison de santé, un repos compensateur au delà de la 41ème heure de travail. Ce seuil de 41 heures disparaît et le repos compensateur ne se déclenchera dorénavant qu’au delà du contingent d’heures supplémentaires négociées dans l’entreprise. Il suffit de fixer le contingent au nombre maximal d’heures supplémentaires pouvant être effectuées pour qu’il n’y ait plus de repos compensateur.
3. Les RTT et les jours fériés sont remises en causes pour les cadres aux forfaits-jours. Jusqu’à maintenant, la loi fixait le nombre de jours à 218 dans l’année. En contrepartie les négociations d’entreprises devaient attribuer un certain nombre de jours de RTT (loi Aubry II de 2000). Selon les rapports de forces, ce nombre pouvait varier entre 6 et 9 voire 11. Dorénavant, à défaut d’accord le nombre sera fixé à 235 soit 17 jours travaillés de plus. Cela fait donc disparaître les jours de RTT : le gouvernement l’assume totalement, même si Xavier Bertrand à aucun moment ne l’a dit en tant que tel.
Mais cela fait aussi disparaître tout ou partie des jours fériés. En effet, le calcul est simple. L’année comporte 365 jours sur 52 semaines. La loi rend obligatoire 1 jour de congé par semaine donc 52 jours, plus le 1er Mai (jour férié, chômé, payé) plus 5 semaines de congés payés soit 30 jours (la semaine comporte 6 jours ouvrables, donc 5x6=30). Peuvent donc être travaillés au maximum 365-(52+1+30) = 282 jours. Si le salarié dispose aussi de ses samedis, il peut ne travailler que 230 jours (282-52). Dans ces calculs à aucun moment n’apparaissent les jours fériés en dehors du 1er mai. En effet le code du travail indique bien que ces jours sont fériés et chômés mais ce sont les conventions collectives qui précisent s’ils sont payés ou récupérés. Le ministre joue donc sur les mots quand il dit que les jours fériés, chômés ne sont pas remis en cause car les 235 jours de travail ne permettent pas que ces jours fériés soient non travaillés et payés. Quand un salarié au forfait-jours voudra prendre Noël, le jour de l’An, Pâques, le 1er mai, le 8 mai, l’ascension, le 14 juillet, le 15 août, la Toussaint ou le 11 novembre, il devra en échange donner un autre jour de travail et il ne pourra le faire qu’en prenant sur ses congés payés. Le seuil de 235 jours signifie aussi que non seulement les salariés au forfait perdent leurs jours de RTT et leurs jours fériés, mais qu’en plus ils devront travailler 5 samedis dans l’année.
4. Les conventions de forfaits jours pourront aller jusqu'à 282 jours. Les accords d’entreprise pourront aller au-delà des 235 jours et donc par exemple obliger les salariés à travailler le samedi. La loi Aubry II permettait certes théoriquement de travailler plus de 218 jours. Mais cela était matériellement impossible puisque le forfait jour supposait en échange des jours de RTT : 218 était donc le nombre maximum possible pour conserver les jours fériés et avoir des jours de RTT.
5. Le gré à gré entre le salarié et l'employeur est étendu. Certes, il existait du gré-à-gré dans les forfaits-heures en semaines ou au mois mais ces forfaits étaient réservés aux cadres. La nouvelle loi autorise ce type de forfaits pour tous les salariés. Par ailleurs, pour les forfaits-jours, un accord collectif préalable pouvait autoriser le dépassement du nombre de forfaits en jours dans le cadre d'un accord de gré à gré. Dorénavant, ce gré à gré sera possible sans accord collectif préalable.
Par ailleurs, le ministre s'est abstenu de répondre sur la fin de la comptabilisation des repos compensateurs comme du temps de travail effectif (avec des conséquences négatives pour les indemnités journalières en cas d’arrêt maladie, pour les indemnisations Assedic en cas de chômage, pour le calcul des droits à la retraite).
Enfin, la loi a profondément modifié le régime de répartition horaire sur l'année, en remplacement des actuels accords de modulation. Avec le nouveau dispositif, tout devient possible pour l'employeur: la loi met fin au contingent réduit d'heures supplémentaires en cas d'accords de modulation; elle prévoit la fixation unilatérale par l'employeur de la répartition horaire dans les entreprises fonctionnant en continu; elle fait disparaître l'interdiction de demander au salarié de récupérer ses absences autorisées (maladie, accident...); elle supprime les contreparties en cas de délai de prévenance de moins de 7 jours.
Cette loi est assurément un coup dur contre la santé et la sécurité au travail de tous les salariés notre pays, notamment les femmes.»


Tous les commentaires
kairos Ce qu'il faudra suivre, c'est le niveau des salaires... En effet, il me semble que "quelques" employeurs, lorsqu'ils embauchent, le font sur une base 39 heures et pour un salaire de même montant... Dès lors que les 35 heures ne sont plus une référence compétive sur le marché du travail, mais un simple marqueur, gagnera-t-on vraiment plus à travailler plus? Ne s'agit-il pas, d'une certaine manière ou d'une manière certaine, d'abaisser le coût du travail, derrière le feu de bengale des heures supplémentaires?
"...il suffira au patron de s’empresser de convoquer des élections de délégués du personnel et d’y faire élire un salarié suffisamment complaisant pour signer des accords au rabais" Même pas la peine. Dans beaucoup de petites entreprises, les délégués du personnel n'ont aucun pouvoir, et on se passera de leur signature. Qui ira vérifier?
Ce texte très documenté de Martine Billard comporte paradoxalement en lui-même la condamnation .... du code du travail. Les paragraphes 1, 2 et 3 de ce texte sont truffés de calculs d'apothicaires qu'il est nécessaire de faire pour connaitre les nombres de jours de congés, de travail, de jours fériés etc ...les heures de travail obligées, normales, supplémentaires etc qu'un salarié et sont entreprise sont censés respecter. De plus je ne pense pas que les petites TPE ou PME soient à même de maitriser ces lois et tous ces calculs (même si nul n'est censé ignorer la loi), et donc, j'en connais !! autour de moi, beaucoup sont dans l'"illégalité". Bref les codes de travail des autres pays Européens, par exemple, sont-ils aussi compliqués que le notre ? Au vu de ce billet, je comprends les politiques qui essayent de détricoter ce code du travail pour en aligner les contraintes à celles de nos principaux concurrents européens.
Cloclo, en effet, le code du travail est complexe, mais c'est la réalité du monde du travail qui est complexe. Le code, accumulation de lois et de textes depuis plusieurs décennies, est en effet une jungle... mais cela résulte de la préférence française historique pour la loi. Plus que dans d'autres pays, la norme sociale est passée par la loi en France. C'est aussi l'héritage d'une histoire sociale très agitée et très antagoniste entre ceux qui détiennent le capital et qui ne le détiennent pas, plus que dans d'autres pays. Logiquement, la loi est donc longtemps apparue comme une façon de graver dans le marbre les avancées sociales. Faut-il aujourd'hui continuer ainsi à empiler les textes? C'est un autre débat...Les politiques disent volontiers qu'ils veulent se défaire de cette habitude. Mais à chaque fois, un texte jugé important par une majorité fait l'objet d'une loi et donc, en matière sociale, de nouvaux articles du code du travail. Cordialement Mathieu Magnaudeix
Il ne reste plus qu'à mettre les enfants au boulot et bonjour le XIX siècle.
Juste un mot pour répondre à Cloclo, qui trouve les calculs très compliqués. Ce n'est pas mon avis, cela n'a rien de compliqué, à condition que l'on fasse une petit effort. Par contre c'est vrai que le code du travail comporte beaucoup de textes, mais c'est aux partenaires sociaux de le mettre à jour, modifier, ou simplifier, ensuite le parlement l'examine, le modifie et l'entérine. C'est comme cela que je conçois la démocratie. Il y un paradoxe à promulguer chaque année une nouvelle loi sur l'immigration, qui un jour va déboucher sur un code de la nationalité, aussi compliqué que le code du travail, et je suppose que l'UMP ne se plaindra pas de sa complication. Pour terminer, je ne crois pas un instant que cette loi est pour but de simplifier le code, elle n'a qu'un seul but: les salariés doivent travailler plus longtemps, sans être payés plus (Economie capitaliste mondiale oblige). Cordialement. Philippe
Comme le patronat ne souffre d'aucune lacune, certains s'imaginent que le seul fait d'être en haut de la pyramide hiérachique, leurs confèrent la connaissance absolue. Par deux fois j'ai du suivre les voies du tribunal des prud'hommes, en 1987 j'ai obtenu la somme 90.000 FFRS, en 2003 la somme 61.000 €uros...
L’intervention de Martine Billard lors des questions au gouvernement (17 juin 2008) : [ VIDEO ] TEMPS DE TRAVAIL ET SANTE .
Quelle incohérence dans la gestion du temps de travail. Darcos vient de supprimer l'école du Samedi : qui va garder les enfants le samedi matin. Demandez aux parisiens de partir de la samedi soir en week-end court d'une journée. C'est vrai qu'il y a des abus. Amuser à vouloir prendre les boulevards périphériques un vendredi après-midi. C'est la cohue, ce sont les bouchons et quelle quantité d'essence brûlée pour rien. Il est certain aujourd'hui que si Monsieur SARKOZY avait franchement annoncé ce qu'il fait aujourd'hui sur le temps de travail il n'aurait jamais été élu. Par contre, économiquement parlant, il aurait dû imposer les 39 HEURES travaillées et payées 35 heures.
Ce nouveau texte semble effectivement avoir un impact potentiel majeur pour les travailleurs au forfait, mais pour beaucoup d'entre eux, dans la réalité, les choses vont encore beaucoup plus loin et depuis longtemps : Horaires qui dépassent en permanence les 10 heures par jour, atteignant souvent 12 heures et plus. Travail à domicile, la nuit, le week end, pour écluser les centaines de mails journaliers. Séminaires de formation, de motivation pris sur les week end. Conférences téléphoniques aux heures d'ouvertures des sièges mondiaux, donc souvent la nuit. Tout cela est de la routine pour les cadres, même à un niveau assez moyen, dans les grandes multinationales. Le problème pour ces entreprises et pour ces catégories de personnel n'est pas tant le code du travail que la limite physique, le seuil de résistance au delà duquel il n'est pas possible d'aller. Le niveau de pression correspondant à l'optimum de motivation et d'efficacité est déja largement dépassé. Les formations à la gestion du stress n'ont pas fait illusion longtemps. La question de l'emploi des seniors faire rire tout le monde puisqu'aprés 50 ans la pluspart sont incapables de tenir le choc et partent ouvrir des chambres d'hôtes à la campagne. Il faudra bien se décider à investir dans les androïdes.
Point par point, le raisonnement de Martine Billard est implaccable. Semaine de 48 heures, fin des repos compensateurs et des RTT, problème des jours fériés... tout y est, dans cette loi. J'aime beaucoup une phrase de martine Billard, vers la fin : "Avec le nouveau dispositif, tout devient possible pour l'employeur" Et certains vont nous dire encore une fois qu'il n'y a pas de stratégie derrière tout cela ? Que nous ne sommes pas au milieu d'une Révolution conservatrice ?
Les 35 heures avaient besoin d'être aménagé mais les supprimer ou tout comme,après que le Président avait dit qu'il ni toucherait pas...ce n'est pas élégant... Il manque asa parole ,ce n'est pas la première fois!!! Quand les salariés gagnent bien leur vie, économiquement tout le monde s'y retrouve, la consomation augmente,l'argent rentre dans les caisses de l'état aussi. Il faut mieux donner des RTT aux salariés pour q...u'ils se refassent une santé, plutot que de dépenser pour la maladie ,la déprim. Notre président, avec toutes ses réformes tout azimut mécontente beau coup de monde..... Il voudrait pré parer une révolution il ne s'y prendrait pas autrement!!!
Un patronat mesquin et cupide est au pouvoir, et ce ne sont ni les CRS, ni l'armée qui l'y ont installé, ni eux qui les chasseront. Que chacun prenne donc ses responsabilités : Ce n'était pourtant pas sorcier de comprendre, après 12 années de voleur-menteur CHIRAC; maintenant la trique, en douceur. Et puis attendez, quatre ans comme ça; ensuite il fera le doucereux, le poeple et on reconduit Arturo UI pour cinq ans, qui seront pas tristes non plus. Moi, petit vieux, qui a aimé SARTRE, PLANCHON, BRECHT et GATTY… où en serais-je dans dix ans ? Débrouillez-vous !
Avec l'élection de Sarkozy à la Présidence de la République, ce sont les patrons qui font la Loi. Dérèglementer, c'est instaurer la loi de la jungle et celle du loup dans la Bergerie. C'est cent ans de progrès social que l'on présente comme des acquis et des privilèges.De l'État providence pour tous, on passe à l'État providence pour les plus riches. La tolérance zéro, c'est l'impunité pour les plus riches.Le nouveau scandale Tapie, qui inaugure la privatisation de la Justice pour les plus riches à la demande de la Ministre des Finances aux ordres du Président, démontre que comme salarié, comme consommateurs ou comme citoyen nous n'avons plus aucun droit et uniquement le devoir de nous écraser.
Intéressant, cette idée de l'Etat providence pour les privilégiés du système. Certes ça a toujours été plus ou moins le cas (un exemple : le budget réservé aux grandes écoles), mais désormais il semble qu'il faille réserver les interventions favorables de Etat à ceux qui ont déjà le plus de moyens en capitaux de toutes sortes. A suivre.
Cette réforme est une honte, mais ce qui me fait le plus rire (jaune), c'est que s'il se trouve suffisamment de gens bien informés (Médiapart, il faudrait placarder votre article partout!) pour la contester et aller manifester, on leur répondra encore que c'est pour cela que Sarkozy a été élu. Un peu comme son ami Berlusconi : vous l'avez élu, alors fermez-la ! (n'est-ce pas d'ailleurs pour cela que l'on met la pression sur tous les journalistes ?)