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Les correspondants locaux de presse : les fantômes de la presse locale

Note: cet article suscite de très nombreuses réactions et donnera lieu dès que nous le pourrons à un tome 2. Il est clair que nous avions pris contact avec les rédactions citées. Comme il est précisé dans le texte, elles ne nous ont pas forcément répondu. De manière, aussi, à nous assurer de nos propos, le texte avait été envoyé avant publication quand c'était possible, aux personnes citées. Des précisions seront naturellement apportées très prochainement avec les nouveaux éléments recueillis.

Nota 2: cet article a été légèrement modifié le 22 juillet à 10h45 dans l'attente de certains éclaircisssements. Un tome 2 est en préparation, comme nous l'avons signalé plus haut...

Pour les Indignés du PAF, Florent Durand, Philippe Guihéneuf

PS: si vous voulez témoigner vous aussi, n'hésitez pas à nous envoyer un mail à l'adresse suivante lesindignesdupaf@gmail.com



Vous l’apercevez souvent. Il (ou elle) avait pris votre bambin en photo lors de la dernière kermesse de l'école. Vous le croisez à la boulangerie : il vient demander un commentaire sur l'augmentation du prix du blé, ou au bar-tabac du coin avec son carnet rouge. Il était là, tous les jours, lors des élections municipales. Il interviewait tout le monde avec passion, tentant de concilier les avis et obtenir des estimations sur les résultats.

Souvent avec une casquette, quand c’est un homme, un sac en bandoulière kaki et des lunettes rectangulaires à la monture rouge. Look négligé, étudié, qu'arborent les jeunes d'aujourd'hui. Une trentaine d'années -peut-être plus, peut-être moins- très agréable, souriant. Dans ce petit village où vous résidez, tout le monde connaît son petit studio de 18m², miteux d'après ce qu'on en dit. On dit également de lui qu'il galère dans la vie. Pourtant, vous le voyez travailler sans cesse.

Pourquoi cette galère alors ? La réponse tient en 3 lettres : CLP.

Car oui, cette personne hyperactive est CLP, « correspondant local de presse ». Et un CLP n'est pas un journaliste. Oui, vous avez bien lu : un correspondant local de presse n'est pas un journaliste.

J’ai enquêté pour les Indignés du PAF sur le statut du correspondant local de presse pour dresser un état des lieux aussi complet (et honnête) que possible…

Florent Durand



Le CLP : un journaliste comme les autres ?

Il est difficile de connaître le nombre exact de CLP en France. On les estime entre 25.000 et 30.000 pour environ 5.000 journalistes professionnels dans la presse locale.

Pour Franck (1), 32 ans, "ça devrait être l'inverse". Ce correspondant local de presse depuis 6 ans, journaliste de formation, est "profondément choqué d'apprendre qu'il y a 5 à 6 fois plus de CLP que de journalistes en presse locale ! "

Franck fait partie de ces milliers de journalistes de l'ombre. Il est le témoin idéal des dérives de ce statut. Il s'est présenté à un poste de CLP lorsqu'il était étudiant en journalisme, en 2008. Il avait l'impression que cette voie l'aiderait à percer dans le milieu. Il voyait "l’expérience comme un moyen de s'exercer au métier et, surtout, comme une manière de prouver de ce dont il était capable". 

Malheureusement, il n'a jamais pu trouver de poste. Son investissement d'un temps c'est transformé en investissement… permanent. Depuis 6 ans, il n'arrête pas. Tous les week-end, il est sur le terrain. Mais Franck ne trouve pas d'autre travail dans sa branche. Même s'il est en région parisienne, il n'a pas de perspective d'un avenir professionnel au sein d'une rédaction. Alors quelle décision prendre ? 

Il s'accroche à cette mission de CLP avec l'espoir d’obtenir un jour une place de titulaire et se confie ouvertement : "Mon responsable est cool avec moi. On s'apprécie et il me demande souvent mon avis sur certains thèmes auxquels il doit se confronter. On a une réelle relation de confiance : il me suggère des sujets, je lui propose les miens". Le ton de sa voix est sincère, mais on y sent une légère déception teintée d'espoir. Franck espère pouvoir enfin vivre de sa passion ! "Ma réalité économique, c'est ça : je suis rattaché à des postes de correspondants et je ne peux pas m'arrêter car, si je le faisais, je n'aurais plus les moyens de manger". On sent le jeune homme au bout du rouleau. Il n'est pas le seul. 

Ian a été CLP lui aussi. Selon lui, il a "fait un vrai métier, celui de journaliste ! C'était une belle période". Ian a vécu plusieurs vies. Il a eu un accident, grave, et n'a jamais pu retravailler dans le milieu de l'hôtellerie. Originaire de la région de Monaco, cet homme entre deux-âges semble totalement dépassé par une situation ubuesque. Avec une certaine pudeur, il affirme que "ce «métier» de journaliste lui a donné un second souffle". Puis, désabusé, il enchaîne "Au final, hormis mes archives personnelles, mes articles signés et un pauvre document signé de la main d'un inconnu, rien ne prouve que j'ai travaillé pour eux".

Ian a vu cette collaboration s'arrêter du jour au lendemain, en avril 2014. Selon lui, après 8 années de bons et loyaux services, son rédacteur en chef en poste a jugé qu'un simple e-mail lui signifiant la fin de ses fonctions serait suffisant. Toujours selon lui, Ian se sera battu pour le rencontrer : il aura refusé toute entrevue. Il se sera également battu pour obtenir un document des RH prouvant qu'il avait bien été correspondant pendant toutes ces années. Au début, on le lui a refusé. Et puis, 3 semaines plus tard, il aura reçu un mail avec un courrier en PDF signé de la main d'un comptable inconnu. Il aura eu cette reconnaissance qu'il attendait plus par fierté que par nécessité. Cette preuve, il y tient beaucoup. 

Selon lui, "c'est le comportement hautain de ce rédacteur-en-chef, en place depuis la seconde moitié de l'année 2013, qui a tout chamboulé".  [Note le 22 juillet: la version de la rédaction concernée est toute autre et sera intégrée dans le futur tome 2 sur le sujet]

Aux yeux de la loi, Ian dégageait trop de revenus de cette fonction de CLP. 

Encadré par une loi de 1987 modifiée en 1993, le statut du CLP est assez complexe à saisir.

"Lorsque le revenu tiré de leur activité n'excède pas 15 p. 100 du plafond annuel de la sécurité sociale au 1er juillet de l'année en cours, les correspondants locaux de la presse régionale et départementale visés au I ne sont affiliés aux régimes d'assurance maladie-maternité et d'assurance vieillesse des travailleurs non salariés que s'ils le demandent. "

Ian gagnait jusqu'à 1 200 € par mois. Il faisait jusqu'à 5 articles par jour, 7 j/7. La loi, quant à elle, exige de ne pas dépasser 5 632 € par an (soit un maximum de 469,35€ par mois tous les mois, sur 12 mois) pour ne pas être obligé de s'affilier au régime des travailleurs non-salariés. 

Tableau récapitulatif présentant le maximum de revenus autorisés par la loi pour un CLP

Annuel...

(1)Plafond de la Sécurité Sociale : 37.548€

(2) Maximum autorisé par la loi (15% du plafond): 5.632€

Mensuel...

(1) Plafond de la Sécurité Sociale : 3.129,00€

(2) Maximum autorisé par la loi (15% du plafond): 469,35€

Journalier...

(1) Plafond de la Sécurité Sociale : 172€

(2) Maximum autorisé par la loi (15% du plafond) : 25,80€

(Source : http://www.securite-sociale.fr/Montants-du-plafond-de-la-Securite-sociale-pour-2014)

Deux questions se posent alors : pourquoi la rédaction a-t-elle autorisé ce volume aussi longtemps ? Quels sont les risques, pour une rédaction, de ne pas relever qu'un CLP gagne plus que le maximum autorisé par la loi ? 

Il a été impossible d'entrer en contact avec la rédaction de Ian. Il a, en fait, été impossible d'avoir des réponses émanant d'une direction générale, d'une rédaction ou d'un journaliste même sous couvert d'anonymat. A ce stade, l'impression se renforce : tout le monde de la presse sait que le statut du CLP est abusif mais personne ne souhaite s'exprimer à ce sujet, à une exception près. 



Rédactions et journalistes : la politique de l'autruche. 

Nous avons tenté de contacter par téléphone un des plus importants employeurs de CLP en France, le journal Ouest-France(2) pour  obtenir une position du groupe sur ces questions. On nous a passé de standards en standards, chacun repoussant plus haut la responsabilité pour arriver au sommet de la hiérarchie : M. Hutin, directeur de la publication du journal, 1er titre de la PQR avec 733.000 exemplaires par jours, était la seule et unique personne qui allait pouvoir répondre… 

Evidemment, le secrétariat nous aura fait patienter une petite minute avant d'annoncer : "M. Hutin ne peut vous répondre car il est en congés. En cette période particulière de l'année, je ne peux vous mettre en relation avec personne : tout ce personnel spécialisé est en vacances et je ne souhaite pas m'exprimer à ce sujet". 

Toujours le 11 juillet, lors d'un entretien téléphonique obtenu sans aucune difficulté, Dominique Bayle Siot, Chef de service des CLP du journal Sud-Ouest, a souhaité recevoir les questions par e-mail ou par fax. Il a refusé de répondre au téléphone. Les éléments ont été envoyés sur le champ, mais à ce jour, aucune réponse n'a pour l’instant été reçue.

Questions posées par mail à M. Bayle Siot: 

- Par combien de correspondants locaux de presse le journal Sud-Ouest se fait-il aider ?

- Quelle est la procédure pour qu'une personne devienne CLP ? Passe-t-on une sorte d'entretien, suivi d'un essai ? Si oui, en quoi consiste concrètement cette phase ?

- Ce statut est assez précaire (pas de couverture sociale, pas de fiche de paye ni de congés payés, etc.). Doit-il évoluer et, si oui, de quelle manière ? Sinon, pourquoi ?

- Connaissez-vous le montant des honoraires moyens mensuels pour un CLP à Sud-Ouest ?

- Un CLP qui travaille pour Sud-Ouest 20 heures par semaine fait-il le même travail qu'un journaliste, pour vous ?

- Est-ce difficile de trouver un bon CLP ? Qu'est-ce qu'un bon CLP ? 

- Dans quels cas un journaliste peut-il se faire remplacer par un CLP à Sud-Ouest ? Dans quel cas un CLP peut-il effectuer le travail initialement dévolu à un journaliste ?

- Si les CLP n'étaient pas là, souvent, vous ne pourriez remplir vos colonnes. A ce titre, trouvez-vous normal que les CLP ressentent un manque de considération de la part des rédactions locales ? Selon vous, le recours à ce système n'est-il pas légèrement hypocrite ? 

Un autre journaliste au sein du Progrès à Villefranche-sur-Saône, a refusé de donner son avis car il ne suit "plus ce dossier depuis plusieurs années et ne [connaît] donc pas assez la question". La loi n'a toutefois pas connu la moindre évolution depuis 1993.

La liste des refus est longue. Nous n'aurons obtenu aucune réponse à nos questions: nous avons voulu donner la parole aux professionnels de la presse locale. Ils ont préféré se taire. Dans le milieu de la presse locale, aucun ne souhaite s'exprimer sur le cas des CLP. Pourquoi ?

Peut-on décemment se demander si le monde de la presse locale a peur que l'on mette le doigt sur un dossier énorme ? Que cache ce silence globalisé ?

La seule entité à avoir accepté de répondre très cordialement à nos questions est le Syndicat National des Journaliste (SNJ), par la voix de son Premier secrétaire général, Vincent Lanier. Il tient à nous rappeler que "le statut de CLP est un statut social relevant du statut de travailleur indépendant et non un statut professionnel. Pour faire du journalisme, il n'y a qu'un seul et unique statut : celui de journaliste au sens du code du Travail." Il concluera son intervention en ces termes: "Malheureusement, toutes les rédactions de presse hebdomadaire régionale, presse quotidienne régionale et départementale connaissent très bien ce phénomène et ces dérives régulièrement dénoncées."



Les CLP : un océan de dérives 

Depuis près d'un an, la rédaction à laquelle Ian -dont il est question plus haut- était rattaché lui faisait la demande d'un numéro de SIRET. Sans ce sésame, il ne pourrait plus continuer à exercer. La volonté du journal était sans doute de se mettre en accord avec la loi. Après avoir reçu un courrier en recommandé plusieurs mois après la première sollicitation, Ian a finalement pris la décision de s'enregistrer auprès de l'URSSAF. Nous sommes en novembre 2013... et c'est là que les problèmes ont réellement commencé. 

"Il m'a d'abord fallu régler 1 500 € car l'URSSAF m'a fait un rappel sur l'année 2012. C'était normal dans le fond, donc j'ai payé. J'ai payé pour pouvoir exercer mon «métier» de correspondant local de presse." Or, comme le rappelle Vincent Lanier, le métier de CLP n'existe pas. Il s'agit uniquement d'un statut social. Combien sont-ils à s'imaginer réellement journalistes ? 

Néanmoins, pour Ian, tout était alors réglé et sa collaboration avec le journal pouvait continuer de longues années, à ce rythme de diffusion-là. Mais il n'en fut rien. "Très rapidement, la rédaction a commencé à diminuer le rythme de mes publications. Il faut savoir qu'on est payé en fonction de ce qui est publié, pas en fonction de ce que l'on produit."

En février 2014, Ian touche à peine 450 € alors qu'il aurait dû toucher plus du double. Ces 450 € représentent un peu moins du maximum autorisé par la loi de 1993. Le problème est simple : pour ce montant, Ian n'avait pas l'obligation d'être déclaré auprès de l'URSSAF. Il n'avait pas non plus l'obligation de payer de charges. Maintenant qu'il est enregistré en tant que travailleur non-salarié auprès de l'URSSAF, il est contraint de déclarer et payer ce qui lui incombe. 

Pourquoi le journal a-t-il demandé un numéro de SIRET à Ian, si ce n'est pas pour le maintenir à son ancien niveau de revenu ? Est-ce seulement pour se mettre en accord avec la loi ?

Deux autres questions sont légitimes : pourquoi ne pas avoir engagé Ian comme journaliste professionnel ou comme pigiste ? Et pourquoi un CLP devrait-il payer des charges, là où la loi n'oblige pas un journal à s'en acquitter à son tour ?  

Nous n'aurons malheureusement pas les réponses avant la publication de cet article.



Une loi qui encadre les fantômes de la presse 

Revenons sur les détails de cette loi de 1993 et sur le statut du CLP aux yeux de l'URSSAF.

Plus haut dans cet article, nous disions que nul n'est à même de donner l'effectif officiel des CLP en France. Pour quelle raison ? Car les correspondants locaux de presse n'ont aucune existence légale. L'URSSAF est totalement incapable d'estimer ces travailleurs de l'ombre car ils ne font l'objet d'aucune décalaration (à quelques exceptions près, dont Ian est un exemple assez rare).

Dans une circulaire officielle, l'administration précise à ce titre que : "l'activité de correspondant local de presse est exercée à titre accessoire par rapport à une autre activité professionnelle."

(Source : http://gbr.info.free.fr/clp/clp.pdf) 

L'autre point essentiel de cette loi définit que "le correspondant local de presse régionale et départementale est un travailleur indépendant et ne relève pas au titre de cette activité [...] du code de la sécurité sociale ni [...] du code du travail". En d'autres termes, le correspondant local n'est pas salarié et ne cotise pas pour sa sécurité sociale en exerçant cette activité. Tout semble ficelé pour que le CLP n'existe ni aux yeux de la sécurité sociale ni à ceux de l'URSSAF. 

Finalement, tout irait pour le mieux si cette occupation était effectivement accessoire pour ces correspondants locaux de presse. Les dérives sont nombreuses et la loi ne fait que les encourager. 

Franck, notre CLP de la région parisienne, ne survit que de ça. A 4 € la colonne et l'indemnité kilométrique fixée à 23 cts/km, il lui faut enchaîner les articles pour pouvoir commencer à se tirer un montant suffisant pour vivre, sans toutefois dépasser la limite fixée par la loi. "Heureusement, je bosse aussi pour un autre journal qui me paie un peu mieux. Mais ça reste du taf de CLP et je n'ai aucun statut social, ni aucune couverture sociale, congés payés, etc.". 

Franck se confie facilement. On sent bien toutefois, derrière ses notes d'optimisme, une forte déception face à un système hypocrite. Il se demande souvent, et depuis longtemps, comment il pourra payer ses factures. 

Son témoignage est symptomatique de cette génération de trentenaires qui n'arrivent pas à s'en sortir car la fameuse crise -qui a bon dos- est passée par là. "Je suis journaliste car je fais un travail de journaliste : les gens me voient comme un journaliste. Je sais que je suis correspondant mais, quand je pars faire une photo ou discuter une heure avec un politique pour écrire un article, je pars travailler ! Ca fait de moi un journaliste à part entière ! Je me sens plus journaliste que certains mecs, qui ont la carte de presse, mais qui restent vissés à leur fauteuil 8 heures par jour sans jamais mettre le nez dehors. Ces mecs recopient des dépêches AFP sans décryptage, balancent ça sur la toile et ils sont journalistes ? Pourquoi, moi, ne le serais-je pas ?", s'indigne-t-il. 

Prenons le cas de Jeanne, une retraitée de l'éducation nationale de 72 ans. Dans le centre de la France, elle a été CLP de janvier 2002 à avril 2014, douze années au service de l'information de son secteur (jusque 13 communes à la fin). Jeanne a toujours habité dans son petit village, elle y est même née. Elle s'est beaucoup investie dans la vie de sa commune. En décembre 2001, elle était à la retraite depuis 6 mois, elle a appris que la correspondante locale s'en allait : "J'ai téléphoné à la rédaction locale et leur ai dit que ça m'intéressait. Je l'ai remplacée au pied levé car personne ne souhaitait le faire. Je n'ai eu aucune formation mais, quand je leur ai dit que j'avais été prof de Français pendant 35 ans, ils ont accepté avec joie." 

En 2011, Jeanne doit faire face à un suicide dans sa commune. Elle connaissait la personne et "il y avait des suspicions de meurtre en plus ! ". Jeanne reconnaît qu'elle s'est posé la question du traitement, du fait de sa proximité relative avec la famille. Elle a finalement décidé qu'il fallait en parler. "C'est un fait divers et nous sommes aussi là pour faire remonter ces informations à la rédaction", souligne-t-elle. 

En demandant à ce qu'un journaliste vienne la remplacer pour mener l'enquête, elle a eu la surprise d'essuyer un refus du rédacteur en chef car, selon ce que nous a confié Jeanne : "on a une correspondante là-bas, c'est à elle de s'occuper de ça. Pas à nous". Une dérive supplémentaire qui peut avoir de multiples causes (dont des problèmes d'effectifs évidents dans les rédactions locales). 

En 2010, dans sa réponse à une question du Sénateur Jean-Pierre Sueur (Loiret) sur l'évolution du statut des CLP, le ministère de la Culture et de la communication s'appuie sur l'article 16 de la loi du 27 janvier 1993 pour expliciter clairement : "Cette contribution consiste en l'apport d'informations soumises avant une éventuelle publication à la vérification ou à la mise en forme préalable par un journaliste professionnel." 

Dans la même réponse, il est précisé : "À la différence du journaliste, le correspondant local de presse n'a pas de lien de subordination avec l'éditeur. A priori, c'est lui qui propose ses sujets, le rédacteur en chef du journal ne pouvant pas les lui imposer. Dans le même sens, il ne peut lui être imposé d'horaires de travail. Ses projets d'articles sont transmis à la rédaction du titre et relus et validés par le journaliste-localier puis par le secrétaire de rédaction ou d'édition chargé de la mise en page et avant publication."

(Source : http://www.senat.fr/questions/base/2010/qSEQ100714552.html) 

Puisque la loi est très claire à ce sujet, pourquoi avoir refusé que Jeanne se fasse remplacer par un journaliste professionnel ? 

Pourquoi certains journalistes sollicitaient Ian, dans le Sud de la France, pour qu'il les remplace ? "Ca leur permettait de se prendre un week-end tranquille et moi, ça me faisait gagner un peu plus! Les journalistes étaient bien contents de me trouver quand ils n'avaient pas envie de bosser. J'étais leur caution morale." 

A ce sujet, Vincent Lanier, premier Secrétaire général du SNJ est lui aussi formel : "Nous ne nions pas que le CLP est indispensable à la presse de proximité, pour assurer une présence jusque dans les villages les plus modestes et être ainsi en mesure de recevoir des informations et les faire remonter vers la rédaction. En quelque sorte, il est les oreilles et les yeux de cette dernière, mais dès qu’une information nécessite un traitement journalistique, c’est à un journaliste professionnel de la prendre en charge." 

Céline est aussi correspondante locale de presse. Elle officie dans l'Ouest de la France depuis 8 ans. Elle est la seule à nous reporter de très bonnes relations avec l'ensemble de sa rédaction. Elle note toutefois que "ça a changé depuis quelques années". "Avant, j'avais une rédac' chef qui nous appelait quand le papier était très bon. Ca nous encourageait à nous dépasser. Maintenant, j'ai l'impression que les journalistes n'ont plus le temps et qu'ils ne nous relisent pas", explique-t-elle de sa voix douce. "Mais je sais que si jamais j'ai le moindre problème, ils seront là, à me soutenir. J'ai la chance d'avoir des personnes très compétentes qui m'épaulent ! Je sais que si je me plante, ils prendront tout pour leur compte", poursuit-elle. "Je sais que j'ai beaucoup de chance car toutes les rédactions ne sont pas comme ça". 



Un travail à quel prix ? 

Son enthousiasme et son regard critique sur le statut des correspondants locaux montrent que celle qui se considère plus "comme une bénévole, vu ce que je suis payée" a déjà beaucoup réfléchi à la question.  Céline a clairement "l'impression de voler le travail de journalistes qui seraient plus à leur place que moi ! De nombreux journalistes ont du mal à trouver du travail et moi, cette activité, ce n'est pas mon métier". 

La jeune femme rappelle les gros problèmes que rencontre la presse écrite. Elle a "vu tellement de journaux fermer leurs portes qu'elle ne souhaite pas en voir d'autres. Puisque personne ne souhaite faire ce travail sous-payé, je préfère le faire pour voir les journaux perdurer. Heureusement que le bénévolat est dans ma nature. Car oui, pour moi c'est du bénévolat à ce niveau-là ! Quand on voit ce qu'on est payé, on n'a plus envie de s'investir. Quand on commence à calculer que, parfois, on ne gagne même pas 3 € de l'heure, ça n'a rien pour motiver les foules". Amusée et lasse à la fois, elle finit par confier "Il faut savoir optimiser son temps pour se faire arnaquer le moins possible ! "

Arnaquer, le mot est lancé ! Les journaux seraient-ils finalement hypocrites face à la situation financière de leurs CLP ? 

Le Premier secrétaire général du SNJ nous a confié que son syndicat "condamne l'utilisation de CLP quand elle est abusive, c'est-à-dire pour faire effectuer des tâches incontestablement journalistiques à des coûts dérisoires et sous une forme particulièrement sévère de précarité".

Ce positionnement ferme du SNJ confirme que les professionnels sont conscients du problème. 

Tous nos témoins font mention de ces honoraires ridicules, pour l'investissement que leur demande cette mission. D'expérience, Franck nous précise même que sur le site de Téléfoot, un article est payé 9€. Pour une colonne dans son journal local, il gagne lui-même 4€ - pour plusieurs heures de travail parfois. 

Ian réussissait à gagner 1 200 € "les bons mois", comme il le précise. A hauteur de 5 articles par jour, 7j/7, cela donne une estimation proche de 7,60€ par article, souvent pour 2 heures de travail ou plus. Si vous ramenez ça au tarif horaire, on atteint à peine les 3,80 € de l'heure, dans le meilleur des cas. La fameuse "grille tarifaire" n'est pas la même d'un journal à l'autre : là encore, rien n'est encadré. Il nous a été impossible de mettre la main sur différentes grilles. 

Michel (1) a été CLP de 1999 au mois d'avril 2014 dans le Nord de la France. Habitué des petits boulots, il avait trouvé ce job de CLP en arrivant dans cette région, lorsqu'il a rejoint celle qui devint son épouse. "J'ai été surpris lors de mon premier versement. Personne ne m'avait parlé argent quand j'ai été recruté. J'avais passé 4 heures par jour pendant un mois sur un secteur de 5 communes. Je me souviens parfaitement avoir reçu 930 Francs. Pendant longtemps, l'ambiance a été géniale, puis ça s'est dégradé. J'avais besoin d'argent et les 200 ou 300 € par mois que je réussissais à me faire étaient toujours les bienvenus. En avril dernier, j'avais 900 € en attente. Je n'avais pas été payé depuis le mois de janvier et je venais de perdre mon emploi, j'ai donc demandé à ce qu'on me paie. Le rédacteur en chef m'a fait savoir par le biais d'un des deux reporters que c'était fini. J'ai tenté de voir le rédacteur en chef qui a refusé. 3 mois plus tard, je n'ai toujours pas été payé. J'ai tiré un trait sur ces 900 €, je n'ai aucun moyen de pression." 

Ces défauts de paiement sont-ils monnaie courante ? Si l'on en croit Jeanne, oui. 

Elle baisse le volume de sa voix, comme pour nous confier un secret de polichinelle "Moi, on a oublié de me payer souvent en me disant que le journal a des problèmes financiers passagers. Cette excuse est très fréquente et on finit par s'y habituer". "Heureusement que j'ai une bonne retraite et que je ne faisais pas ça pour l'argent", finit-elle par lâcher. 

La retraitée pétillante qu'elle semblait être jusqu'alors donne l'impression d'être finalement assez amère face à la situation globale. Puis, après un moment d'hésitation, elle explique qu'elle a eu un cancer mais précise rapidement "que le CLP n'est pas la cause de son cancer !". Elle parle de cette épreuve à demi-mots, avec une pudeur criante. "J'ai arrêté pendant un an et demi, j'ai eu de la chance. Mais j'étais fatiguée avant ce cancer, fatiguée pendant le traitement. Quand la rédaction a su que je me remettais, ils m'ont demandé assez rapidement si j'étais prête à reprendre ! J'étais exténuée, mais j'avais besoin de me changer les idées donc j'ai accepté."

On comprend l'amertume de Jeanne. Interrogative, elle lance -pas si innocemment qu'elle veut bien le faire entendre- " Je suis retraitée donc ce n'est pas un réel problème. Mais si ça arrive à l'un de ces jeunes qui se fait exploiter, sans couverture sociale : que se passera-t-il ? Où est la considération de notre travail, de notre implication, dans ce statut ?" 



Etre CLP : pour quelle considération ?

La précarité des CLP devient évidente.

Entre l'absence de contrat de travail et la possibilité de se faire remercier du jour au lendemain, entre des honoraires extrêmement bas et des remplacements de journalistes qui ne souhaitent pas se déplacer, entre l'absence de couverture sociale et d'acquis sociaux (congés payés, représentation syndicale, etc.), il est désormais indéniable que le statut des CLP est atrocement précaire.

Sur 5 témoignages, nous avons 3 personnes qui se retrouvent face à de réels problèmes financiers et 2 qui se sont vues remercier du jour au lendemain, pour des raisons plus ou moins analogues.

Outre un manque de considération dans leur statut social précaire, les CLP souffrent fréquemment d'un manque de considération de leurs supérieurs -et surtout de leur rédacteur en chef. 

Franck nous explique que "son rédacteur en chef est un petit con. Il a pourtant commencé comme CLP mais il est méprisant envers les stagiaires et les correspondants. Il ne copine qu'avec les vrais journalistes". Céline, elle, se contentera d'un "Je n'ai plus la même rédactrice en chef. Ca a changé". Ian s'est plaint du manque de respect et de considération de son dernier rédacteur en chef, quant à Jeanne, elle a carrément claqué la porte car son rédacteur en chef ne daignait pas répondre à ses "Bonjour" lorsqu'il la croisait dans les bureaux.  

Finalement, la seule considération que ces CLP reçoivent est sûrement celle des personnes sur qui ils sont amenés à écrire, la considération des politiques qui n'hésitent pas à prendre 10 minutes pour discuter avec eux.  Autre point fort : les journalistes qui encadrent ces CLP au quotidien, requalifiés en chefs de service, sont souvent des "personnes de grande qualité, très humaine et à l'écoute". Ils sont  leur seul soutien dans la rédaction mais "leur pouvoir est limité, voire nul". 



La professionnalisation des CLP : la seule issue possible ? 

En 2010, Jean-Pierre Sueur, Sénateur PS du Loiret, avait interrogé le ministre du Travail sur l'évolution du statut du CLP. Il avait souhaité savoir si le gouvernement allait s'intéresser à cette problématique en mettant en avant l'idée que le statut "ne correspond plus désormais à la réalité de l'activité de nombre d'entre eux". Le Sénateur allait même jusqu'à proposer le statut de salarié aux CLP. La réponse du Ministère de la culture et de la communication se concluait en ces termes : "Pour certains correspondants locaux de presse, le choix du statut d'auto-entrepreneur peut se révéler une solution opportune".  Contacté pour le besoin de cette enquête, M. Sueur nous a orientés vers M. David Assouline. Nous vous tiendrons informés de sa réponse.

(Source : http://www.senat.fr/questions/base/2010/qSEQ100714552.html) 

Vincent  Lanier, du SNJ, n'est pas du même avis que le gouvernement d'alors, sans pour autant généraliser la requalification de ce statut : "Les personnes qui sont victimes de ces abus doivent être reclassées comme journalistes pigistes, voire permanents, surtout quand il s’agit de jeunes ayant suivi des formations au journalisme et contraints d’accepter ce genre de compromission du fait de l’état catastrophique du marché de l’emploi". 

Lorsqu'elle a mis fin à cette collaboration, Jeanne a appris qu'un journaliste confirmé postulait pour reprendre son flambeau et pour couvrir l'actu des 20 autres communes périphériques délaissées par les correspondants. Ce secteur allait avoisiner les 50 000 habitants. Le postulant exigeait un statut de journaliste après une période d'essai de 3 mois, durant lesquels il proposait de se soumettre au statut de CLP. Selon la retraitée, la rédaction n'aurait même pas pris la peine de lui adresser une réponse négative. 

Dans ce qui s'apparente désormais à une franche hypocrisie, Pôle Emploi y met également du sien. Régulièrement, des annonces émanant de rédactions à la recherche de correspondants locaux de presse sont publiées sur le site spécialisé. Ces missions ont même droit à un Code Rome (E1106). Ces codes répondent à la nomenclature de classement de Pôle Emploi. Nous sommes donc face à un non-métier, traité comme un véritable métier par l'établissement public ! 

Lorsque Michel a perdu son emploi en avril dernier, il s'est retrouvé dans une situation cocasse : "quand j'ai présenté mon CV à mon conseiller, CV sur lequel apparaissent mes 15 années d'expérience de CLP, il m'a regardé d'un air exaspéré et n'a pas maché ses mots. Selon lui, ça ne servait à rien de le mentionner car ce n'est pas un vrai métier." C'est à n'y plus rien comprendre ! Mais ce qui pose le plus de questions est finalement assez simple, comme le fait remarque Michel "Pourquoi mettre des annonces sur leur site si, de l'intérieur, ils considèrent que ce n'est pas un vrai métier ?"

La question est effectivement en droit d'être posée. Nous n'avons toutefois pas contacté Pôle Emploi, de peur de dépasser le cadre initial de l'enquête : le statut des CLP. 

Pour Franck, la législation autour de ce statut n'est pas prêt de changer. Las, il confesse que ce problème du statut du CLP est analogue aux problèmes des stagiaires. "Tout le monde te dira qu'ils n'ont plus les moyens d'engager du personnel, même en CDD pour faire des remplacements de congés. On préfère avoir recours aux stagiaires qui ne coûtent rien, eux non plus. Pour nous, CLP, c'est pareil : on ne coûte rien, mais sans nous, le journal n'existe plus". 

Le jeune trentenaire se fait le porte-parole des autres CLP interrogés. Tous ont le même avis quant à ce qui doit changer. "Il faudrait que la loi donne un grand coup de pied dans le derrière des éditeurs. Les journaux devraient arrêter leur hypocrisie. Ils devraient arrêter de considérer que ce boulot est un boulot d'appoint.Tous les CLP qui le souhaitent doivent être requalifiés en journaliste, ou en journaliste-pigiste : ils seraient enfin protégés aux yeux du droit du Travail, et protégés par la Sécurité Sociale. S'il nous arrive quelque chose pendant qu'on est sur le terrain, comment ça se passe actuellement ?Il faut que la loi impose ce changement. Mais en France, on ne va pas déranger le monde des médias et ses patrons complètement déconnectés de notre réalité". 

Finalement, cette enquête aura ouvert plus de questions qu'elle n'aura apporté de réponses. Qu'est-ce que le statut de CLP ? Nous aurions pu choisir de traiter ce sujet en ces quelques paragraphes rapides. 

Un correspondant local de presse est une personne affiliée à un journal, sans avoir signé le moindre contrat : le CLP ne dispose d'aucune protection, quelle qu'elle soit, et n'aura que très peu de voies de recours. Le CLP ne dispose pas d'un statut professionnel mais d'un statut social.

Un correspondant local de presse est une personne qui n'aura pas le statut de journaliste même si ces fonctions sont souvent très proches de celles exercées par un journaliste. Pour le remercier de son investissement, le journal le paiera rarement plus de 3€ de l'heure. Si jamais le CLP touche trop d'argent de sa mission, en publiant trop, on ne décidera pas de l'intégrer à la rédaction. On aurait plutôt tendance à lui signifier… qu'il ne peut plus exercer. On ne paie pas le CLP en fonction de son rythme de production mais en fonction de son rythme de publication.

Le correspondant local de presse ne dépend pas du journal. Il ne peut se voir obligé de traiter de certains sujets, il ne peut pas plus se voir imposer d'horaires de permanence. Toutefois, il arrive qu’il doive répondre aux exigences de son journal et remplacer les journalistes professionnels titulaires, lorsque ces derniers ne peuvent -ou ne veulent- se déplacer. 

Affecté par ses mésaventures, Ian aura eu quelques mots très lourds de sens. "Être CLP, c'est comme une drogue ! J'ai tellement aimé ça que je me suis pris au jeu. Car oui, finalement, c'est un jeu. Un statut particulier qui procure une liberté totale dans le fond. Le prestige du journaliste, sans l'être. Mais moi, j'étais journaliste". 

La question que nous posons derrière cette enquête est celle de la qualité de l’information. Comme la garantir  dans ces conditions de précarité et s’assurer du respect des bases de la déontologie ?

Pour les Indignés du PAF

Florent Durand (@FLDurand)


Nota 1: comme nous le disons en introduction, un CLP n'est pas un journaliste... sauf que parfois si... mais pas vraiment... Nous avions donc titré "Les correspondants locaux de presse: les journalistes de l'ombre", mais avons finalement opté pour "Les correspondants locaux de presse: les fantômes de la presse locale", sans, évidemment, rien changer au contenu. Merci de votre compréhension.

 



(1) Certains prénoms ont été changés par souci d'anonymat, à la demande des personnes interviewées.

(2) En 2013 Ouest-France est le premier journal de Presse Quotidienne Régionale (PQR) en France, avec un tirage quotidien de 733 078 exemplaires (baisse de 2,16% par rapport à 2012) (Source : http://www.ojd.com/Chiffres/La-Presse/La-Presse-Payante/Presse-Quotidienne-Regionale)

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17/07/2014, 20:01 | Par Marie Rambeault

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