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La science de A comme autonomie à z comme zététique : N comme Neutralité

184576171.gifLe fonctionnement même de la science semble induire « par méthodologie » l'idée d'une « neutralité de la science » qui rendrait ses avis non discutables par la population « non éduquée ». Or la notion de « neutralité de la science » est contradictoire, puisqu'elle est à la fois une précondition a toute science véritable (à partir de l'instant ou la science se donne comme partisane, elle cesse d'exister en tant que science) mais aussi une objuration a cesser toute remise en cause de sa place dans le « processus de production » (pour parler comme un marxiste), place qui n'est elle pas du tout neutre. La science est représentée par des institutions, est partisane, est fortement dépendante de lobbies industriels et d'intérêts économiques ne prenant nullement en compte le bien commun, mais servant un modèle économique qui est aussi le modèle de société dans lequel évoluent nos sociétés.


La science n'est pas un objet, mais une dynamique incarnée par des acteurs sociaux évoluant eux-mêmes dans des institutions régulées de manière politique.
La spécialisation outrancière et la fragmentation des connaissances rend la science quasi-inaccessible pour les néophytes et les efforts de réflexion systémique sur l'activité scientifique semblent être découragés, toute remise en cause ou questionnement des buts de ces activités étant liés aux obligations et aux nécessités d'ordre économique dans un contexte de concurrence internationale.
La science ne pouvant être pensée sans la technique, qui en est le prolongement, ne peut non plus être pensée sans le cadre économique dans lequel elle se développe.

La neutralité axiologique est souvent avancée, mais sans en comprendre le contexte d'élaboration et les valeurs culturelles et politiques qui la sous tend ; En effet, on comprend habituellement la Wertfreiheit comme l'exigence qui impose de refuser les jugements de valeur dans le travail sociologique, compris ainsi : le sociologue doit s'abstenir de juger des valeurs propres à une culture donnée. Mais cette posture n'empêche pas le scientifique d'être lui-même intriqué dans des réseaux relationnels et des relations de pouvoir.

Lorsque la recherche aborde des questions scientifiques socialement vives, à la frontière

entre science et société, la dynamique de la recherche se mêle, inévitablement, aux convictions éthiques et politiques, conscientes ou inconscientes, du chercheur. Elles se mêlent également aux intérets des firmes privées (sous le régime d'une privatisation croissante de la recherche), des institutions, des organes de recherches. Les réponses à ces questions

socio-scientifiques, en général, ne peuvent pas être départagées sur la base de simples résultats scientifiques. Lorsque l'on aborde des thématiques telles que la protection/conservation de la biodiversité, l'impact écologique et social des OGM ou des bio-nano-technologies et le réchauffement climatique, c'est l'ensemble de l'univers des convictions morales et politiques du chercheur qui se trouve sollicité, parce que ces thématiques ne sont pas « exclusivement » scientifiques mais aussi économiques, politiques, éthiques et culturelles.

 

Vis-à-vis des questions socio-scientifiques différentes postures peuvent êtres envisagés et

mises en oeuvre. L'impartialité neutre, perspective d'origine positiviste, et néopositiviste, fondée sur la nette dichotomie entre « faits scientifiques » et « valeurs », soutient le statut non partisan et neutre du scientifique qui n'exprimera pas ses opinions sur des questions controversées. La partialité exclusive s'exprime lorsque le scientifique tout en exprimant un point de vue spécifique tend à ignorer, minorer, déformer ou caricaturer les points de vue opposés. L'impartialité engagée du scientifique est une posture que, dans les limites du possible, cherchera à poursuivre le but de l'objectivité scientifique tout en impliquant l'opportunité d'exprimer un point de vue personnel, sans contaminer avec ses convictions, éthiques et politiques, la dimension scientifique de la question controversée. Mais au final, l'imbrication des différents enjeux (scientifiques, économiques, politiques, sociétaux) devra être respectée, sans donner au « scientifique » la seule autorité pour trancher des faits qui n'obéissent pas a son seul registre de compétence.

Tous les commentaires

Il me semble que le "noeud boroméen" de l'histoire soit la contradition entre trois choses

l'exigence de de la science de "résister" (ce qui est une des exigence du réel selon Lacan : "le réel, c'est ce qui résiste") et dont de ne pas être "complaisant" envers ce qu'on cherche a qualifier

Le fait que la science, pour développer ses "réseaux" (comme l'explique fort bien Latour) doit se lier a des intérets, des valeurs, des cultures qui ne sont pas les siennes

 

La science elle même est prise par le "grand public" dans un écheveau de contradiction qui la fondent en tant qu'opérateur majeur de nos sociétés (indiscutablements "scientifiques et techniques")

Waouh, superbe article !!! Merci d'être aussi clair ... ça rend intelligent de vous lire même si, en ce qui me concerne, j'avoue avoir relu plusieurs fois (et je risque même encore de revenir) ...

 

Paulette

PS : pour le noeud boroméen dans votre commentaire, là je sèche ... mon cerveau c'est plutôt moebius en ce moment. Je ne dis plus rien

Le "noeud boroméen" était une "fine allusion" (a qui sait) à lacan (qui en a parlé abondemment) Le "noeud boroméen" est une figure mathématique majeure en "topologie"

170px-BorromeanRings.svg.png

L'article de Wikipedia l'explique trés bien : En mathématiques, les anneaux borroméens constituent un entrelacs de trois cercles (au sens topologique) qui ne peuvent être détachés les uns des autres même en les déformant, mais tel que la suppression de n'importe quel cercle libère les deux cercles restants

En fait, je vois bien pour la contradiction entre les deux premières 'assertions' mais j'avoue "sécher" sur le troisième anneau : "La science elle même est prise par le "grand public" dans un écheveau de contradiction qui la fondent en tant qu'opérateur majeur de nos sociétés (indiscutablements "scientifiques et techniques")" -

 

Ca y'est, je crois que je viens de comprendre grâce à ma propre contradiction entre les deux premiers énoncés : le premier est une assertion, et le deuxième qui ne me semble pas une assertion me renvoie moi-même à mon côté grand public : le troisième anneau (CQFD ? Rire)

 

Paulette

PS : Pour Lacan, j'en suis pas encore là Innocent

//// Pour Lacan, j'en suis pas encore là

Mais personne "n'en est là"... Je vais te rassurer tout de suite : personne n'y comprend rien (et Lacan lui même y comprend il quelque chose, je n'en suis pas convaincu)

 

Quans aux "contradiction", mon point de départ c'est la "dialectique" (et ses contradictions "binaires") A la réflexion (et avec l'âge) je ne crois plus aux contradictions "ternaires" d'où le noeud borroméen (dont la nature "ternaire" est d'origine), avec le cercle du "grand public", celui du "scientifique" et celui du "capitalisme" (qui là zaussi est la "culture dominante")

Là, je vous dois une fière chandelle : j'avais toujours refusé de comprendre la dialectique* ("z'ai toujours été zététique "instinctivement et par principe") et vous m'offrez directement les éléments pour passer aux contradictions ternaires : merci beaucoup.

 

Paulette

* c'est encore moi : je viens de me rendre compte que je confondais rhétorique et dialectique ... désolée : je vais faire dodo.

 

Déja les contradictions binaires, c'est difficle (mais la dialectique, c'est précisément passer du deux au trois : thése, antithése, synthése) mais les contradictions ternaires, c'est franchement le bordel !

Quand a la zététique, nous en reparlerons le momment voulu !

Réflexion subtile, sur le fil du rasoir de ce compliqué problème dit de "la neutralité axiologique". Bravo!

 

J'ai abordé, avec certaines convergences, ce problème délicat de "la neutralité axiologique", mais uniquement dans le cas des sciences sociales (que je pratique, mais je me sens incompétent sur les autres registres scientifiques) dans un récent article. J'en retiendrai deux propositions, qui viennent s'inscrire (dans le cas des sciences sociales) dans le prolongement de celles du billet :

 

"- Nos insertions sociales (dont les insertions militantes, mais pas seulement) se révèlent être tout à la fois des obstacles et des points d'appui pour notre travail scientifique, vu alors comme une dialectique de l'engagement et de la distanciation, de la compréhension et de l'objectivation, alimentant une logique de distanciation compréhensive ou compréhension distanciée. Á partir de là, la tension entre une logique de rigueur de la recherche et les impératifs de l'action militante, nourrissant une double inquiétude éthique (dans les deux sens : vis-à-vis des effets négatifs du militantisme sur la démarche de recherche comme des conséquences perturbatrices des logiques de la recherche sur l'action militante), peut contribuer positivement au mouvement de la recherche comme à celui de l'action.

- On doit considérer dans un même cadre l'encastrement axiologique des énoncés de sciences sociales comme la façon dont ils s'en émancipent partiellement en acquérant une certaine objectivité scientifique. Notre approche de « la neutralité axiologique », ou plutôt de « la non-imposition des valeurs », s'en trouve déplacée. On l'envisagera alors comme un horizon régulateur invitant à une réflexivité sociologique sur les composantes éthiques de notre travail plutôt que comme la quête illusoire de « la purification » de cette dimension. Dans cette perspective, c'est une meilleure maîtrise réflexive de l'axiologique dans le sociologique, et de ses effets sur le domaine de validité des énoncés scientifiques commede ses effets d'autorité sur les enseignés, et non sa négation, qui permettrait de faire progresser tant la scientificité de ces énoncés que l'éthique de la pédagogie scientifique."

 

Dans P. Corcuff, "Le savant et le politique", SociologieS (Association Internationale des Sociologues de Langue Française), 6 juillet 2011 .

 

/// J'ai abordé, avec certaines convergences, ce problème délicat de "la neutralité axiologique", mais uniquement dans le cas des sciences sociales

 

Le concept de "neutralité axiologique" tel qu'il a été défini et developpé par Max Weber, ne s'adresse qu'aux "sciences sociales" mais il m'a semblé intéressant d'en parler dans mon billet dans la mesure où les sciences "dures" sont à leur tour pénétré d'une exigence de "neutralité" qui les oblige.

Mais les sciences ("sociales et hustoriques" versus sciences "de la nature"") s'interpellent l'une l'autre, s'influencent, leurs problématiques peuvent quelquefois s'interpénétrer et s'influencer l'une l'autre. Evidemment si on part d'une conception "positiviste" des sciences, (avec une hiérarchisation à but politique trés clair) on est mal parti. Mais par exemple, on peut s'intérroger sur les conséquence du passage de l'observation participante, de l'éthnologie d'un Malinovsky à la sociologie de l'Ecole de Chicago (Robert E. Park et toute la bande) sans oublier l'influence d'un Goffmann dans l'interactinnisme symbolique et Garfinkel (et alii) sur l'ethnométhodologie, puis à la sociologie des sciences, ce qui n'est pas sans conséquences sur certains des chercheurs (en sciences "dures") eux -elles-mêmes

Quand vous dites Marc, que les sciences de la nature sont pénétrées d'une exigence de neutralité qui les oblige, est-ce la même neutralité dont parle Philippe quand il évoque cette dialectique réflexive du sociologue confronté à un (des) objet(s) manifestement traversé(s) et porteur(s) de valeurs, de représentations sociale...

Grosse question, qui renvoit a l'éternelle question de la "différence" (de nature ?) entre sciences de la nature et sciences sociales et historiques.... Disons qu'il y a une différence originelle, c'est que les sciences "sociales et historiques" se posent la question de leur propre scientificité depuis leur naissance (et que ça fait partie en partie de leur enjeu : existe t il une "Science" du social, une "science" de l'information et de la communication, etc) Mais il me semble que le débat qui fonde la notion de "la neutralité axologique" et qui concernait a l'époque exclusivement les sciences "sociales et historique" concerne maintenant l'ensemble des sciences, y compris les plus "dures"....

Je ne parle pas (c'est un autre probléme) des enjeux "éthiques" des sciences. Et je suis d'accord avec vous sur votre formulation : "cet enjeu éthique - s'il est autre chose qu'un vernis bioéthique - est largement dépendant du contexte épistémologique de chacune des sciences..." Bien d'accord !

Cher Marc,

Tout à fait d'accord avec ce que vous dites, notamment dans ce passage:

 


"Lorsque la recherche aborde des questions scientifiques socialement vives, à la frontière entre science et société, la dynamique de la recherche se mêle, inévitablement, aux convictions éthiques et politiques, conscientes ou inconscientes, du chercheur. Elles se mêlent également aux intérets des firmes privées (sous le régime d'une privatisation croissante de la recherche), des institutions, des organes de recherches. Les réponses à ces questions socio-scientifiques, en général, ne peuvent pas être départagées sur la base de simples résultats scientifiques."

Cependant, vous oubliez encore un critère important, même dans le domaine des sciences dites exactes : dans beaucoup de cas, l'inconscient est déjà en jeu dans le parcours même du chercheur qui va choisir tel parcours plutôt que tel autre, tel objet de recherche plutôt que tel autre, parce qu'il (elle, n'oublions pas les femmes chercheuses) est déjà pétri de toutes ses convictions sociales et politiques (et éthiques - ou pas, d'ailleurs dans certains cas). "L'impartialité neutre" dont vous parlez est plus souvent un leurre de la science (souvent de bonne foi, mais encore une fois pas toujours) qu'une réalité, et ce dans la majorité des domaines de la recherche liés à l'environnement humain (et là je n'utilise pas le terme environnement au sens restreint écologique, mais au sens large de ce qui se rapporte à l'humain... En gros la quasi totalité de la recherche).

PS: Chère Paulette, cher Marc, le seul moyen de comprendre Lacan, comme me l'a dit un jour un de mes profs, c'est de plonger dedans et de s'y noyer! Ça marche!! Après quelques brasses coulées les premiers jours, il devient de plus en plus facile de s'y mouvoir! Alors, retenez votre souffle et bon plongeon!! L'oeuvre de Lacan fait partie des oeuvres qui transforment notre rapport aux autres et au monde (comme toutes les oeuvres marquantes, CQFD).

La discussion sur deux fils est plus compliquée que sur deux jambes...

Pour poursuivre mon raisonnement sur l'analyse de la complexité qui ne peut jamais donner une connaissance suffisamment complète comme en physique mais doit s'attacher à donner des propriétés émergentes qui sont des points de vue et doivent être considérés comme tels.

Se pose alors le problème de la qualité du point de vue même si la qualité d'analyse ne peut être mise en doute(rigueur, honnêteté)

Un des bons critères à mon avis est la valeur prédictive de l'émergence .

Deux choses me chiffonnent : même en physique la connaissance ne peut être complète, l'histoire conflictuelle des théories physiques (dernier épisode en date la vitesse du neutrino) le prouve...

Quant à la valeur prédictive de l'émergence ??? que voulez vous dire par là ? si les lois d'un niveau donné ne sont pas déductibles de l'ensemble des lois du niveau inférieur (dernière définition de l'émergence) comment imaginer une prédiction possible d'un phénomène émegent ?

 

Comme d'habitude quand on est un peu transversal il faut s'entendre sur les mots pour moi émergence c'est la mise en évidence de propriétés macroscopiques qui ne sont pas déductibles de façon déterministe des propriétés microscopiques qui leur ont donné naissance(chaos déterministe).

Je pense que cela s'applique à la biologie mais aussi aux sciences humaines .

Ces concepts qui ont une vingtaine d'années sont passés de mode faute d'opérationnalité. Les progrès de la biologie moléculaire nous permettent de les envisager de façon plus pratique et les avancées dans ce domaine pourraient être utiles aux sciences humaines

Je crois en effet qu'on sort en (grande) partie du sujet du billet, mais on y est aussi en plein avec ce concept "d'émergence" qui est issu de la "deuxième cybernétique" -avec Valéra, Maturana et William Ross Ashby. A l'époque, le concept mis en avant était (en France en particulier) la question de "l'auto-organisation"... Mais c'est aussi comment les "sciences" peuvent ensemencer d'autres champs que les leurs, avec des concepts qui sont ensuite réutilisé de façon "massive" et sans plus de précaution méthodologique (grosso modo, on se sert de tel ou tel "concept" plus en fonction de la "sonorité" de celui ci de ce qu'il regroupe dans son champ d'origine, cf les utilisations "sauvages" de la théorie des cordes, du "principe d'incertitude" etc

Sur l'émergence mais aussi sur le chaos, les fractals on a dit pas mal de bêtises en voulant aller trop vite avec ces pierres philosophales d'un goût nouveau.

Ici encore la méthode scientifique a permis de remettre les choses à leur place en rappelant que le complexe le reste , que l'émergence doit être manipulée avec prudence et qu'il faut s'attacher à son opérationnalité(objectivable, prédictive) .

La neutralité est encore à l'oeuvre et les principes de la science s'appliquent à eux mêmes. Cette récursivité lui donne toute sa puissance.

L'émergence en biologie moléculaire est un sujet difficile sur lequel on ne se bouscule pas.Cela reste un concept très puissant qu'il faut apprendre à manipuler y compris dans les sciences humaines.

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