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Elections au Soudan: "El-Béchir opprime son propre peuple au moyen d'une intepretation fanatique de la shari’a"

Le 11 Avril prochain le Soudan se rendra aux urnes. Il s’agit du premier scrutin multipartite en près d’un quart de siècle. Le général El-Béchir – arrivé au pouvoir par un coup d’état en 1989 – opprime son propre peuple depuis vingt ans au moyen d’une intépretation fanatique de la shari’a. Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan, explique à la revue ResetDOC les coulisses de ces élections. Membre du bureau du Conseil Scientifique de l’Institut Français du Proche-Orient et auteur de nombreuses publications consacrées à ce sujet, Marc Lavergne est, depuis 2006, coordinateur du groupe d'experts du Conseil de Sécurité de l'ONU pour le Darfour.

 


Elections au Soudan : il s’agit des premières élections multipartites depuis 1986…
Oui en effet. Mais dans des conditions tout à fait différents puisque en 1986 les élections se sont déroulées après des manifestations populaires qui ont fait tomber un régime militaire arrivé au pouvoir avec un coup d’état, alors que là nous avons des élections qui sont organisées par un régime militaire issu d’un coup d’état. Ces élections sont multipartites en apparence mais la réalité du pouvoir est exercée sans partage par le Congrès National qui est une émanation du Front National Islamique qui a fait le coup d’état. Il n’y a pas de véritable organisation démocratique dans cette affaire, sans même évoquer la façon dont les élections vont se dérouler. C'est-à-dire la possibilité réelle pour les gens de voter vraiment pour les partis.
Omar El-Béchir, président actuel, figure comme candidat à sa propre succession. Il pourra compter sur l’apparat de l’état et il semble pouvoir remporter ces élections haut la main…
Il n’est pas question pours ces gens qui sont arrivés par une organisation clandestine révolutionnaire, qui ont traversé toute sorte de difficulté pendant vingt ans, qui ont commis des crimes qui leur ont aliéné l’ensemble du peuple soudanais, de remettre en question ce pouvoir. C’est un pouvoir absolu qui est partagé en apparence avec des mouvements divers issus de l’Est ou de l’Ouest du pays. Ce coup d’état qu’ils ont fait à l’époque était une négation de la démocratie et la reconnaissance qu’ils ne parviendraient jamais au pouvoir par des moyens démocratiques puisque le peuple soudanais ne voulait pas d’eux et avait des partis qui le représentait. Il y avait effectivement des partis laïques, des partis musulmans confrériques dans lesquelles les soudanais se reconnaissaient. Dans ce contexte de partis religieux ou laïques, progressistes ou conservateurs, les islamistes n’avaient pas leur place.
Lors d’une interview donnée il y a quelques années, vous avez estimé qu’au Darfour nous n’assistons pas à un conflit ethnique ou religieux. Pourquoi alors le gouvernement islamiste soudanais, à travers les Janjaweed, s’en prend aux populations non islamiques et non-arabes du Darfour ?
J’ai laissé cette interview en 2004 au moment où la crise au Darfour commençait à se résorber. J’ai fait une analyse qui n’est pas propre au Darfour mais qui s’inscrit dans ma lecture du régime politique soudanais. C’est un régime d’affairistes qui s’appuie sur une idéologie religieuse mais qui lui-même n’est pas du tout dupe de cette dimension religieuse. S’il y a une dimension ethnique, elle est purement rationnelle, utilitaire et opérationnelle. Il s’agit de gens qui se sont emparés d’une idéologie islamiste qu’ils ont fait à leur mesure, opposée non pas à la laïcité apportée de l’Occident mais opposée aux vieilles confréries religieuses soudanaises. Ce sont des gens qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui s’en servent comme un instrument de pression avec une lecture tout à fait particulière, près d’une vision de l’Islam ‘fast-food’. A défaut d’adhésion, l’idéologie islamiste est utilisée pour soumettre la population. Ces gens-là refusent la dimension « africaine » du Soudan et c’est dans ce sens-la que les gens du Darfour sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Mais il s’agit d’un habillage idéologique pour une réalité qui est faite de colonialisme du centre vers les périphéries du Soudan. Exploitation des richesses des provinces périphériques et élimination des peuples qui gênent et qui s’opposent à cette oppression coloniale : c’est comme ça que le système économique et politique soudanais fonctionne.

Le 23 Février dernier un accord-cadre a été signé à Doha entre le gouvernement du Soudan et le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), un des principaux mouvements rebelles. Qu’en pensez-vous de cet accord ?

Le gouvernement soudanais est un gouvernement extrêmement intelligent et cohérent dans sa cohésion interne et dans son projet d’avenir. Un gouvernement manipulateur qui s’appuie sur un petit mouvement rebelle, le JEM, dont l’ethnie Zaghawa ne représente que le 2% de la population du Darfour. Ce mouvement rebelle au Darfour est en même temps la milice privée du président tchadien. Le JEM lutte contre les rebelles tchadiens, soutenues par le Soudan, qui veulent faire tomber le gouvernement du Tchad. Donc cet accord-cadre du 23 Février est un accord du gouvernement soudanais avec le gouvernement tchadien mais n’a aucune valeur pour les 2,5 millions de déplacés dans les camps qui ne sont pas de cette ethnie Zaghawa et qui veulent eux, avant tout accord, rentrer chez eux et que les Janjaweed soient désarmés. Cet accord est idéal car il n’évoque pas le retour des déplacés ni le désarmement des Janjaweed.
Il y a un an la Cour Pénale Internationale de la Haye a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Omar El-Béchir pour crimes de guerres et crimes contre l’humanité commis au Darfour. A l’époque le mouvement rebelle MLS dénonçait aussi l’expulsion en masse des ONG. Quelle est la situation aujourd’hui ?
La situation est inchangée. Mais il faut savoir que les ONG ont été chassées du Darfour, pas du Soudan. Les ONG apportent beaucoup d’argent aux barons du régime qui fournissent des avions, des voitures, des maisons, des bureaux à ces ONG. Donc il y a une contradiction à gérer entre l’intérêt supérieur du régime et l’intérêt de ces membres. Dans tout le Soudan il doit y avoir encore une cinquantaine d’ONG. La situation depuis le mandat d’arrêt contre le général El-Béchir est inchangée car celui-ci continue à se déplacer librement dans les pays africains et asiatiques. Mais ce n’est pas lui le seul responsable. La responsabilité de ces massacres incombe tout autant à la Communauté internationale qui a laissé faire depuis 2003-2004 sans intervenir alors que grâce aux espions, aux écoutes téléphoniques, personne, dans les grandes puissances, n’ignorait ce qui se passait au Darfour. A l’époque le gouvernement américain et les gouvernements européens avaient mis toutes leurs cartes dans la négociation de paix entre le gouvernement soudanais et les rebelles du Sud Soudan et donc on ne voulait pas que cette négociation soit dérangée, ce qui fait qu’une fois que l’accord de paix serait signé avec le Sud, la paix au Darfour suivrait automatiquement. Voilà ce qui a coûté 300.000 morts et 2,5 millions de déplacés. La responsabilité est donc à Washington, à Londres, à Paris avant d’être à Khartoum. 

 

publié sur la revue ResetDOC

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