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Göksin Sipahioglu, prince du photojournalisme
Plus de sept cents photographes et journalistes de toutes les rédactions françaises et étrangères ont rendu ce jeudi 13 octobre 2011, au Théâtre de l’Odéon, un hommage très émouvant au fondateur de l’agence Sipa press.
Mercredi 5 octobre 2011 en début de matinée, de SMS en appels téléphoniques, l’info a couru les rédactions : « Göksin est mort ! » En quelques heures les centaines de photographes qu’il avait un jour envoyés sur leur premier reportage se sont retrouvés orphelins.
Göksin Sipahioglu fut, de 1973, année où il fonda Sipa Press, jusqu’en 2003, année où il fut « remercié » par l’actionnaire dominant de l’agence, un grand patron de presse.
Dans la presse, ce qu’on appelle un « grand patron » c’est avant tout un journaliste !
Et Dieu, dont, selon le photographe Abbas, il est allé faire la photo, sait que « Göksin »? comme tout le monde l’appelait, fut un immense journaliste. Il avait le flair et le talent pour dénicher dans les brassées de journaux de tous les pays qu’il lisait chaque jour, la petite info qui allait devenir un grand scoop.
« Monsieur Sipa » était né le 28 décembre 1926 à Izmir en Turquie. Avec son mètre quatre-vingt-dix, il joue au basket-ball et fonde l’équipe « Kadiköyspor » (ndrl : aujourd’hui Efes Pilsen qui joue en Euroligue) avant de se tourner vers le journalisme sportif. Devenu rédacteur en chef du quotidien « Istanbul Ekspres », il fait ses premières photos en 1956 pendant la guerre du Sinaï.
Non content d’avoir fondé deux quotidiens en Turquie, toujours sportif, il « couvre » en 1961 un match de football entre des équipes albanaise et turque. Il en profite pour entrer dans une Albanie fermée aux étrangers et réussit à faire un reportage sur les conseillers chinois qui viennent de prendre la succession des russes.
L’année suivante, il est le seul journaliste occidental qui ne soit pas suivi par la police et qui réussit à entrer à Cuba bloquée par l’embargo américain pendant la crise des missiles, grâce à un passeport de matelot. Il s’est embarqué sur un cargo ! Son reportage distribué par Associated Press, fait la une de quarante journaux américains.
Devenu grand reporter pour le quotidien turc « Hürriyet », il couvre pendant quatre ans l’actualité dans quatre-vingt pays et en 1965, il est le premier journaliste turc à entrer dans la Chine de Mao. Nommé correspondant à Paris pour le quotidien « Hürriyet », il travaille aussi pour les agences Dalmas, Reporters Associés, Vizo et Gamma en France, et Black Star aux USA.
En mai 1968, il est sur les barricades où sa compagne Phyllis Springer le conduit avec sa Mustang rouge. Ses photos sont publiées dans le livre de Jean Bertolino édité aux Editions Stock l’année suivante et réédité en 2008. La même année, il entre dans Prague « debout dans sa Mustang décapotée remorquée par un char soviétique » qu’il a embouti dans la nuit ! Heureusement le régiment de char était composé de soviétiques parlant turc, précise Patrick Chauvel.
La vie de Göksin Sipahioglu est bornée de mille aventures, toutes dignes d’être des légendes. Quand il crée l’agence Sipa press en 1973, c’est avec de l’argent du quotidien « Hürriyet » auquel il fait croire qu’il a loué des locaux sur les Champs Elysées. En réalité c’est une chambre de bonne, et en passant par les toits il a fait déployer une bannière avec le nom du journal, le temps d’une photo où l’on voit l’Arc de Triomphe.
Triomphal, majestueux, grand seigneur méprisant l’argent, il n’a d’intérêt que pour le journalisme et les femmes. Travailleur acharné, il vit dans son agence, toujours prêt à recevoir un photographe ou une starlette qui voudrait devenir vedette.
A Sipa Press, il envoie en reportage, le plus souvent sans un sou, des centaines de jeunes gens. Il a l’œil pour repérer les aventuriers, les curieux, les baroudeurs. Beaucoup le quittent, certains reviennent, mais il a toujours l’élégance de ne pas leur en vouloir. Il les considère comme ses enfants et dirige son agence « à l’orientale ».
« Göksin avait l’œil à tout, voyait tout » ont témoigné les « Sipa’girls » qui ont travaillé à ses côtés. Son élégance naturelle, son souci des femmes et des hommes fait qu’ils étaient plus de sept cents hier matin au Théâtre de l’Odéon pour un hommage organisé et animé par Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’image et le directeur général adjoint de Sipa Press, Mete qu’il a embauché à l’agence à l’âge de seize ans !
Göksin Sipahioglu a fait de sa vie un film qui est dans les cœurs de tous les photojournalistes. Mort le même jour que Steve Jobs¸ il incarne le mythe du reporter photographe et il restera dans l’histoire de la presse.
Pour des générations de photographes, il fut un prince de ce métier.
Michel Puech
Pour en savoir plus, lire et regarder
Tous mes billets sur Göksin Sipahioglu dans Mediapart
Tous mes articles sur Sipa press
Les hommages de "La lettre de la photographie"des
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« A l’œil » s'intéresse essentiellement au photojournalisme, à la photographie comme au journalisme, et à la presse en général. Il est tenu par Michel Puech, journaliste honoraire (carte de presse n°29349) avec la collaboration de Geneviève Delalot, et celle de nombreux photographes, journalistes, iconographes et documentalistes. Qu'ils soient ici tous remerciés.
Tous les textes et toutes les photographies ou illustrations sont soumis à la législation française, en particulier, pour les droits d'auteur. Aucune reproduction même partielle n'est autorisée hormis le droit de citation.
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Tous les commentaires
Pour ma culture générale, pourriez-vous dire où était, ce que disait ou couvrait Göksin Sipahioglu au moment des terribles coups d’Etat militaires en Turquie et de la répression impitoyable contre les syndicats en 1980 ? En effet, le slogan d’Hürriyet où il travailla, Türkiye Türklerindir ("La Turquie appartient aux turcs"), semble très conforme à la vision ethno-religieuse intolérante des kémalistes et de l'Etat Profond.
En 1980, Monsieur Sipa ne travaillait plus Hürriyetque je sache, puisqu'il a fondé l'agence Sipa press à Paris en 1973. Par ailleurs, il n'a jamais été vraiment un éditorialiste, mais un reporter, un journaliste pas un homme politique.
En 60, lors du premier coup militaire de la junte, Sipa travaillait pour Hürriyet. Et il a même été promu je crois cette année-là. En outre, il devait bien souscrire à la devise type "Etat Profond" du journal pour lequel il travaillait et où il avait d'importantes responsabilités : "La Turquie aux Turcs".
Sinon, vous ne répondez pas à ma question. Je ne connais pas bien Sipa mais me permets de vous poser des questions puisque, vous faisant son thuriféraire, j'imagine que vous en savez un peu plus que moi sur son engagement. Ma question reste donc la même. Ce qui m’inquiète c’est qu’en lisant entre vos lignes, je crois comprendre qu'il n’a rien dit, rien vu de ce qui se passait dans son pays sous les kémalistes ! Et pourtant vous avez de l’estime pour lui. Expliquez-moi donc, s’il vous plaît (car comme çà, ayant connu l'ambiance répressive et l'oligarchie en Turquie à l'époque, je n'aurais a priori que le plus grand mépris pour celui qui n'a rien dit et qui se veut reporter !). Encore une fois, qu'a-t-il dit en tant que reporter sur cette Turquie aux mains des kémalistes ?
Je suis désolé, mais je ne connais absolument rien des positions politiques de Göksin Sipahioglu, et ne peux donc vous répondre en l'état de mes connaissances.
Merci de votre sincérité. Je pense toutefois qu'il serait plus qu'intéressant que vous vous renseigniez à ce sujet avant d'en faire comme cela l’icône du grand reporter.
Je suis en effet effaré de voir combien les privilégiés de la Turquie d’avant l’AKP furent mis en avant en Occident et combien leurs crimes et répressions des mouvements des travailleurs ont été soutenus (80’s) et tus. Combien d'héritiers de Nazım Hikmet réduits au silence... Sans oublier que moralement l’oligarchie ethno-religieuse de cette époque s’était très probablement construite grâce à la spoliation des biens arméniens, dans un déni total, à la fois de cette spoliation et du génocide de 1915, et que la négation de ces crimes était encouragée par les plus importants groupes de pression occidentaux qui soutenaient sans réserve ces régimes « militaires » et antisyndicaux.
Au contraire la nouvelle Turquie du XXIe siècle, bien plus démocratique, est aujourd’hui attaquée de toute part en Occident parce qu’elle refuse de se conformer aux dictats et aux intérêts de l’oligarchie occidentale. Paradoxal, ou selon que vous serez… les jugements… … vous rendront blancs ou noirs ? Cela m’intéresserait donc que vous vous renseigniez sur Sipa et sur sa couverture de la Turquie aux temps des kémalistes ; mon impression, après recherche sur le web en turc ou en anglais, est en effet qu’il pourrait avoir été plus qu’aveugle concernant son pays, c'est-à-dire extrêmement lâche sinon pire… C’est pourquoi je m’étonne vraiment, pour le moment et en attente de plus amples informations de votre part, qu’on puisse en faire l’icône du grand reporter.
Cher lecteur, je peux comprendre votre interrogation, mais vous devez aussi admettre que l'homme qui a été honoré hier, c'est avant tout le grand patron d'agence de presse qu'il fut. C'est à ce titre que nombre de journalistes de tous les pays lui ont rendu hommage.
Il est possible, comme vous le dites - ce que je vérifierai - qu'il y ait des zones d'ombre dans le personnage. C'est vrai pour tous les hommes, mais j'ai pour principe (que l'on peut contester) de ne pas mettre l'ombre en lumière quand j'écris ce qu'on nomme dans les rédactions une "nécro".
D'aucuns me l'ont reproché pour d'autres... Il y a un temps pour le respect des douleurs, et un temps pour contribuer à l'Histoire.
Comme vous le dîtes si bien, vous ne connaissiez pas Göksin SIPAHIOGLU et ne savez pas grand chose de ce qu'il a fait. Mais moi, je l'ai connu, en tant que patron au départ puis ami par la suite et cela pendant 27 ans. Toutes les descriptions que vous pourrez trouver sur internet sont le reflet exact de ce qu'était Goksin, plus à gauche qu'à droite, un coeur énorme, une passion sans nom pour son travail, son agence où il se rendait tous les jours du lundi au dimance, et un amour inconditionnel pour tous ces "enfants" comme ils appelaient les gens qui travaillaient pour lui. Goksin a commencé en tant que reporter sportif mais est rapidement parti couvrir les évenements dans le monde entier. S'il est vrai qu'il a peu écrit sur le sujet, la Turquie restait son pays et un pays qu'il aimait. Il a d'ailleurs toujours conservé la nationnalité turque. Il était reporter dans l'âme et je pense que c'est la raison qui l'a poussé à quitté son pays afin de pouvoir exercer son métier comme il l'entendait.
http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%B6k%C5%9Fin_Sipahio%C4%9Flu
Vous dîtes : "mon impression, après recherche sur le web en turc ou en anglais, est en effet qu’il pourrait avoir été plus qu’aveugle concernant son pays, c'est-à-dire extrêmement lâche sinon pire"
Extrêmement réducteur comme conclusion !!!!
Que Goksin SIPAHIOGLU ait eu envie d'autre chose que de rester en Turquie vous choque ? Moi non, il a voyagé dans plus de 70 pays.
Vous pouvez vous procurer un des livres le concernant "Dogru yerde, dogru zamanda (right place, right time) Vous en apprendrez beaucoup à son sujet.
Ce que je voudrais ajouter c'est que toutes les personnes qui ont connu Göksin SIPAHIOGLU l'ont aimé.
Vous n'avez pas eu cette chance, tant pis pour vous !!!!
Une grande vie que celle de Göksin Sipahioglu.
Merci pour tous les articles et billets en rappel, Michel Puech.
Merci de de vos remerciements
!
Dans les années 90, j'avais eu connaissance d'un histoire incroyable. Un appartement parisien, ayant appartenu à Sean Flynn, (fils d'Eroll) était resté en l'état depuis sa disparition autour des années 65. J'ai eu la possibilité de rentrer dans ce grand appartement du 17 eme arrondissement. C'était un tombeau qui avait conservé toutes les traces de son occupant. Un véritable décor des années 60. Au mur, une affiche de Jimi Hendrix, totalement "psychédélique", Are you experienced ?, des skis en bois avec leurs fermetures à l'avant. Au fond d'un grand aquarium de verre, des squelettes de poissons rouges reposaient sur le gravier. Des revues de l'époque LUI, MATCH, permettaient de dater le mois et l'année du dernier passage. Le temps semblait avoit été suspendu. Tout était resté en place depuis combien d'années ?
Avec l'accord du concierge, j'ai pris des photos du lieu. Je me suis rendu chez Sipa Press. Goskin Sipahioglu m'a reçu en personne. Pour ce reportage photo, il m'a proposé un chèque de 15 000 francs. J'avais 25 ans, j'étais sans le sou ! C'était une somme énorme pour moi et une véritable aubaine... je n'ai pas discuté!!!!
Comme je m'étais un peu renseigné sur la vie de Sean Flynn, (fils de Eroll Flynn ET de Lily Damita, très belle actrice d'antan qui a terminé sa vie dans un hopital psy) qui était un peu dandy, un peu acteur, un peu jet-set, un peu paumé, qui a passé sa vie à chercher sa voie, avant de devenir photographe de guerre, (derniers vestiges d'un héroïsme à la papa ?) pour Paris-Match et de mourir là-bas, prisonnier dans un camp Khmer. - on a appris les raisons de sa mort, 10 ans plus tard - ) Sipahioglu m'a présenté une journaliste américaine qui vivait sur Paris. Elle m'a aidé à écrire un article qui a été publié avec mes photos dans de nombreuses revues.
Voilà, mon unique souvenir de "reporter". Voilà mon unique souvenir de Goskin Sipahioglu. Je garde de cette unique rencontre le beau souvenir d'un géant (physique) qui savait être abordable, disponible, attentionné. Profondément amical alors qu'on ne s'était jamais rencontrés.
Chaque fois que je voyais son nom, je repensais à cette rencontre.
Il ya quelques temps, j'avais lu qu'il avait été débarqué de sa propre entreprise, je m'étais dis que c'était "le début du sunset".
L'annonce de sa mort le confirme.
Alors Prince ? Je dirais, oui ! Prince comme ceux qui peuplaient les contes orientaux qu'on me lisait lorsque j'étais enfant.
Toutes mes pensées à sa famille et à tous ceux qui l'aimaient.