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Le monde du Minitel se paye Le Monde

 

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Il y a 30 ans, ils s’alliaient pour faire fortune. Presse et télécom : le couple infernal. Didier Lombard, Président du Groupe France Telecom et quelques autres «X télécom seniors» ont ce printemps «mis au parfum»  Stéphane Richard, le nouveau patron du groupe. « Il faut avoir la presse avec nous, comme du temps du Minitel » ont rappelé les anciens. Une histoire bien connue de Claude Perdriel du Nouvel Obs et de l’autre candidat au rachat du quotidien du soir,  Xavier Niel de Free. Deux malins parmi d’autres à avoir fait fortune grâce au Minitel. Bon anniversaire et bon appétit, Messieurs!


1980: «Les néofascistes tuent à Bologne», Sartre meurt, Jean Paul II est à Paris,  une femme rentre à l’académie française et les Russes en Afghanistan. John Lennon est tué à coup de revolver. On entre dans une nouvelle époque : « La banquière », comme le film de l’année.Les temps en France sont encore à la planification des monopoles d’Etat. Les décentralisations, les démembrements, les réorganisations sont déjà en marche. L’informatique et les télécom aussi. Le 4 janvier 1980, le « service de la télématique » (Voir note) est créé à la Direction des affaires commerciales et télématique (DACT) dépendant de la Direction générale des télécommunication (DGT).

 

L’heure du Minitel a sonné.


 

Dans le journal de Claude Perdriel, la même année, Fabien Gruhier constate sous le titre « Les rotativistes en sursis ? » que « la télématique va bouleverser la presse ». Un expert, Jacques Dondoux Président de l’Institut de recherches économiques et sociales sur les télécommunications (IREST) interviewé par Alain Faujas du journal Le Monde, souligne le danger de la centralisation télématique pour la presse. Le réseau est aux mains de l’Etat, les ordinateurs aussi… On craint le pire, la CNIL naîtra de cette légitime inquiétude.

 

« Vers une information encadrée » 

En mars de cette année 80, le très influent patron du premier quotidien français Ouest-France publie un article titré : « Vers une information encadrée », véritable coup de clairon pour alerter ses confrères patrons de presse. Face à cette grogne, Raymond Barre, premier ministre accepte la création d’une commission pour régler le conflit d’intérêt entre la presse etl’administration.

 

Pour les patrons de presse l’enjeu est simple: le marché de la publicité et des petites annonces, à l’époque, largement captif de la presse écrite. Il n’y a pas de radios FM, pas de TV privées et bien sur pas de web. Les patrons de presse se méfient de ce système de visualisation d’informations sur écran que les PTT leur présentent. Bien sûr, il ne s’agit - leur dit-on - que d’expérimentation, mais le 26 février 1979, à Dallas, Gérard Théry patron de la DGT a annoncé : « La fin de la civilisation du papier». Les hommes des télécoms font leur démonstration sur des postes de télévision. Une télévision qui dévore déjà le temps de lecture… On leur présente également le prototype d’un mini-téléviseur dédié à l’information en ligne: le Minitel, la fameuse boite de couleur marron qui deviendra le symbole de tout le système.(Voir note)

 

Naïvement, les hommes des PTT ont mis en avant, ce qu’ils considèrent comme le fleuron de leurs techniques: une base de donnée interrogeable à distance, en ligne. Evidement vu d’aujourd’hui… Mais à l’époque c’est le top :  le service de l’annuaire des télécoms. L’ex «12», devenu «11» après la suppression des opératrices, puis «3611» sur Minitel et encore aujourd’hui sur votre ordinateur via Internet.

 

Les hommes des télécoms oublient que pour des hommes de presse,  l’annuaire papier et ses pages jaunes,  est déjà la bête noire, un concurrent monopolistique capteur de budgets publicitaires/ Les hommes de la presse n’ont nulle envie que l’Etat leur fasse une nouvelle fois le coup de l’annuaire ! Ils entrent en conflit ouvert avec la DGT et l’affaire remonte vite à Matignon.

 

Le  13 juillet 1980,  au « Château » occupé par Valéry Giscard d’Estaing, il y a un conseil restreint pour lancer la fabrication de 30 millions de Minitel !  Mais, face au conflit avec la presse, le Président recule. La commande est différée mais les expérimentations sont lancées.  Deux jours plus tard, 35 foyers et 20 professionnels de Saint Malo commencent à tester l’ergonomie d’une base de données en ligne contenant les coordonnées postales et téléphonique des abonnés du département. Première étape pour stocker les coordonnées de tous.

 

Un conflit qui va durer !  

Qu’on en juge. « L’information ne peut-être traitée comme une marchandise » titre le 17 septembre « Ouest France » alors que l’expérimentation de St Malo s’est terminée deux jours plus tôt. « La presse écrite a-t-elle un avenir ? » se demande Claude Durieux du Monde tandis que Le Figaro publie « Alerte au Parlement. La télématique, le meilleur ou le pire » sous la plume du sénateur centriste Rausch.

 

Le président Valéry Giscard d’Estaing reçoit à déjeuner le vice-président de la Fédération  nationale de la presse française… « Il est essentiel que la télématique ne vienne pas saper les bases économique du pluralisme de la presse écrite qui constituent les garanties d’une démocratie vivante ». Et le propriétaire du Progrès de Lyon n’hésite pas à brandir la menace :  « Si la télématique porte atteinte aux droits individuels, nous livrerons bataille » !

 

Les grands principes et les petits arrangements
Comment s’en sortir se demande l’équipe des pionniers de l’information en ligne? Aujourd’hui, certains ont encore l’oreille du quartier-général de la place d’Allerey. N’oublions pas que si les hommes des télécoms construisent et gèrent des réseaux, c’est aussi pour les utiliser.

 

Le premier deal 

La riposte à la grogne de la presse sera vite trouvée. Le terrain de manœuvre se nomme Velizy, une petite commune de l’Ile-de-France . Dès sa prise de fonction en mai 1981 Louis Mexandeau, le nouveau ministre socialiste, se prononce pour une expérimentation qui « favorise les formes grand public … » Tiens… tiens… L’objectif annuaire électronique s’élargit. Et comme par miracle, Maurice Bujon du Midi Libre, et Claude Puhl de L’Est Républicain, également patrons des patrons de presse à travers les fédérations syndicales, expriment leur satisfaction « vis-à-vis de la reconduction des tarifs postaux préférentiels » et du « maintien des conditions de la  presse à Vélizy. »

 

Phrase sibylline qui, en clair signifie : vous allez continuer à développer votre Minitel si vous persévérez à nous offrir des ordinateurs et à payer les frais de nos propres expérimentations sur les contenus. C’est ainsi que quelques groupes de presse furent des pionniers de l’information en ligne. Un seul groupe refusa l’aide de l’Etat : Hachette Filipacchi. Sur ordre de sa direction, Roger Lajus, directeur de l’informatique, dit « non » aux subventions, et crée un centre serveur autonome, finalement raccordé à celui de l’expérimentation de Velizy. Un détail qui instaure le
raccordement de serveurs privés au réseau d’Etat et permettra l’explosion des messageries sur le code 3615. Hors Hachette Filipacchi, tous les autres groupes de presse acceptent que leurs informations soient stockées sur les ordinateurs de l’Etat !

 

Expérimenter c’est bien, mais exploiter c’est mieux. Le vidéotex, la technologie de visualisation, est basique. On est loin encore très loin du web, mais déjà des services se dessinent. Le nombre d’utilisateurs grandit rapidement, il faut comme on dirait aujourd’hui : trouver un « modèle économique ». Les fournisseurs de service, et en premier la presse, réclament un moyen de se rémunérer. Alain Texier, Michel Feneyrol, Jean Claude Merlin du centre de recherche des télécommunications s’attèlent alors à une solution que Jacques Dondoux, patron des télécoms de l’époque, présentera au gouvernement.

 

Alain Texier et Jean Paul Maury arrivent à propulser la solution dite de «taxation arrière» , c'est-à-dire la reconnaissance de la ligne appelant un service, le déclenchement d’un compteur ; et finalement l’addition sur la facture de France Telecom! Cette géniale idée connaît aujourd’hui, sous une forme techniquement différente mais commercialement identique, un succès sans précédent et plein d’avenir avec la multiplication des terminaux nomades, téléphone, tablettes etc.

 

Cette décision prise en mai 1983, soit trois ans après la grogne initiale de la presse, ne sera  opérationnelle qu’en 1985. Mais le principe de «contenu payant» acquis dès la fin de l’expérimentation de Velizy va calmer la presse. Elle va aussi enrichir durablement les plus malins.

 

1987, l'équipe télématique du groupe Perdriel1987, l'équipe télématique du groupe Perdriel© Christian Rausch


Deux de ces malins pionniers font partie des candidats au rachat du groupe Le Monde : Claude Perdriel et Xavier Niel. Claude Perdriel comme Xavier Niel se sont branchés très tôt sur les services en ligne qui rapportent : les messageries directes, les fameuses « messageries roses ».  Le dialogue direct entre connectés, inventé par des utilisateurs-pirates sur les ordinateurs des Dernières Nouvelles d’Alsace, va faire flamber le réseau et déverser des royalties considérables dans les caisses de la presse, hormis celle du Monde et de quelques autres vertueux, comme La Croix.

 

Les 3615 ALINE et MONEY seront les fleurons du groupe du Nouvel Observateur. A l’arrivée du « kiosque multi pallier pour les services professionnels », Xavier Niel qui a bien démarré avec de multiples messageries se lance dans le «pro » avec deux services « à grosses marges » : la recherche d’information sur les sociétés (Infogreffe version privée) et le célèbre ANNU, qui permet de taper un numéro de téléphone et de connaître les coordonnées du propriétaire de la ligne. ANNU, l’annuaire inversé…  Xavier Niel est déjà en concurrence avec France Telecom alors que Free n’est pas encore né !


 Les malins de cette préhistoire de l’Internet ont construit de belles fortunes sans risque d’impayés : tout était facturé par France Telecom.

 

Le deuxième deal 

En 1985, pour avoir le droit d’ouvrir un service Minitel sur le 3615 (seul code payant), il faut diriger une société de presse agréée par la Commission des publications et agences de presse.  Xavier Niel sera débrouillard, comme d’autres, il créera un fanzine... Claude Perdriel saura tirer profit de cette particularité administrative de deux façons : d’une part en créant et exploitant des « messageries roses », d’autre-part en « sous louant » à d’autres entrepreneurs de « messageries roses », les agréments de ses publications… Cela lui vaudra un conflit avec les journalistes d’un des titres de son groupe : Télématique magazine (ex- Revue du Minitel).

 

Presse du groupe PerdrielPresse du groupe Perdriel

Perdriel et Niel ne seront pas les seuls malins… A peu près tous les groupes de presse exploiteront le Minitel comme une vache à lait, tout en dénonçant les coûts excessifs dans leurs journaux.  Pendant dix ans l’argent coule à flot. L’argent du Minitel renflouera les caissses du papier jusqu'à l’arrivée en France, en 1994, de l’Internet, du web, et de « cette formidable liberté gratuite » que tous vanteront dans leurs colonnes !

Il faudra encore une décennie pour que, lentement mais inexorablement, la presse revienne à une idée plus simple : l’information à un coût, et il faut bien que quelqu’un paye. Si ce n’est le lecteur, c’est la publicité. Si ce n’est la publicité serait-ce l’opérateur ?

 

Au pays des cannibales  

2010, en ce début d’année, après la tourmente des suicides, le « bad buzz » des propos de Didier Lombard a remis en mémoire des hommes d’Orange-France Telecom, un principe de base : « la presse a un poids qu’il ne faut pas négliger ». En 1987 Marcel Roulet, directeur général des télécoms encore publiques, disait à propos du Minitel : « Il faut avoir la presse avec nous ! ». Aujourd’hui dans les états-majors des sociétés du CAC 40 on parle sûrement plus cru : il faut acheter la presse. Ça tombe bien, elle est à vendre.

 

Le Monde, Telerama sont à vendre. Achetons !

 

Entre l’acheteur potentiel Stéphane Richards, quasi président du Groupe France Telecom, et le vendeur Didier Quillot, président de Lagardère Active (la société éditrice du JDD, de Match, de Elle, de Psychologie...) et ancien président d’Orange, la communication passe. Elle passe d’autant mieux qu’Arnaud Lagardère s’investit totalement dans Lagardère Unlimited et délaisse la presse à la rentabilité incertaine et aux inconvénients majeurs (procès, fâcheries avec le/les pouvoirs).

 

Il y a un an Didier Quillot débauché d’Orange pour « développer le multimedia » chez Lagardère déclarait déjà : « la presse quotidienne principalement centrée sur l’actualité est en concurrence directe avec le web qui s’appuie sur des atouts majeurs d’accessibilité, de gratuité et d’immédiateté d’une information qui, de plus, est mise à jour en temps réel. La cannibalisation est très nette et s’accélère. ».

 

L’occasion pour ses anciens collègues et concurrents de transformer Le Monde en un quartier d’Orange.

 

Michel Puech
21 juin 2010
 


Notes et précisions

  • Le  mot télématique est employé ici dans le sens que lui donnèrent Alain Minc et Simon Nora dans un rapport au Président de la République. Il désigne à la fois les contenus, les techniques utilisées et le concept d’interconnexion de réseaux, tel qu’il est connu aujourd’hui sous le nom américain d’Internet. Le système dit Minitel : Le Minitel est le nom commercial du terminal de consultation, la technique de visualisation sur écran se nomme videotex, leréseau Télétel et le protocole de réseau est X25.
  • Le Minitel a encore généré plus de 70 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2009 avec 1 million d'utilisateurs. L’annuaire électronique, le 36.11, reste le premier service consulté avec 20 % de l'audience. Sa fermeture plusieurs fois programmée a été annulée. Il y a encore 4000 éditeurs qui offrent des services sur ce réseau que l’on peut interroger soit avec l’un des multiples et incassables modèles de Minitel, soit avec un logiciel gratuit via un ordinateur et Internet.
  • Minitel Story de Michel Abadie Ed.Favre (1988)

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Merci. Non, il ne faut faire aucun amalgame, et je ne pense pas en avoir fait.

Je rêve d'acquérir une collection du "télémateur illustré"

Et bien, ça doit se trouver ... Je ne crois pas qu'il y est foule dans les braderies sur le sujet !

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Bravo pour votre historique.

 

Merci. Il faut lire aussi le billet de François Bonnet : "Claude Perdriel le sanibroyeur du-net".

 

Et puis, pour faire plaisir à quelques amis lecgteurs une photo supplémentaire :

Georges Nahon, directeur de la télématique du Nouvel Obs (1987)Georges Nahon, directeur de la télématique du Nouvel Obs (1987)© Christian Rausch / Gamma-Rapho

Aujourd'hui, Georges Nahon est le président d'Orange Labs, le centre R&D du groupe à San Francisco

Un fort intéressant historique qui éclaire l'avenir...

Quand l'écran s'allume je tape sur mon clavier 
Tous les mots sans voix qu'on se dit avec les doigts 
Et j'envoie dans la nuit 
Un message pour celle qui 
Me répondra OK pour un rendez-vous 

Goodbye Minitel 
Goodbye Minitel 
Goodbye Minitel 
Goodbye 

Quand j'ai caressé son nom sur mon écran 
Je tape TCHERNO sur mon clavier 
Quand il se déshabille 
Je luis mets avec les doigts 
Message reçu OK code CTL

Goodbye Minitel 
Goodbye Minitel 
Goodbye Minitel 
Goodbye 

Kb.iiizzzz

PS: Excellent papier 

 

ça va Kbotch...

On sait combien la concurrence te paie pour dégrader la tenue de ce journal de référence: voilà la preuve ! 

(ndlr: Nos lecteurs excuseront ces farces de potaches sorties de cerveaux dénaturés par un usage trop intensif du petit écran gris.)

Merci, Michel, pour ce formidable billet, qui m'a beaucoup appris.

P.-S. Et aussi pour les photos qui l'illustrent avec éclat

Bien informé ! M. Puech doit sans doute beaucoup à M. Abadie, auteur (honnêtement cité) de "Minitel Story", ex-rédacteur en chef de "Télématique Magazine" et à ce titre, supposé connaître son sujet (je n'ai pas lu son livre).

3 précisions :

1. "Le Parisien" ex-"Libéré" n'est pas cité par M. Puech. Or, le groupe Amaury a été l'un des premiers bénéficiaires de la manne : il faisait partie des partenaires de Vélizy et l'exploitation commerciale du service télématique "3615 PL", dès 1984, a été faite sur des machines données (oui, données) par le ministère des Postes et Télécommunications de l'époque, avec une équipes d'étudiants sous-payés (j'en étais), sans aucune formation au journalisme et soigneusement isolés de la rédaction du "papier" pour éviter la contamination, en particulier syndicale. Or, les bénéfices générés par cette exploitation – avant même l'incorporation de messageries dites "roses" au service – semblent avoir été considérables. Ce sont ces profits qui auraient contribué (permis, pour certains) à sauver le quotidien qui deviendra très vite "Le Parisien", en permettant sa modernisation et son renouvellement en profondeur : il faut se souvenir qu'en 1984, avec l'affaire Grégory puis les unes sanglantes sur le criminel Guy Paulin "le tueur de vieilles dames", "Le Parisien libéré" rendu à l'état de torchon touche le fond, qu'il s'agisse des ventes ou de sa crédibilité – à ce moment-là, la rédaction est quasiment sous la coupe d'un photographe de presse conforme à la caricature de cette profession, l'un des organisateurs de la surenchère médiatique autour des époux Villemin.

2.  La messagerie, en direct et en différé, aurait été inventée par des utilisateurs de la télématique, "hackers" avant l'heure, pirates du système, sur le modèle du réseau téléphonique collectif clandestin existant à l'époque (c'est aussi celle des premières radios dites libres, autres pirates), réseau déjà très utilisé par les amateurs de "chat" et/ou de rencontres. Ces pirates de la télématiques auraient fini par convaincre des éditeurs de presse – et par passer des contrats pour transférer des technologies – à l'origine réticents, comme ceux du pudibond "3615 PL", de l'intérêt financier de fournir à leurs utilisateurs un tel service en plein jour. Le résultat : l'incorporation d'une messagerie au "3615 PL" a fait exploser un trafic déjà florissant générant des recettes mirobolantes. (N'oublions pas que c'est alors l'époque où certains abonnés au téléphone, rivés des nuits entières à leur écran, voient leur facture elle aussi exploser, la consultation étant alors facturée à la durée – une époque qui ne s'est terminée que récemment, comme le rappelle justement M. Puech.)

3. Le "3615 Libé" a également contribué, quoi que de façon sans doute plus modeste, aux revenus de "Libération". Aux alentours de 1986, les responsables du service payaient des "animatrices" opérant la nuit dans ses locaux (l'immeuble de République) pour relancer l'intérêt faiblissant des utilisateurs du "3615 Turlu" (ça ne s'invente pas !), la messagerie plus ou moins rose de Libé, et générer ainsi du trafic.

Rien de bien scandaleux dans tout ça, c'est vrai. Juste une hypocrisie notable de la part d'une profession qui affichait à la fois son ignorance crasse et son mépris épais pour les technologies de l'information et de la communication (ah ! la commisération des journalistes du "Parisien", de "Libé" et de l'"Obs")… tout en percevant les dividendes de celles-ci, mais sans consentir aucun investissement dans l'élaboration de "contenus", comme on ne disait pas encore à cette époque, et la réflexion sérieuse sur le média. Il n'est d'ailleurs pas interdit de penser qu'une partie des problèmes actuels d'adaptation de la presse papier française à l'électronique vient de cette attitude rétrograde : un temps précieux a été perdu alors que, oui, la France disposait d'une réelle avance dans le domaine des TIC. Une avance entièrement perdue, car l'expérience de la télématique accumulée par quelques marginaux de l'information me semble avoir été jetée dans les poubelles de l'histoire de la presse. La construction des sites internet de presse me parait avoir été réalisée ex nihilo, sans aucune référence à l'histoire. Or, si la technologie a été entièrement renouvelée, sur le fond, rien n'a réellement été inventé depuis Vélizy. (Ainsi, les récits décrivant l'exploitation de jeunes journalistes "forçats de l'internet" dans les rédactions des grands quotidiens auraient pu être écrits il y a 25 ans si seulement un seul journaliste français avait à l'époque accepté de se pencher sur les conditions de travail de ses collègues et/ou confrères occupant les bureaux d'à-côté.) Rien n'a été inventé, seulement réinventé. Comme on réinvente la roue.

Bien à vous. 

@ jerome.arfi

 Merci M Arfi pour votre témoignage.

 

Je n'ai pas parlé de Libération, ni du Parisien, ni des autres car mon propos était de mettre en vacleur l'historique des relations entre MM Perdriel, Neil et France Telecom dans le cadre leurs ambitions actuelles et affichées. Comme jadis, entre les propos tenus et la réalité des intentions, il me semble discerner quelques arrières pensées chez l'ex-"opérateur historique". On en reparlera...

 

Pour le reste, lorsque vous écrivez : "Il n'est d'ailleurs pas interdit de penser qu'une partie des problèmes actuels d'adaptation de la presse papier française à l'électronique vient de cette attitude rétrograde : un temps précieux a été perdu alors que, oui, la France disposait d'une réelle avance dans le domaine des TIC", vous avez mille fois raison !!!

 

Je n'ai cessé de défendre cette position, au grand mépris de certains de mes confrères, lorsque j'étais "responsable de la télématique" au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (Cfpj), car cher M Arfi, si je n'ai cité qu'une source "Minitel Story", c'est pour rendre hommage au travail de Michel Abadie qui fut redacteur en chef adjoint de "Telematique Magazine" quand j'écrivais dans les colonnes de son concurent  "Minitel Magazine" (Ed. Ajour). Mais une escapade de dix huit mois au CNET (France Telecom R&D) m'a permis d'approcher les hommes dont il est question dans ce billet.

 

 

 

 

De fait, le cas Perdriel reste à examiner. Il n'est pas facile de faire la part des choses : l'empereur des sanibroyeurs est-il personnellement responsable de la décomposition du "Nouvel Observateur" ? Ou bien son pouvoir réel à l'intérieur de la rédaction a-t-il toujours été trop limité pour cette contre-performance, laquelle serait en fait le résultat des guerres de tranchées entre factions rivales de journaleux-cachemire, avides, sans scrupules ni talent ? Une certitude : comme vous le dites, les journalistes de l'Obs, sans doute trop nourris par des salaires somptueux (toutes choses égales par ailleurs), n'ont jamais montré beaucoup d'empressement à s'intéresser à l'affairisme de leur patron. En-dehors des messageries roses, il faudrait aussi citer "Challenge", la (coûteuse) danseuse de Perdriel logée dans les locaux de l'hebdomadaire, qui sert la soupe aux élites autoproclamées de l'économie française. Et plus préoccupant, les pratiques marketing accablantes du service commercial du groupe – une télé contre un abonnement –, pratiques justement dénoncées (en vain) par J.-F. Kahn en son temps.

Quoi qu'il en soit, à observer la trajectoire "exemplaire", en son genre, de l'Obs, ex-conscience de la presse française transformée en catalogue de l'immobilier de luxe, on peut prévoir sans grand risque d'erreur le devenir du "Monde" : no future

Bien à vous.

 J. A. 

PS : On a dû se croiser dans les contre-allées de la télématique : j'ai eu l'occasion de travailler pour M. Abadie avant qu'il quitte le groupe, quand "Télématique magazine" a disparu pour être remplacé par "Entreprises & Télécommunications", un titre Perdriel cofinancé par France Télécom (il me semble que M. Roulet était plus ou moins mêlé au projet) et quelques grands industriels du secteur menés par Alcatel, aux ordres de l'industrie et dont la feuille de route était de "vendre" les NTIC aux entreprises françaises. 

@ Jérome Arfi,

 Je vous laisse quelques unes de vos appréciations sur le Nouvel Observateur, en particulier cette dénonciation des "salaires somptueux" des journalistes. Un propos déjà entendu dans la bouche de Nicolas Bau dans l'émission "Ligne jaune" d'Arrêt sur image...   Je ne crois pas que l'on puisse imputer les errances rédactionnelles du Nouvel Obs à ses rédacteurs. Peut-être à ses derniers directeurs de la rédaction... Je pense qu'il y a bien pire que le Nouvel Obs dans nos kiosques.

Même cette pratique des cadeaux pour abonnement, dénoncée par JFK, est aujourd'hui reprise largement...

Quand à notre rencontre dans le passé, c'est tout a fait exact. J'étais à Minitel Magazine quand vous étiez à Télématique Magazine... Mais il me semble que nous avons du nous croiser dans cette inénarable Association des Journalistes Télématiques (AJT) dont les AG se tenaient dans un bistrot de la rue du Marché St Honoré. Là ou un certain David Lytel vint nous trouver... Une histoire éclairante sur le rapport Minitel/Internet.

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