Jeu.
02
Oct

MEDIAPART

Connexion utilisateur

« U » revisité : Sputnik Photos en Ukraine 2008-2010

[Un village des Carpathes ukrainiennes, janvier 2010 © Jan Brykczynski. Les traditions autour de Noël sont encore bien vivantes. Ce jeune représente la Mort munie de sa faux. Lui et douze autres hommes du village vont de maison en maison en jouant des scènes liées à la naissance de Jésus.]

Entre 2008 et 2010, les membres de Sputnik Photos ont parcouru les différentes régions de l’Ukraine en cherchant à aborder à l’échelle humaine des questions sociales et identitaires souvent occultées par les enjeux géopolitiques. Ce travail approfondi a donné lieu à « U », un reportage polyphonique décliné sous forme d’un petit livre et d’une exposition itinérante.  

Comme son nom le suggère, avec l’humour propre à ceux et celles qui l’ont imaginé, le collectif Sputnik Photos regroupe des photographes indépendants originaires des pays de l’ex-bloc soviétique. Dès sa création en 2006, ces jeunes débrouillards, fraîchement dotés d’une modeste bourse de la Fondation européenne de la culture, se sont embarqués sur un projet autour du marché du travail clandestin… dans les nouveaux pays de l’Union européen (At the Border, 2006-2008, un véritable album de famille montrant des migrants venus en Pologne, Slovaquie ou Slovénie, mais aussi leurs proches restés chez eux en Biélorussie et Géorgie). Depuis, ils enchaînent d’autres projets au long cours, toujours déterminés à être des « émetteurs » comblant les lacunes laissées par les médias traditionnels : après l’Ukraine, ils sont partis en Biélorussie (Stand By, 2010-2012) mais aussi en Islande (IS(not), 2011), et se sont même offert un dépaysement de proximité le long de la Vistule à Varsovie (Distant Place, 2013). 

Actualité oblige, c’est « U » que j’ai sorti de ma bibliothèque ces derniers temps, ne serait-ce que pour regarder autre chose que les images spectaculaires et interchangeables qu’on voit dans la presse. Chemin faisant, l’idée m’est venue de proposer aux photographes de Sputnik de revisiter leur travail sur l’Ukraine en commentant dans le contexte d’aujourd’hui une mini-sélection de leurs photos. Avec leur enthousiasme, leur générosité et leur professionnalisme habituels – dans la plupart des cas, on se connaît –, ils et elles ont vite accepté de se prêter à l’exercice.

Voici donc les photos et les légendes d’origine, suivies des propos des photographes, parfois reprenant les textes parus dans le livre de 2010. Avec mes remerciements à tout le monde. Et une pensée pour Viktor Suvorov, membre fondateur de Sputnik Photos, né en Ukraine en 1974 et mort dans un accident de voiture au printemps 2006.

LES BOIKO – Jan Brykczynski

[Un village des Carpates ukrainiennes, juin 2009. L’intérieur d’une vieille maison. © Jan Brykczynski]


[Un village des Carpates ukrainiennes, mars 2008.  Anna rentrant d’un magasin local. Il y a beaucoup de petits commerces au village, ce qui facilite la vie des habitants, surtout parce que certains coins du village deviennent inaccessibles en hiver. © Jan Brykczynski]


[Un village des Carpates ukrainiennes, juin 2009. Volodia posant pour un portrait à côté de sa voiture. Il est l’un des rares jeunes du village à posséder sa propre voiture. © Jan Brykczynski]

Il y a des régions de l’Ukraine, telles que les Carpates, où la vie que mènent les gens est très isolée de ce qui se passe à Kiev. Les événements actuels ont, et probablement auront, très peu d’influence, voire aucune, sur la vie quotidienne de ces montagnards.

Historiquement, leurs passeports ont changé au moins six fois au cours du 20e siècle mais cela n’a pas eu d’incidence majeure sur leur culture et leur mode de vie. Les montagnes se trouvent loin de la capitale et (ce qui est sans doute mieux pour eux) loin des yeux des hommes politiques, qu’ils viennent de Kiev, de Varsovie, de Moscou, de Budapest ou de Vienne. La vie est axée avant tout sur les cycles de la Nature et celui de la Vie et la Mort. J. B. 

 

Une statue de Lénine devant l'Hôtel de Ville, Antratsyt, mars 2010 © Andrej Balco]


[La dévanture d'un commerce de quartier, Antratsyt, mars 2010 © Andrej Balco]


[Pasa, le fils d'un homme d'affaires prospère siégeant au conseil municipal, dans le salon familial, Antratsyt, mars 2010 © Andrej Balco]

Antratsyt est une ville moyenne du sud-est de l'Ukraine, pleine de mines, de problèmes d'eau et de nostalgie russe. La majorité de la population frôle le seuil de la pauvreté, sans aucun espoir d'une vie meilleure. Le salaire mensuel moyen est de 1 000 hrivnas (environ 100 USD). Certains tentent d'en gagner plus en occupant plusieurs emplois à la fois. D'autres  vont chercher du divertissement à la DK (Maison de la Culture) du coin et d'autres encore essaient de s'évader dans la drogue et l'alcool. Les quelques riches d'Antratsyt n'arrivent pas, ou ne cherchent pas, à résoudre les problèmes économiques. Cette situation désastreuse fait que la jeune génération n'a qu'un rêve : quitter la ville et partir à l'étranger.    

Merci de garder le texte du livre, mais en ajoutant qu’une petite modification du titre pourrait mieux refléter ce que je ressens aujourd’hui. Le nouveau titre serait : LOIN DE L’EUROPE. A. B. 


BORN FREE GENERATION – Agnieszka Rayss

[Vika, une étudiante qui fait partie d'un groupe de danse moderne à Kiev, 2009. Les membres louent le gymnase d'une école primaire en banlieue. Elles ont rafraîchi la salle elles-mêmes et ont mis les rideaux aux couleurs nationales d'Ukraine © Agnieszka Rayss] 


[Mariana et son bébé dans un logement pour mères célibataires,  Drohobytch (province de Lviv), 2009 © Agnieszka Rayss] 


[Katia, 12 ans, dans sa chambre à Vinniki, près de Lviv, 2009. Elle voyage beaucoup avec sa famille, suit des cours particuliers d'anglais et va dans une école d'économie pour ados le samedi. Si ses parents tiennent beaucoup aux traditions ukrainiennes et à l'indépendance du pays, Katia dit qu'elle aurait préféré vivre « autrefois » parce qu'il « n'y avait pas de pauvres et tout le monde avait un emploi ». © Agnieszka Rayss] 

L'Ukraine est un État indépendant depuis 1991. Quand je faisais ce reportage en 2009, La première génération née dans cette Ukraine indépendante venait juste d'entrer à la fac. Ses membres n'avaient aucun souvenir de l'époque soviétique et il leur était inconcevable que l'Ukraine dépende de tout autre pays. 

Aujourd'hui, en 2014, juste après la révolution, je pense beaucoup à ces jeunes courageux. Comment imaginent-ils l'avenir de leur pays ? Étaient-ils au Maïdan ? A. R. 

 

BLACK SEA OF CONCRETE (LA MER NOIRE DU BÉTON) – Rafal Milach

[Port de pêche, Ilichovsk, près d’Odessa, décembre 2008 © Rafal Milach / Sputnik Photos / INSTITUTE]


[Grand ensemble, Sébastopol, Crimée, décembre 2008 © Rafal Milach / Sputnik Photos / INSTITUTE]


[Jetée, Crimée, décembre 2008 © Rafal Milach / Sputnik Photos / INSTITUTE]

Quelques années seulement se sont écoulées depuis la Révolution orange et pourtant, les gens ont déjà perdu l’espoir qu’elle réussirait, que leur sort s’améliorerait. Ils sont désorientés et en ont assez du chaos politique. Certes, leur situation n’était pas meilleure auparavant. Mais il y avait un ordre. Et aujourd’hui, leur sort ne s’est pas amélioré et il n’y a pas d’ordre non plus.

« Qu’on laisse l’est de l’Ukraine retourner à la Russie, la Crimée aussi. Et qu’on laisse l’ouest du pays rejoindre l’Union européenne », dit Alexandr en sirotant sa bière. Il a 25 ans et tout son temps pour boire de la bière, bien qu’officiellement il travaille dans un hôtel à Alushta.

Autrefois, toute l’Union soviétique séjournait dans les stations balnéaires de la mer Noire.  Ces vacanciers ont laissé derrière eux l’architecture, la mentalité et la sensibilité soviétiques.

En Crimée, peu de gens parlent ukrainien. Pour beaucoup d’habitants, le fait même qu’il soit reconnu en tant que langue officielle de l’Ukraine relève d’une lubie présidentielle. Mais une lubie sans danger pourvu qu’ils puissent en parler… en Russe.

(Rafal Milach, Black Sea of Concrete, auto-édité, 2013. Ce texte a été rédigé par le photographe juste après son voyage autour de la mer Noire en décembre 2008. « En montrant la situation déjà très dense en Crimée en 2008, c’était prophétique », reconnait-il aujourd’hui) 

 

LE BASSIN HOUILLER DU DONBASS – Filip Singer

[Des mineurs se reposant à côté d’une mine illégale près de la ville de Snizhne, Ukraine, 15 avril 2009. Ils passent huit heures par jour à extraire du charbon d’une mine illégale cachée dans une forêt. Munis d’outils précaires, ils travaillent parfois à 150 m sous le niveau du sol. Un compresseur retiré d’une vieille voiture alimente le moteur qui enlève le charbon de la mine. © Filip Singer]


[Un mineur de la mine Lénine à Horlivka, près de la ville industrielle de Donetsk, Ukraine, 13 avril 2009 © Filip Singer]   


[Des passants devant un crassier géant près de la ville industrielle de Donetsk, Ukraine, 15 avril 2009 © Filip Singer]

Dès que la crise économique a frappé l’Ukraine, le salaire mensuel des mineurs est tombé à 100 USD (contre 900 USD auparavant). L’Ukraine est l’un des endroits les plus meurtriers au monde pour les mineurs, avec 75 % de ses puits officiellement classés dangereux. Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, 3 700 mineurs ukrainiens ont péri dans des accidents.

Mon point de vue aujourd’hui : Ce qui se passe actuellement à l’est de l’Ukraine n’est pas un grand choc pour moi. Cette région industrielle est totalement différente de celles de l’ouest et de Kiev. Les Russes ethniques soutiennent la Russie depuis longtemps dans l’espoir d’obtenir une stabilité économique. Les habitants du bassin houiller du Donbass rêvent toujours de la période soviétique, du temps où l’est de l’Ukraine était une région riche et stable grâce à l’industrie lourde. Depuis l’effondrement de l’URSS, presque toute l’activité économique s’est arrêtée et il n’y a plus de travail.

Cette situation est très explosive. A mon avis, la Crimée n’est pas la dernière crise et l’est l’Ukraine sera la prochaine. Déjà quand je faisais mon reportage sur les mineurs du Donbass, tous les gens que j’ai rencontrés soutenaient Ianoukovitch parce qu’ils voulaient se rapprocher de la Russie. F. S. 


LA CRIMEÉ : QUELQUE PART ENTRE LA RUSSIE ET L'UKRAINE – Justyna Mielnikiewicz

[Simferopol, 2008. Une exposition d’armements devant le musée de la Flotte russe de la mer Noire © Justyna Mielnikiewicz]


[Simferopol, 2008. Les ainés tatars réunis chez le poète et traducteur Selim Shaker une semaine après son décès. Les Tatars de Crimée, déportés en Asie Centrale par Staline en 1941 et seulement autorisés de rentrer à partir de 1989, constituent ici le segment de la population le plus fidèle au gouvernement central ukrainien© Justyna Mielnikiewicz]


[Simferopol, 2008. Une manifestation de Russes ethniques dans la capitale de Crimée pour défendre leur droit à la langue russe © Justyna Mielnikiewicz]

9 mars 2014 – Je m’en vais en Crimée ce soir, donc je n’ai pas le temps de rentrer dans les détails. Mais globalement, je dirais que ce que j’ai photographié en 2008 est ce qu’on voit aujourd’hui – les mêmes problèmes et la même ingérence. La Russie et le gouvernement central ukrainien se disputaient les âmes du peuple de Crimée, avec les Tatars soutenant le gouvernement central, les Cosaques locaux instrumentalisés par le gouvernement russe, les Russes ethniques protestant contre « l’extermination » de leur langue. J. M.

[Finalement, Justyna Mielniekiewicz n’a pas pu se rendre en Crimée à cause de la fermeture de l’aéroport.] 


&&&&&&&&&&&&&&&&&&& :

 

Le site web de Sputnik Photos:
http://www.sputnikphotos.com/

Le livre « U », auto-édité en 300 exemplaires par Sputnik Photos, est épuisé. Une sélection des photos est actuellement présentée à l’espace photographique Fotodok, Utrecht, dans le cadre d’une exposition consacrée au collectif (jusqu’au 13 avril 2014

Les photographes (par ordre d’apparition) :

Jan Brykczynski (né en 1979 à Varsovie, Pologne) est un photographe documentaire basé à Varsovie. Diplômé de la faculté de photographie de l’École nationale de cinéma de Łódź, il a également fait des études en sciences sociales à l’université de Varsovie et en photographie à l’Académie du Film (FAMU) de Prague. Son travail porte souvent sur les milieux ruraux de l’Europe de l’Est. Il s’apprête à sortir un livre de photographe sur les Boiko.
www.janbrykczynski.com

Andrej Balco (né en 1973 à Bratislava, aujourd’hui en Slovaquie) est un photographe basé à Bratislava. Il a étudié à la Faculté de travail social à l'université de Trnava, Slovaquie, avant d'obtenir un Masters en photographie à l'Institut de photographie créative (ITF) d'Opava, République tchèque. Il s’intéresse aux rapports entre les individus et leur environnement.
http://andrejbalco.com/

Agnieszka Rayss (née en 1970 à Lublin, Pologne) est une photographe indépendante basée à Varsovie. Elle a étudié l'histoire de l'art à l'université Jagellone de Cracovie et à la Sorbonne avant de se tourner vers la photographie. Elle s’intéresse aux rapports entre les sociétés post-communistes et les modèles culturels occidentaux, ainsi qu’aux questions de genre et de la situation des femmes.
http://www.agnieszkarayss.com/ 

Rafal Milach (né en 1978 à Gliwice, Pologne) est un photographe et créateur de livres basé  à Varsovie. Il est diplômé de l’Académie de Beaux-Arts de Katowice, Pologne, et de l’Institut de Photographie Créative (ITF) d’Opava, République tchèque, où il est actuellement enseignant. Le goût de raconter des histoires mêlant images et textes l’amène depuis plusieurs années à privilégier le livre comme support de son travail.
http://rafalmilach.com/

Filip Singer (ne en 1980 à Prague, aujourd’hui en République tchèque)est un photojournaliste et photographe documentaire basé à Prague. Depuis 1999, il centre son travail sur les anciens pays soviétiques et diverses régions de la Sibérie et en particulier, sur l’impact de l’environnement sur la vie des habitants.
http://www.filipsinger.com

Justyna Mielnikiewicz (née en 1973 à Marklowice, Poland) est une photographe indépendante basée depuis 2002 à Tbilissi, Géorgie. Diplômée de l’université Jagellone de Cracovie, où elle a étudié les nouveaux médias et la gestion culturelle, elle est photographe autodidacte, formée sur le tas au quotidien Gazeta Wyborcza. Elle mène un projet au long cours consacré aux questions de la femme, de la sexualité et du genre dans les pays de l’ex-bloc soviétique, tout en poursuivant son travail sur l’Ukraine. 
http://www.justmiel.com/projects.php

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Frontalière dans l’âme, journaliste et traductrice dans la vie, Miriam Rosen écrit sur les images : fixes, animées et celles qui se trouvent entre les deux. Elle a collaboré à des journaux et des revues en France et à l’étranger tels que Le Journal de la Photographie, Mouvement, Libération, Artforum, Aperture et Camera Austria. 













Tous les commentaires

20/03/2014, 12:42 | Par RienNeVaPlus

Merci pour les photographies, c'est une plongée dans le réel.

Désolé de faire passer cette info ici, mais sinon il n'y a aucun moyen sur Mediapart:

Ivan Šimonović, secrétaire général adjoint aux droits de l´homme de l’ONU, a déclaré lors d'une session du Conseil de sécurité de l’ONU que les représentants de la minorité russophone subissait des persécutions et même des attaques en Ukraine. Et d'ajouter que toutes les violations devaient faire l’objet d’une enquête méticuleuse.

Ce commentaire a été dépublié par son auteur.

20/03/2014, 18:22 | Par Josette Bouvard

Très belles photos de régions d'Ukraine à l'abandon, je suis allée à Tchernigov en 2004 : bâteaux rouillées, recherche vaine d'hôtel et de restaurant dans une ville dévastée par la crise et l'absence de perspectives. Vos photos restituent cette atmosphère et ce délabrement qui donnent à voir et expliquent ce qui passe actuellement

21/03/2014, 10:39 | Par Théo Albarracín

Ces photos sont magnifiques et, par leur nature sociologique, en disent plus que bien des articles qui tentent d'analyser la situation.

Merci !

22/03/2014, 16:04 | Par Lucienne

Très intéressant pour éclairer un problème complexe qui divise entre "pour" et "contre" alors qu'en fait en Occident nous sommes peu au fait des situations concrètes et très difficiles de ces pays que nous connaissons peu. Merci à ces photographes qui aident à faire comprendre.

Newsletter