Mon.
28
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Les journalistes sont-ils forcément coupables ?

Quelques minutes après avoir appris les réquisitions de la vice-procureure Brigitte Lanfranchi demandant la condamnation de la journaliste Isabelle Cottenceau "pour avoir provoqué une infraction par besoin professionnel"et réclamant 6 mois de prison avec sursis et 3 000 euros d'amende, j'ai reçu un mail particulièrement choquant, mais révélateur d'une tendance actuelle.

 

Je vous rappelle, comme je l'ai fait dans d'autres billets de ce blog, qu'Isabelle Cottenceau, qui travaille pour l'agence TAC Presse, était poursuivie pour "complicité de violence volontaire avec arme et en réunion" pour avoir réalisé un reportage diffusé en 2006 dans l'émission Zone Interdite sur M6 dans lequel elle dénonçait sans la moindre ambiguité les méfaits de la pratique extrême de la suspension. Pourtant, ce reportage ne peut en aucune manière, et tous ceux qui l'ont vu peuvent en témoigner, être l'objet d'une accusation de voyeurisme ou d'un quelconque sensationnalisme. Bien au contraire même. D'ailleurs en ne montrant pas la séquence choquante en question nous évitions cet écueil. Et le sujet des transformations corporelles chez les adolescents nous paraît toujours particulièrement légitime à être traité sérieusement et porté à la connaissance du public (descriptif du reportage dans le billet "Défendre une certaine conception du journalisme..." sur ce blog).

 

Et pourtant certains, qui d'ailleurs n'ont pas vu le reportage en question, n'hésitent pas à ce lâcher dans un lynchage contre les journalistes qui à leurs yeux sont forcément coupables de mauvaises intentions, confondant le fait de révéler des vérités qui dérangent avec les dérives inexcusables auxquels se livrent certains confrères en basculant dans le voyeurisme.

En effet, quelques minutes après avoir accusé le coup en apprenant les réquisitions contre cette brillante journaliste qu'est Isabelle Cottenceau, qui je vous le rappelle défend un journalisme indépendant et respectueux de l'éthique dans les reportages qu'elle réalise, voici un des messages revanchards et haineux que je recevais par mail :

 

 

"La vie impose aux hommes ses propres limites : dans la liberté et AUSSI dans le journalisme. Sous prétexte d'informer on recherche le sensationnel et on montre tout et n'importe quoi. C'est une pratique qui vient d'ailleurs des USA.

Certains journalistes se prennent trop souvent pour les dieux de l'information.

Ils sont à la recherche de la nouveauté, avec une volonté de faire différent du voisin.

On va jusqu'à inventer pas de vraies fausses scènes (pourquoi pas de torture) pour de l'argent et encore de l'argent.

Cottenceau récolte ce qu'elle a semé. Elle n'est pas à plaindre. J'espère que cette "affaire" servira de leçon aux amateurs de sensationnel.

A bon entendeur salut."

 

 

En réponse à ce mail, j'ai demandé à cette personne si elle avait vu le reportage en question ? Je suis convaincu du contraire. Faisant parti des citoyens qui pensent justement qu'il vaut mieux être informé avant de porter des jugements péremptoires, je lui ai proposé de lui envoyer un DVD de ce reportage. Et lui ai expliqué les raisons qui nous pousse à réaliser des reportages sur des thèmes qui dérangent, comme nous l'avons récemment fait avec les Békés en Matinique pour Canal Plus.

 

Dans le contexte actuel, il est d’autant plus important de pouvoir compter sur un journalisme indépendant, conscient des enjeux de l'époque et respectueux de l'éthique. Nous savons tous que le bon journalisme, précis et fiable, permet d’informer le public et de l’aider à se faire une opinion par lui-même.

 

C’est justement cette conception de notre profession que nous partageons avec Isabelle Cottenceau. C’est pourquoi sa condamnation, contrairement à ce que cet internaute peut croire, reviendrait à remettre en cause gravement cette vision d’un journalisme indépendant qui refuse de se cantonner au rôle du simple « journaliste de validation ».

 

Peut-on souhaiter que le journaliste abandonne son rôle de contre-pouvoir, pourtant indispensable à la vitalité d'une société démocratique et ne parle plus que des trains qui arrivent à l'heure pour ne surtout pas déranger et ne pas risquer une condamnation infamante ?

Je n'ai toujours pas reçu de réponse de cet internaute...

 

Nicolas Valode

Journaliste

 

Tous les commentaires

Excusez-moi pour les quelques fautes de frappe dans ce billet.

Ici, il y sans doute plus de citoyens qu'ailleurs, qui croient encore que la presse doit ( et peut) être libre. Solidairement, Dan

C'est scandaleux et très inquiétant... J'espère que cette histoire se terminera bien... et que l'on pourra continuer à parler des trains qui déraillent. Courage isabelle.

J'ai signé la pétition en faveur de ma consoeur. J'estime en effet que relater un fait délictueux ne devrait pas être sanctionné par la justice. Montrer le mal que l'hypocrisie veut cacher est un des fondements du métier. Cependant, la réquisition de la justice pose une vraie question. Un journaliste est aussi et en même temps un citoyen. Et, à ce titre, peut-il se contenter d'assister à un délit ou à crime, fût-ce pour le dénoncer, sans tenter d'intervenir pour empêcher la réalisation de ce délit ou crime dont il sait qu'il va se perpétrer ? N'avons-nous pas le devoir, en tant que citoyen, de poser notre caméra devant un projet nuisible pour au moins tenter de dissuader le délinquant d'accomplir son forfait (quand c'est en notre pouvoir, ce qui était le cas apparemment dans ce reportage) ?

...la tentation de "tuer" le messager" quand le message indispose...

Cher JL Martin-Lagardette, D'abord je vous remercie pour votre soutien à la pétition Isabelle Cottenceau. Concernant le débat passionnant sur la responsabilité sociale du journaliste que vous soulevez, je ne peux que partager ce principe : les journalistes sont avant tout des citoyens et évidemment pas question de considérer qu'ils soient au dessus des lois. Mais pour autant dans cette histoire il ne s'agit pas de cela. D'abord parce que les modifications corporelles, comme la pratique de la suspension, ne sont pas considérées aujourd'hui comme des délits dans le droit français. On peut légitimement penser que ces pratiques posent de vrais problèmes de société, et c'était d'ailleurs l'objet de ce reportage, mais pour autant il ne s'agit ni de crime ni de délit, la justice n'a jusqu'ici jamais condamné de tels agissements. Dans ce reportage, Isabelle Cottenceau dénonçait le rôle incitatif d'une sorte de gourou local auprès d'une bande de jeunes, qui organisait régulièrement des happening, où il se suspendait. Une partie de l'intérêt de cette histoire résidait dans les relations d'un jeune homme fasciné par ce gourou et qui voulait faire comme lui. Par ailleurs, Isabelle s'intéressait au rôle des parents, et notamment de ses relations avec sa mère qui non seulement l'autorisait à pratiquer cette suspension mais surtout n'y trouvait absolument rien à redire malgré les questions insistantes d'Isabelle sur le fait que ce n'était pas anodin. Les réquisitions de la procureure du Tribunal correctionnel de Toulouse me semblent donc disproportionnées, on parle tout de même de 6 mois de prison avec sursis, mais surtout totalement infondées. Comment peut-elle accuser Isabelle d'avoir incité à ce que cette pratique ait lieu alors qu'on l'entend très régulièrement mettre en garde le jeune homme ? Comment peut-on dire qu'elle a "provoqué une infraction par besoin professionnel", alors que la séquence de la suspension elle-même n'est même pas montrée dans le film ? Je ne peux que me demander si cette histoire n'est pas un incroyable quiproquo où l'on voudrait faire le procès des dérives d'une certaine télévision, un procès qui pourrait être légitime, mais ce n'est pas la bonne cible. Que l'affaire ait démarré suite à la poursuite du parquet de Toulouse, une ville traumatisée par le dérapage de la presse dans l'affaire Alègre, n'est sans doute pas un hasard. Mais quand on connaît le professionnalisme et l'éthique d'Isabelle Cottenceau, on ne peut que penser qu'il s'agit d'une grossière erreur de casting. Isabelle qui réalise depuis des années des documentaires pointus diffusés sur toutes les chaînes de M6 à Arte fait partie des journalistes conscients de leur responsabilité sociale. Très éloignées des dérives sensationnalistes de certains. Mais une journaliste qui incite à des pratiques de tortures pour faire de l'audience c'est tellement vendeur... Nicolas Valode

Newsletter
Je m'identifie