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En 2012, l'expérience continue.

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Durant l'été 1989, à quelques mois de la chute du mur de Berlin, Francis Fukuyama écrivit son article sur la "fin de l'histoire". Ce qu'il entendait par là, c'était le triomphe annoncé de la démocratie libérale comme modèle hégémonique de gouvernement. Durant l'été 1989, j'allais vers mes 17 ans. Figée dans son insuffisance, ma jeunesse, comme bien d'autres, contemplerait quelques années plus tard le regard triste et la joue contusionnée d'une jeune femme née au milieu des années soixante-dix, laquelle, dans une cavale sanglante, avait mis fin avec son compagnon à une certaine idée de la révolte, absurde, violente, anachronique.

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Florence Rey, lors de son arrestation en 1994.

Cette image m'a de nouveau hanté cette année, et je ne peux que me réjouir si ceux qui ont l'âge d'être mes enfants s'extraient désormais sans trop d'efforts de la léthargique inconsistance de ma génération. Ils disent et diront aux pères de leurs pères ce que nous n'avons pas su leur dire, rendus muets par le silence que ces derniers étaient finalement parvenus à briser. Pour la génération qui vient, l'émancipation réussie ou manquée des années soixante, les enfants de la bourgeoisie dans la rue et le faux départ postcolonial, ne sont plus les seules références, le parangon des luttes et des échecs passés ou à venir. Pour elle, le monde se bat aujourd'hui pour sa survie dans toute sa conscience d'être un, pour la première fois.

En cette fin d'année 2011, Francis Fukuyama a écrit un autre article intitulé Le futur de l'histoire. Cet article pose une question: "La démocratie libérale peut-elle survivre au déclin des classes moyennes?" Et j'imagine soudain, comme s'il s'agissait là d'une histoire drôle ou d'un épisode inédit des Monthy Pythons, le vieux Marx en train de se gratter la barbe. Parce que l'Histoire ces derniers temps avance sans se répéter, et bien malin qui peut dire où elle va.

Quel a été, par exemple, l'événement essentiel de l'année écoulée? Sur Radio France Internationale, avant-hier je crois, des auditeurs, africains pour l'essentiel, essayaient de répondre à cette question. Comme toujours dans ce genre d'"enquête", se faisaient voix un curieux mélange d'évidences plus ou moins justifiées, de contradictions assumées et souvent riches de sens, ainsi qu'une naïveté pas toujours désarmante. Une personne évoqua la chute d'un homme aussi puissant que Dominique Strauss-Kahn -mais saura-t-on jamais ce qui l'a fait tomber?- un autre celui d'un dictateur aussi puissant que Mouammar Khadafi -pour ajouter aussitôt qu'il y avait pourtant "bien pire sur le continent". Un troisième parla de l'accident nucléaire de Fukushima et du débat créé par cette catastrophe, partout dans le monde. Celui de Tchernobyl, on l'aura compris, n'avait été qu'un signe avant-coureur de la "fin de l'histoire" précédemment évoquée. Personne en revanche ne dit un mot de la famine en Somalie et dans la Corne de l'Afrique, laquelle a fait cette année 30 000 morts, soit 5 000 de plus, disparus compris, que le tremblement de terre et le raz-de-marée japonais de mars dernier.

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Cristina Ali Farah, écrivaine italo-somalienne, photographiée par Giliola Chisté.

Il est toujours bon de détourner les mots à toutes fins véritablement utiles. L'exercice est d'ailleurs redevenu à la mode du côté humain de ce monde et c'est un signe encourageant des temps. Il y a quelques mois, Jean Ziegler a publié un livre intitulé Destruction massive. Géopolitique de la faim (édition du seuil, 2011), où il rappelle à qui voudrait s'en foutre -ils sont nombreux- que la famine est aujourd'hui un crime contre l'humanité. Mon ami Thierry Bédard a ouvert un nouveau cycle de travail intitulé La Menace, mettant en lumière quelques désastres que nos spécialistes de la peur ne sont pas du tout pressés d'annoncer. Pour ma part, j'ai choisi de voir, d'une manière ou d'une autre, ce qui se produisait À l'Ouest d'Aden, parce que le regard que l'on porte aujourd'hui à cette région résume à mes yeux l'obscénité du monde. Peut-être aussi, de manière plus intime, de livre en livre et de rencontre en rencontre, me suis-je mis à rêver de ces côtes qui ont vu naître l'humanité, il y a deux millions cinq cent mille ans. Est-ce là, dans notre seule vraie Jérusalem, que l'Humanité commencerait à mourir?

C'est fort de ces quelques exemples, où je me suis inclus à la seule fin de me donner du courage, que j'ai choisi cette fois encore Paul Nougé pour vous présenter mes vœux sur le site on ne dormira jamais. Pour vous comme pour moi, je l'espère, "l'expérience continue". Belle année à tous.

 

Note sur la vidéo: en 1973, Chico Buarque et Milton Nascimento chantent ce qui deviendra l'hymne de la rebellion à la dictature brésilienne. "Pai, afasta de mim esse cálice", dit le refrain, "Père, éloigne de moi ce calice". Par homophonie, le titre "cálice" peut se comprendre comme cale-se", "tais-toi".

Pour lire le texte intégral de cette chanson, en brésilien et en français, on peut aller sur ce site.

Tous les commentaires

Bonjour, meilleurs voeux et merci pour votre commentaire. L'acteur qui incarne le professeur dans le film de Bernardo Bertolucci est Enzo Tarascio. L'acteur français du film est Jean-Louis Trintignant, qui lui joue le rôle du conformiste.

C'est Nuto Revelli qui faisait remarquer, fort justement, à propos du front soviétique sur lequel il s'était porté volontaire dans sa prime jeunesse, que la plupart des témoignages publiés étaient ceux d'officiers supérieurs. Aussi avait-il choisi de recueillir les voix de plusieurs dizaines de soldats dans La strada del davai. Je ne connais pas le livre de Sciascia que vous mentionnez mais je regarderai. Concernant la guerre d'Ethiopie, on a publié récemment le journal d'un soldat, intitulé Dove la vita si nasconde alla morte. Concernant l'affaire Rosselli, le meilleur livre à mon sens est celui d'Eric Vial, La cagoule a encore frappé, l’assassinat des frères Rosselli, Paris, Larousse, 2010. Mais il n'est pas centré sur l'histoire familiale à proprement parler, qui est tout à fait passionnante.

Bonjour et meilleurs voeux de bonne nouvelle année également

 

Merci pour vos précisions. C'est en effet Enzo Tarascio qui interprète le professeur Quadri, je ne sais pas pourquoi Michel Piccoli s'est présenté à ma mémoire.

 

Pour Sciascia, dans le volume paru chez Gallimard dans la collection Biblos en 1992, dans la traduction de Mario Fusco, le titre de la nouvelle en question est :

Les oncles de Sicile ; le passage sur la guerre d'Espagne va de la page 260 à la page 328.

 

Je me souviens de la parution du livre d'Eric Vial l'an dernier, il me semble en avoir lu un article dans le Canard Enchaîné. Merci d'en redonner le titre ici, je le lirai. J'aurais bien aimé lire également le livre de Giuseppe Fiori, il faudra peut-être attendre une traduction.

 

Vous soulignez très justement dans l'entretien avec Stella Savino le fait que la répression de l'opposition antifasciste italienne dans et au-delà des frontières de l'Italie et notamment en France a modifié le paysage politique italien et ses potentialités, par ce manque humain, et se trouve en creux dans l'histoire de l'Italie au XXème siècle.

 

Dans le volume de Biblos, il y a une nouvelle de Sciascia très intéressante également et qui prend place au début des années 30, La disparition de Majorana, peut-être la connaissez-vous.

 

Bien cordialement

 

 

Un billet qui mérite d'être en "Une", à coup sûr ! Vous dites bien, Olivier Favier.

"Somalie, Somalie... C'est où ça ? Mais vous plaisantez, cher monsieur : il n'y a que des noirs, la-bas ! Et des créve-la -faim !"

Quand "nous", collectivité humaine, pas encore "communauté humaine", aurons compris que notre sort est lié à ceux qui tentent de survivre là-bas, comme le leur est lié au nôtre, nous aurons fait un grand pas dans notre humanité.

Mais peut-être, un jour, le monde se lassera-t-il de voir couler des barcasses pleines d'êtres humains. Peut-être cessera-t-il de considérer ça comme une sorte de fatalité.

J'ai entendu parler Jean Ziegler dans l'excellente émission de D. Mermet : il a tout à fait raison : cette famine organisée -organisée non pas comme famine, mais comme course au profit- est un crime contre l'humanité. On peut prier, non pas Dieu ou la Fatalité, mais nos contemporains qu'ils n'attendent pas qu'il y ait six millions de victimes* avant de comprendre de quoi il s'agit.

 

* à la vitesse où ça va, jeme demande si le "chiffre" "fatidique" n'est pas déjà dépassé. Que les "juifs" qui ont manifesté hier, en Israël, en "costume de déportés", pour demander à ce que les femmes soient exclues des lieux publiques me le disent. ( Cela n'a aucun rapport, me dira-t-on. En tant que "juif", je n'en suis pas certain. Et en tant que "chrétien" et "communiste" je pense que tout est lié.)

(Mais, je vous en prie -et là je m'adresse à tous mes chers collégues commentateurs impénitents, mes semblables, mes frères : le vrai sujet n'est pas la manif d'hier en Israël, mais ce que nous dit O. Favier de cette situation désespérante dans le monde, à l'Est de l'Afrique en particulier.)

Merci à vous, Olivier, pour ce billet net et clair.

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