«Les formations universitaires au service des entreprises» (Sauvons l'Université!)
En un peu plus d'une année, la politique dite «d'excellence» du gouvernement a totalement restructuré l'enseignement supérieur et la recherche.
Les formations universitaires étaient à ce jour relativement épargnées par cette grande entreprise de mise en concurrence des laboratoires et des universités, par sélection des "meilleurs" au moyen de jurys internationaux. Les structures et le mode de financement de la recherche étaient les cibles principales du gouvernement. Il n'en va plus de même avec IDEFI, l' "Initiative d'excellence en formations innovantes". Ce sont désormais les contenus d'enseignement, la pédagogie et les dipômes eux-mêmes qui sont visés, si tant est qu'ils n'étaient pas déjà impactés par les Idex et la nouvelle licence qui se met en place.
L'association SLU (Sauvons l'Université!) vient de publier une analyse importante d'IDEFI, le dernier-né des appels à projets des "Investissements d'avenir" financés par le Grand Emprunt et pilotés par l'ANR (Agence nationale de la recherche). Je copie ci-dessous le début de ce texte avec un renvoi vers le site de SLU qui permettra de lire l'intégralité de cette analyse. Elle mérite certainement d'être lue attentivement par toutes celles et tous ceux qui souhaitent prendre la mesure des transformations majeures qui affecteront demain nos universités. Et demain, c'est aujourd'hui au beau pays de la sarkozie. Il faut aller vite, très vite. Quitte à prendre quelques libertés avec les règles élémentaires d'un concours et à favoriser en sous-main quelques candidats.
C'est ainsi qu'une version de l'appel à projet IDEFI (voir le fichier attaché) a circulé dans plusieurs établissements avant même sa publication officielle sur le site de l'ANR. Il faut rappeler que le concours est ouvert de la date de publication officielle de l'appel à projets à la date de clôture, fixée au 19 décembre 2011. Dans sa présentation d'IDEFI du 25 octobre dernier, Laurent Wauquiez, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche, laisse entendre que l'appel sera publié dans quelques jours, après une phase de finilisation du texte. De source sûre il circulait dans certains établissements dès le 26 octobre, soit 6 jours avant sa mise mis en ligne officielle qui interviendra dans l'après-midi du 1er novembre, un jour férié comme chacun sait. Serait-ce que le ministère commençait à s'inquiéter de cette diffusion assez massive du "sujet d'examen" avant le début des épreuves? La chose est fort probable si l'on a cru bon de faire travailler quelques fonctionnaires un 1er novembre.
Cette nouvelle fuitex pourrait être risible si le ministère ne contraignait une nouvelle fois les universitaires à monter des projets très lourds en quelques semaines, au mépris le plus évident des nécessités de concertation, d'élaboration et de passage des projets devant les conseils - ce qui n'arrive plus depuis belle lurette dans des universités où la démocratie est la dernière roue du carosse de l'excellence. Et surtout s'il ne favorisait pas certains établissements par une circulation anticipée du texte. Mais on le sait : les "meilleurs" ont déjà des projets tout ficelés dans leurs cartons. Les chanceux auront gagné une semaine sur la durée de l'épreuve. Les autres transpireront un peu plus. Comme l'écrivait Henri Audier dès janvier de cette année il est temps de "remettre à plat les Initiatives d'excellence". Il poursuivait en disant qu'il faudrait "prendre des mesures immédiates dès juin 2012". On ne peut qu'espérer qu'elles seront prises.
Mais en attendant Nicolas Sarkozy vient se gargariser d'excellence à l'Université de Strasbourg (UdS) où il visitera ce jour le chantier de la "nouvelle" Bibliothèque nationale universitaire (BNU) avant de dialoguer avec quelques étudiants du Pôle européen de gestion et d'économie (PEGE) et d'entendre certainement tout le bien que pense le président de l'UdS de la politique d'excellence. Nul doute qu'il ne verra pas l'envers du décor de la BNU dont les personnels ont appris à "travailler plus pour gagner moins" : leur durée de travail hebdomadaire vient de passer de 35 à 37h. Nul doute qu'en vantant les acquis du G20 de Cannes il oubliera d'analyser les conséquences potentiellement désastreuses de la crise financière sur les nouveaux modes de financement des universités, de plus en plus soumises aux aléas des marchés et des financeurs privés. Nul doute qu'il n'aura pas pris le temps de lire le texte de SLU où l'on apprend que son ami René Ricol, chef d'entreprise et aujourd'hui Commissaire général à l'Investissement, rêvait tout haut, le 25 octobre dernier avec Laurent Wauquiez, de "collégiums de management au coeur des universités". C'est fort dommage car il parlera ce jour devant un parterre d'étudiants de l'Ecole de Management de Strasbourg, peut-être promise à devenir aussi le coeur de l'UdS et à inspirer l'"ingénierie de la formation" et autres "démonstrateurs" qu'entendent promouvoir les projets IDEFI. Nul doute enfin qu'en assurant le service après-vente du plan de rigueur dévoilé hier par son premier ministre, il trouvera une écoute attentive des personnels de l'UdS qui s'inquiètent de l'état des finances de leur université et qui commencent à comprendre vraiment ce que signifie la rigueur budgétaire.
Pascal Maillard
PS : pour une prise de vue critique et plus globale sur la politique d'excellence, je me permets de renvoyer à cette "radiographie d'une imposture" qui ne me semble pas avoir pris une ride.
Idefi : un « succès de la CPU »
ou la révolution des formations universitaires au service des entreprises****
Newsletter SLU n°33, 5 novembre 2011Les formations universitaires avaient en partie échappé aux restructurations massives de l’ESR induites par la politique d’excellence et la kyrielle des « EX » qui ont surtout affecté le volet recherche des missions des universités. Même s’il était évident qu’étaient fragilisés les liens construits entre formation et recherche, même si la recherche universitaire était indexée à la seule politique d’excellence, même si certaines formations universitaires de licence semblaient devoir être reléguées dans des PUP (pôles universitaires de proximité) qui n’auraient plus d’université que le nom, même si, enfin, se faisaient sentir les effets, sur les formations et les disciplines, de la mastérisation, l’équilibre et la nature des formations n’étaient pas au centre des projets ministériels. Ce n’est plus le cas depuis le récent arrêté sur la licence (01 août 2011) et ça l’est encore moins avec le dernier appel à projet sur les « Investissements d’avenir ».Cet appel à projets, dévoilé par Laurent Wauquiez le 25 octobre dernier et dont une version a commencé à fuiter le 31 octobre, avant même sa mise en ligne sur le site de l’ANR, est intitulé Idefi, « Initiative d’excellence en formations innovantes ». Il s’attaque à la pédagogie et aux contenus des enseignements pour imposer l’ « excellence » et la concurrence dans le dernier espace qui pouvait encore, pour partie, lui échapper : l’offre de formation des universités.Faiblement doté – 150 millions pour vingt projets – Idefi est essentiellement conçu pour des porteurs qui ont déjà des projets dans leurs cartons puisque la date de clôture de l’appel d’offre est, de façon aussi risible que scandaleuse, fixée au 19 décembre 2011. De tels délais impliquent une fois de plus que les projets seront conçus et portés par des équipes très resserrées (« groupe de pilotage » sans légitimité démocratique), sous la direction du président ou du directeur de l’établissement coordonnateur, bref une « gouvernance renforcée » qui prendra des initiatives engageant pourtant des restructurations majeures de leurs institutions, sans la moindre délibération sérieuse des instances représentatives, tels les conseils centraux. L’objectif de ce dispositif est de créer un puissant effet de levier sur les formations universitaires, en particulier sur le secteur des SHS, mais aussi plus généralement et de manière cohérente avec les dispositions relatives à la nouvelle licence, sur les relations entreprises/universités et les liens entre formation initiale et formation continue que le ministère souhaite renforcer, ainsi que sur la « gestion des ressources humaines » au sein des établissements.Qu’est-ce donc que cet appel à projets Idefi, dévoilé au cours de la réunion d’information très soignée du 25 octobre dernier, en présence de René Ricol, le Commissaire général à l’investissement ?Pour lire la suite : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article5101.



Le commentaire le plus recommandé
Bonjour M. Maillard,
merci pour ce billet. C'est une question sur laquelle il est extrêmement difficile de mobiliser puisque les transformations à l'oeuvre dans l'université ont pris la forme d'un "glissement structurel". Aussi, bien que les façades des bâtiments publics affichent toujours la même devise, le contenu des savoirs et leur orientation est progressivement encadrée afin d'être détournée vers les exigences du marché. En, somme, c'est une université en flux tendus qui se dessine.
Il semble -malheureusement- que les jalons menant à de tels bouleversements ont déjà été posés avec l'encadrement de la production des savoirs par des instances d'évaluation. 3 conséquences majeures sont à expliciter:
-Comme le montre bien l'article, le principe de "pôles d'excellence" doit mener à diviser le corps enseignant en distinguant ce les projets qui "méritent" ou non d'être subventionnés. Aussi, cette mise en concurrence tend à transformer le désir théorétique du chercheur en désir de gloire et de reconnaissance, sorte de retour à l'anthropologie hobbésienne. Structurellement, l'article encore une fois le monde bien, cela suppose que les pôles universitaires sont amenés à voir se renforcer les inégalités par une sorte "d'accumulation du capital": les pôles les plus financés sont les plus à même à capter les subventions, et par suite, les choses ont peu de chance de s'inverser. Aussi, plus les ressources seront limitées, plus les sommes versées seront allouées variablement, et plus alors les chercheurs seront dans un état de dépendance économique.
-D'autre part, cette dépendance économique amène à un contrôle indirect sur le contenu même des recherches. En effet, pour qui veut obtenir des financements, une adéquation avecc les critères d'évaluation est pré-requise. Dès lors, il n'est point besoin pour le pouvoir d'ingérer dans les affaires universitaires. Il lui suffit de miser sur l'auto-censure. Mais nous ne sommes pas encore arriver à cette dérive, même si elle ne saurait tarder.
-Enfin, et c'est je crois le point le plus dramatique, l'évaluation amène les sciences humaines et sociales à adopter des méthodes de travail conformes aux exigences de la compétitivité internationale des universités. Cela se traduit par l'arrivée dans les sciences humaines comme les lettres ou la philosophie, de la généralisation de la méthode historique.
La méthode historique est une méthode positiviste. Son objet n'est pas la connaissance de la nature des choses, mais la méthode qui produit les connaissances. Si en histoire, cette méthode s'est avérée fructueuse, il n'en demeure pas moins qu'elle est un danger extrême pour les lettres et la philosophie.
En effet, si la philosophie devient histoire de la philosophie, alors elle perd automatiquement de vue son objet par excellence: la hiérarchie des valeurs. En philosophie, tout ne se vaut pas.
Mais le philosophe ne peut produire tous les six mois une idée pertinente. En revanche, il peut produire dans ces délais un article portant sur des recherches historiques.
Ainsi, en soumettant ces disciplines au critère publiométrique du fameux classement de Shanghai, le pouvoir supprime tous les contre-pouvoirs qui pourraient soulever des conflits de valeur quant au sens et aux objectifs de l'évaluation.
Plus encore, c'est là une revanche historique de la droite contre la conception progressiste de l'université. Permettez-moi de la résumé en trois points:
- une dimension rationaliste. Depuis le Contrat Social, le mythe que l'éducation est la garantie de l'émancipation des peuples, en tant qu'elle élève à la rationalité les sujets politiques, n'a cessé d'animer les grandes réformes de l'université de la IIIe République. La rationalité a en effet été comprise comme la voie la plus certaines pour amener à l'objectif suprême du politique: la concorde entre les citoyens. Car quiconque comprend rationnellement les choses politiques échappent à son propre subjectivisme et adhère à la vue du bien commun.
-une dimension de contre-pouvoir. G. Noiriel nous a rappelé récemment dansDire la vérité au pouvoir, le rôle politique de l'universitaire: il est celui qui dit la vérité au pouvoir au nom des opprimés (et non pas celui qui dit la vérité aux opprimés au nom du pouvoir, comme c'est devenu le cas aujourd'hui).
-enfin, une dimension spirituelle. La laïcité n'est pas un athéisme. Si la pensée Moderne la justifie au nom d'une critique de la religion (cf. Le Traité théologico-politique de Spinoza), il n'en demeure pas moins que le thème de la "religion civile"(Rousseau et Comte) ou du moins de la spiritualité du sujet politique, est resté important dans la vie politique.
La question est donc urgente: comment sauver les meubles? Je crois qu'il n'y aura pas pour l'instant de réponse globale tant le corps universitaire est un corps divisé. Néanmoins, il est certainement possible d'inventer des réponses locales.
PS: Pour ma part, je renvoie à un blog rédigé l'année dernière sur les liens entre les UFR de philosophie et l'espace publique et le marché: (lire les articles sur Le philosophe d'utilité publique).
http://lavolontedenepassavoir.blogspot.com/2011/05/la-fin-du-coup-declat-permanent.html
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L'excellence devient donc un label qui s'achète tout comme la notation sur l'économie des pays. La boucle semble bouclée. Jusqu'aux élections.
Les universitaires avec le peuple, et le peuple avec les universitaires !!! Universitaires et salariés, tous unis contre ce système entrepreneurial aux caractéristiques féodales.
"Tous unis vers Cythère"
L'humain d'abord - fdg
Bonjour M. Maillard,
merci pour ce billet. C'est une question sur laquelle il est extrêmement difficile de mobiliser puisque les transformations à l'oeuvre dans l'université ont pris la forme d'un "glissement structurel". Aussi, bien que les façades des bâtiments publics affichent toujours la même devise, le contenu des savoirs et leur orientation est progressivement encadrée afin d'être détournée vers les exigences du marché. En, somme, c'est une université en flux tendus qui se dessine.
Il semble -malheureusement- que les jalons menant à de tels bouleversements ont déjà été posés avec l'encadrement de la production des savoirs par des instances d'évaluation. 3 conséquences majeures sont à expliciter:
-Comme le montre bien l'article, le principe de "pôles d'excellence" doit mener à diviser le corps enseignant en distinguant ce les projets qui "méritent" ou non d'être subventionnés. Aussi, cette mise en concurrence tend à transformer le désir théorétique du chercheur en désir de gloire et de reconnaissance, sorte de retour à l'anthropologie hobbésienne. Structurellement, l'article encore une fois le monde bien, cela suppose que les pôles universitaires sont amenés à voir se renforcer les inégalités par une sorte "d'accumulation du capital": les pôles les plus financés sont les plus à même à capter les subventions, et par suite, les choses ont peu de chance de s'inverser. Aussi, plus les ressources seront limitées, plus les sommes versées seront allouées variablement, et plus alors les chercheurs seront dans un état de dépendance économique.
-D'autre part, cette dépendance économique amène à un contrôle indirect sur le contenu même des recherches. En effet, pour qui veut obtenir des financements, une adéquation avecc les critères d'évaluation est pré-requise. Dès lors, il n'est point besoin pour le pouvoir d'ingérer dans les affaires universitaires. Il lui suffit de miser sur l'auto-censure. Mais nous ne sommes pas encore arriver à cette dérive, même si elle ne saurait tarder.
-Enfin, et c'est je crois le point le plus dramatique, l'évaluation amène les sciences humaines et sociales à adopter des méthodes de travail conformes aux exigences de la compétitivité internationale des universités. Cela se traduit par l'arrivée dans les sciences humaines comme les lettres ou la philosophie, de la généralisation de la méthode historique.
La méthode historique est une méthode positiviste. Son objet n'est pas la connaissance de la nature des choses, mais la méthode qui produit les connaissances. Si en histoire, cette méthode s'est avérée fructueuse, il n'en demeure pas moins qu'elle est un danger extrême pour les lettres et la philosophie.
En effet, si la philosophie devient histoire de la philosophie, alors elle perd automatiquement de vue son objet par excellence: la hiérarchie des valeurs. En philosophie, tout ne se vaut pas.
Mais le philosophe ne peut produire tous les six mois une idée pertinente. En revanche, il peut produire dans ces délais un article portant sur des recherches historiques.
Ainsi, en soumettant ces disciplines au critère publiométrique du fameux classement de Shanghai, le pouvoir supprime tous les contre-pouvoirs qui pourraient soulever des conflits de valeur quant au sens et aux objectifs de l'évaluation.
Plus encore, c'est là une revanche historique de la droite contre la conception progressiste de l'université. Permettez-moi de la résumé en trois points:
- une dimension rationaliste. Depuis le Contrat Social, le mythe que l'éducation est la garantie de l'émancipation des peuples, en tant qu'elle élève à la rationalité les sujets politiques, n'a cessé d'animer les grandes réformes de l'université de la IIIe République. La rationalité a en effet été comprise comme la voie la plus certaines pour amener à l'objectif suprême du politique: la concorde entre les citoyens. Car quiconque comprend rationnellement les choses politiques échappent à son propre subjectivisme et adhère à la vue du bien commun.
-une dimension de contre-pouvoir. G. Noiriel nous a rappelé récemment dansDire la vérité au pouvoir, le rôle politique de l'universitaire: il est celui qui dit la vérité au pouvoir au nom des opprimés (et non pas celui qui dit la vérité aux opprimés au nom du pouvoir, comme c'est devenu le cas aujourd'hui).
-enfin, une dimension spirituelle. La laïcité n'est pas un athéisme. Si la pensée Moderne la justifie au nom d'une critique de la religion (cf. Le Traité théologico-politique de Spinoza), il n'en demeure pas moins que le thème de la "religion civile"(Rousseau et Comte) ou du moins de la spiritualité du sujet politique, est resté important dans la vie politique.
La question est donc urgente: comment sauver les meubles? Je crois qu'il n'y aura pas pour l'instant de réponse globale tant le corps universitaire est un corps divisé. Néanmoins, il est certainement possible d'inventer des réponses locales.
PS: Pour ma part, je renvoie à un blog rédigé l'année dernière sur les liens entre les UFR de philosophie et l'espace publique et le marché: (lire les articles sur Le philosophe d'utilité publique).
http://lavolontedenepassavoir.blogspot.com/2011/05/la-fin-du-coup-declat-permanent.html
Merci Gédéon Peret pour votre commentaire qui est à lui seul tout un billet. Je souscris à l'essentiel de votre analyse. J'aimerais juste compléter un peu ce que vous écrivez sur le devenir des SHS dans le cadre de la politique d'excellence. Il me semble qu'une double réorientation des humanités et des sciences sociales est en cours :
1. Sous les effets conjugués, d'une part des fusions, des PRES, des recompositions des composantes et des laboratoires, dans une logique qui est toujours celle de la taille critique (devenir plus gros pour survivre), et d'autre part des critères même des appels à projets, les SHS se voient imposer des restructurations et des modes de fonctionnement (y compris de gestion administrative) en grande partie importés des universités des sciences et du fonctionnement de la recherche dans certaines disciplines à forte rentabilité immédiates (santé, chimie etc).
2. Le dogme de la professionnalisation des formations conduira très rapidement à assécher la recherche en SHS : la nouvelle licence qui se met en place préparera de moins en moins les étudiants à la recherche par une déconnection des cycles licence et master et généralisera la sélection en entrée de master. Quand on lit les réferentiels nationaux des licences et qu'on voit que les compétences se substituent partout aux connaissances, on imagine très bien les dégâts dans le domaine des savoirs savants et de la recherche... Celle-ci ne sera probablement préservée que dans les rares licences d'excellence.
Cette description est très sommaire, mais elle donne une idée de tout le travail de résistance et de proposition qu'il faudra faire pour préserver une recherche dynamique en SHS.
Tout cela va nous conduire, lentement vers surement, vers un système proche de celui en cours aux USA, avec des Universités de seconde zone qui dispenseront un enseignement jusqu'en Licence et quelques établissements d'excellence qui délivreront des Masters de prestige et qui pourront rivaliser dans les classements internationaux. Et le pire dans tout cela est que toutes les Universités vont s'empresser de répondre à ce nouvel appel à projet "Idefi" en espérant sauver leur peau... mais aussi en contribuant collectivement à cette destruction programmée de notre système universitaire.
Toute l'école est en danger de la maternelle à l'université .
Nous venons de découvrir l'intérieur du paquet-cadeau "labex" après l'attribution de ceux-ci à des laboratoires de recherche, les détails commençent à apparaître. Concrètement, cela donne une floppée de contrat précaire, pour l'instant aucun poste "permanent" : une grosse quantité de post-doctorats, et le pompom, des magnifiques CDD de 6 ans. Je suppose donc que la logique d'excellence déclinée à l'enseignement va tendre vers la même chose: déstructuration, réduction des coûts, sous-traitance.
L'attentisme ambiant me paraît très dangereux. En résumé, les personnes qui trouvent la politique actuelle dangereuse attendent l'élection présidentielle, et ceux qui essayent d'en profiter un maximum n'attendent pas. Ce n'est pas très rassurant pour la suite.
Effectivement, chère Fanny Lalleman, l'attentisme est très dangereux. D'autant qu'on peut observer que des collègues, d'abord indifférents ou critiques à l'égard des projets d'excellence, cherchent aujourd'hui à prendre le train en route en espérant sauver les meubles. Il peuvent au mieux s'attendre à quelques miettes, fléchées vers des opérations très limitées ou des formations restreintes à quelques cohortes d'"excellents" étudiants. Ils ne mesurent que bien peu les conséquences de la politiques d'excellence en matière de formation :
1. Disparition totale du cadrage national des diplômes et concurrence avivée entre les établissements;
2. Fermeture de filières et de formations insuffisamment professionalisantes et supposées non rentables;
3. Intervention massive dans les licences et masters professionnels d'intervenant du privé qui feront partie des jurys d'examen, encadreront les stages et auront un effet de levier sur la pédagogie et les contenus d'enseignement;
4. Perte progressive de la maîtrise des contenus d'enseignement;
5. Substitution de l'emploi contractuel en CDD (plus souvent de 1 an ou 3 ans que de 6 ans!) aux postes de titulaires;
6. Evaluation généralisée des formations, des enseignements et bientôt des enseignants eux-même par les étudiants.
En fait, je crains fort que la politique d'excellence ne cache un plan social de la science (recherche et universités). Après que les Idex et les Labex auront développé massivement l'emploi contractuel, le gouvernement pourra amorcer une réduction de la masse salariale des titulaires en mettant en place la RGPP à l'université. Elle s'applique déjà aux organismes de recherche (CNRS, INSERM, INRA...), lesquels sont en train d'être démantelés et "dissous" à l'intérieur des universités.
Parier sur une alternance politique en 2012 et en tirer prétexte pour baisser la garde et entrer dans la révolution néo-libérale de l'excellence -il s'agit en fait d'un libéralisme autoritaire -, est suicidaire. D'autant que rien ne garantit que les réorientations politiques seront fortes, ni même possibles. En tous cas il faudra une volonté politique très forte pour arrêter le rouleau compresseur qui détruit la fonction publique. Des fondations d'université, des collégiums, des sociétés de réalisation (Plan Campus) ne sont pas des structures qu'on fait disparaître par un décret. Ce qui est aujourd'hui en place au plan politique, économique et juridique, c'est du solide et c'est fait pour durer.
Que des universitaires et des chercheurs aient participé au montage de cet édifice témoigne du fait qu'ils ont une aptitude remarquable à se tirer des balles dans le pied. Je ne parle pas de ceux, minoritaires et aux manettes, qui sont convaincus des bienfaits de ces réformes. Mais de ceux qui ont peur de tout perdre et se raccrochent à d'improbables bouées...