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Deux élus des universités alsaciennes censurés par les DNA

La tribune ci-dessous devait paraître ce 12 janvier dans les Dernières nouvelles d’Alsace. Des raisons certainement très politiques ont conduit le Directeur de la rédaction à revenir sur son accord. Que reste-t-il de la liberté d’opinion et d’expression dans la presse régionale ? Bien peu de choses, on le sait.

 

Les DNA, qui avaient pourtant accepté en mai dernier, et sur le même sujet, de publier  une tribune des mêmes rédacteurs, ce journal qui s’efforçait jusqu’à maintenant de couvrir avec un minimum d’équilibre et d’honnêteté le dossier complexe de l’enseignement supérieur et de la recherche en Alsace, succomberait-il à l’appel des nouveaux chiens de garde de la politique gouvernementale ? La chose est à craindre. Et les lecteurs de ce journal auraient de bonnes raisons de s’en inquiéter.

Voici les faits. A 15h un journaliste  me confirmait la publication. A 19h il me rappelait, très embêté, pour me dire son regret que cette tribune libre, bien que maquettée et mise en page, ne paraitrait pas. Le rédacteur en chef, Dominique Jung, avait manifestement changé d’avis. Pour quelles raisons ?  Il n’y a dans ce texte, rédigé par deux administrateurs des universités alsaciennes, l’Université de Haute Alsace (UHA) et l’Université de Strasbourg (UdS), rien qui contrevienne à l’expression libre d’élus responsables et engagés au service de leurs établissements.

 

Serait-ce alors que l’opinion d’élus d’opposition sur des listes syndicales ne serait plus la bienvenue dans la presse régionale ? Y aurait-il un si grand risque politique à donner à lire une opinion qui va à contre-courant de la politique de fusion des universités ? Serait-il aujourd’hui interdit de rappeler que l’Etat ne tient pas ses engagements financiers ? Est-ce si dérangeant d’écrire que la petite UHA ne veut pas se voir imposer la « marque » « Université de Strasbourg » ? Ne serait-il plus possible d’exprimer cette conviction : « Ni l’université, ni le savoir ne sont des marchandises » ? Oui, il y avait en fait au moins une bonne raison pour que les Dna refusent cette tribune ! L’université et le savoir sont devenus des marchandises. Et nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas l’accepter.

 


    Pascal Maillard

 

PS : je publie cette tribune avec l’accord de Marie-Claire Vitoux, Maître de conférences en Histoire à l’UHA, élue au CA et secrétaire adjointe du Snesup-UHA. Le texte en pièce jointe a pris la forme d'un communiqué, à défaut d'avoir pu être une tribune libre.

 

 

Rattachement de l’UHA à l’UdS :

 trois dangers à conjurer

 

Les deux universités alsaciennes ont acté en mai 2011 le principe d’un rattachement effectif à l’horizon 2013. En ce jour où un nouveau Conseil d’administration commun doit permettre à nos établissements de donner forme et matière à la convention de rattachement de l’UHA à l’UdS, nous estimons important de souligner trois dangers qu’il faudra conjurer dans les semaines et les mois qui viennent.

 

Tout d’abord le processus du rattachement administratif ne doit certainement pas devenir l’enjeu des élections de 2012, ni des élections dans nos universités, ni des élections nationales. La crise de gouvernance que traverse l’UHA aussi bien que les problèmes de fonctionnement démocratique à l’UdS ne sauraient impacter une procédure qui unira étroitement le destin de nos deux établissements. Le rattachement doit être mis en œuvre dans la plus grande transparence, avec une information régulière des personnels, avec aussi une implication des élus de tous les conseils et la participation active des composantes et des équipes de recherche concernées par les projets de mutualisation. C’est à ces conditions que nous cheminerons vers le « rattachement efficace et solide » que nous appelions de nos voeux dans ces mêmes colonnes le 10 mai 2011. Nous insistions alors sur l’urgence d’une nouvelle carte régionale de la formation et de la recherche. Elle reste toujours à construire.

 

Un rattachement a un coût humain et financier

 

En second lieu nous ne saurions oublier la situation financière des universités alsaciennes qui, sans être critique aujourd’hui, pourrait très bien le devenir rapidement. Face au désengagement de l’Etat qui a conduit les universités alsaciennes comme de très nombreuses universités françaises, à être sous administrées et à souffrir de budgets très contraints, il ne saurait être question de mener à bien les mutualisations de la formation, de l’administration et de la recherche sans un accompagnement financier de l’Etat. Les déboires de la fusion de l’UdS ne doivent pas se renouveler : l’argent promis, on le sait, n’est pas arrivé dans son intégralité. Ne leurrons pas les personnels ! Un rattachement a un coût humain et financier. Il devra être évalué avec précision et l’État, tout comme nos élus locaux, devront prendre leurs responsabilités en garantissant un financement public et des subventions à la hauteur des enjeux. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

 

Des universités engagées

à un même niveau de responsabilité

 

Nous formulons enfin le vœu que chacun de nos établissements sache apporter à l’autre le meilleur de lui-même en terme de spécificité et d’expérience humaine. Qu’il sache aussi tirer un bilan critique de son évolution récente pour épargner à l’autre l’imposition de ses travers ou de ses faiblesses ! Nous ne croyons pas qu’imposer à l’UHA la marque « Université de Strasbourg » et sa stratégie de communication soit aujourd’hui une proposition responsable. Car un rattachement est une décision stratégique majeure qui engage les deux universités à un même niveau de responsabilité. Les élus de nos établissements, en acceptant le principe du rattachement administratif, ont refusé tout projet de fusion, y compris une fusion post-rattachement dont certains politiques ne veulent pas faire le deuil.

 

Ni l’université, ni le savoir ne sont des marchandises

 

Les élus n’ont pas voulu l’absorption de la petite UHA par la grande UdS, ni l’imposition du modèle ou de la marque « Unistra » à l’UHA. Le choix de nos établissements est celui d’un partenariat constructif et substantiel qui respecte l’indépendance politique, administrative et financière des deux universités. Ce choix, croyons-nous, ne sera fertile que si l’on abandonne les chimères idéologiques de l’excellence et du marketing, les excès de la performance et l’obsession de la visibilité. Ni l’université, ni le savoir ne sont des marchandises. Gageons que nos deux communautés de recherche et d’enseignement sauront défendre la qualité de formations harmonisées, les valeurs d’une recherche au service de la société et de l’économie réelle, et surtout des établissements de service public qui mettent l’humain et l’intérêt des étudiants au cœur de leurs projets.

 

Marie-Claire Vitoux, élue Snesup-FSU au CA de l’UHA 

Pascal Maillard, élu au CA de l’UdS, secrétaire académique du Snesup-FSU

 

Tous les commentaires

pour le coup, le journal porte bien son nom : c'était bien , il y a quelques temps, les dernières nouvelles d'Alsace, maintenant c'est devenu la voix de l'Elysée.

D'accord avec cette tribune, en paticulier le dernier paragraphe. Tous ces termes qui se terminent par "ex" (Labex, Idex,...) me donnent la nausée. Qui va juger de l'"Excellence" supposée, et suivant quels critères? Si ce sont des critères marchands, alors cela n'a plus reine à voir avec l'enseigement supérieur et la recherche, mais c'est probablement ce que recherche le gouvernement actuel, qui n'est composé que d'analphabètes.

Pas d'annexion de l'UHA à l'UdS, chère Fanny Lalleman. Un rattachement administratif (selon l'article 719-10 du Code de l'Education) permet de conserver la personnalité morale et l'autonomie financière des deux établissements. Nous travaillons dans un premier temps à une convention de rattachement. Celle-ci contiendra des engagements de mutualisation de la formation, de la recherche et aussi des services. Ce choix original du rattachement administratif a été fait après avoir repoussé un projet de fusion des deux établissements soutenu par le ministère, le Rectorat, les élus locaux (y compris PS) et la présidence de l'UdS. Mais ce projet de fusion peut revenir très vite sur la table et contre la volonté des élus. Certains pourraient tirer prétexte des difficultés techniques du rattachement pour imposer une fusion-absorbtion. 

Merci pour cette tribune qui renseigne aussi sur l'état de la liberté d'expression en Alsace. Pour information, une antenne Rue 89 est en train de se monter à Strasbourg. Un peu de presse critique dans cette région ne fera pas de mal. Cordialement.

Sur la non publication par les DNA de ce communiqué, on peut s'interroger.

Sur le fond de ce communiqué aussi. Le troisième paragraphe "Ni l’université, ni le savoir ne sont des marchandises" n'a strictement rien à voir avec le fond du dossier. Que l'on sache l'Université de Strasbourg n'est pas une multinationale privée qui veut faire main basse sur les trésors de l'UHA.

Il faut ramener cette affaire à ce qu'elle est : la défense d'intérêts locaux contre un projet de grande ampleur, faire une université de classe mondiale. Autant les membres de l'UHA sont fondés à demander un traitement équitable dans ce rapprochement, autant il est assez misérable d'utiliser des arguments idéologiques sans rapports avec le sujet pour rester dans sa douce médiocrité.

Quelques précisions, cher Pierre75, pour expliquer un peu de quoi il retourne. La présence de cette phrase remontée en inter-titre pour souligner son importance est de mon point de vue parfaitement justifiée. Elle ne relève en rien d'une posture idéologique, même si elle peut rappeler certains slogans des mouvements de contestation de l'économie de la connaissance qui s'impose partout en Europe et dans le monde. Elle est tout d'abord la conviction de deux élus et deux universitaires qui observent en situation les transformations majeures qui affectent leurs établissements depuis trois ans :

- entrée massive du secteur privé dans les organes de consultation et de décision des universités

- imposition et développement massif de tehniques manageriales importées du monde des entreprises

- développement exponentiel de la communication des universités dans une logique de marché concurrentiel mondialisé

C'est dans ce cadre que les plus grandes universités déposent des "marques" à l'INPI et entendent bien en tirer un profit.
Les universités sont entrées massivement dans l'ère du marketing, y consacrant une part importante de leurs budgets.
Pour revenir au cas précis de l'UdS, la présidence entendait "unifier" l'UdS et l'UHA sous la "marque" "Université de Strasbourg". Ce qui a été perçu à juste titre par les administrateurs comme le primat d'une logique de marketing sur le principe d'identité académique. Cette question est très importante : en renonçant à la marque UHA (elle est déposée) la petite université mulhousienne a soudainement eu conscience qu'elle renonçait à une part essentielle de son identité. C'est en quelque sorte une preuve (par la négative) que la marque est devenue un enjeu économique et financier et qu'elle prime désormais sur l'identité au point de se confondre avec elle. Pour le dire autrement la nouvelle et grande université de Strasbourg fusionnée n'a pas encore totalement construit son identité, mais elle entend la faire exister par sa marque et imposer celle-ci à une autre université.

Contrairement à ce que vous écrivez dans votre dernière phrase, cher Pierre75, la marchandise est au coeur du sujet. Et bien plus que vous ne l'imaginez. Si je trouve le temps j'en donnerai sur mon blog quelques autres illustrations. Je ne crois pas que ce sera "misérable" comme argumentaire. Ce sont les universités qui risquent de devenir misérables si elles se perdent dans la marchandisation et la mercatique.

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