« Vous ne pouvez pas gagner », D.A. Levy
« VOUS NE POUVEZ PAS GAGNER & [...] dans votre prochaine vie, vous renaîtrez probablement poète dans une société industrielle. » D'une glaçante ironie en 1968, ces mots d'un des représentants les plus méconnus de la contre-culture américaine, d.a. levy (comme il aimait à ronéoter son nom), n'ont rien perdu de leur pouvoir « réfléchissant ». Car la défaite individuelle qu'ils prédisent est la seule condition à toute renaissance que le poète veut bien concéder du bout des lèvres. C'est-à-dire à soi-même à l'identique, dans une société à l'identique. Si dissuasive que soit cette prophétie, qu'elle ne suppose pas même un autre monde possible, cette filiation spirituelle (de poète) n'en offre pas moins sa propre saison en enfer dans un siècle que nul joli Mai n'égaiera plus.
Originaire d'East Cleveland, dans l'Ohio du Middle West, D.A. Levy est une de ces étoiles crevées de la constellation nord-américaine de la beat generation. Né en 1942, il s'est suicidé en novembre 1968, non sans avoir mis la main à ses propres publications, imprimés ronéotypés, « concrete poems » ou collages à la marge d'une société avec laquelle il ne cessa d'avoir maille à partir, et qui alla jusqu'à l'emprisonner pour « obscénité ».
Dans la lignée de cette activité d'auto-édition « contre-culturelle », c'est d'ailleurs la munificente revue underground Starscrewer que dirigeait alors Lucien Suel (voir liens plus bas) qui fit connaître en 1981 dans une traduction française le long poème de D.A. Levy, Poème sur la mort d'un monastère de banlieue.Depuis quelques années, la « fabrique » de poésie de D.A. Levy fait l'objet de rééditions et de travaux critiques dans sa ville même qui lui a dédié un site particulièrement documenté. En France, les éditions Derrière la salle de bains de Marie-Laure Dagoit, qui ont déjà publié quelques « concrete poems » du poète, doivent rééditer la traduction française de Suburban Monastery Death Poem réalisée par Henry Meyer et Lucien Suel.
Ce poème de D.A. Levy est en soi un document exceptionnel, sa rencontre avec l'Histoire, avec le bruit de l'Histoire, échappe sans nul doute à la seule poésie de la beat generation. On peut y voir un des points culminants de la pente que n'a cessé de gravir tout au long du XXe siècle la poésie nord-américaine dans la déclinaison de son rapport au temps.
Il n'y est offert qu'un cadre à la vue, qu'une prise immédiate pour les mots : c'est la banlieue de Cleveland au moment des émeutes raciales qui ont culminé dans certaines grandes villes des États-Unis après l'assassinat de Martin Luther King. C'est aussi là pour ce poète d'une génération incrédule et livrée à elle-même ce « que nous nous figurons être la vie » : des instantanés d'une vie familière, et dite comme telle, prise dans les clivages où l'ont menée un choc existentiel, un profond « ennui » de l'existence qui ne sont que l'envers refroidi des tragédies passées du siècle.
Les dualités s'y exacerbent à l'instar des couples amour-sexe, argent-injustice. Elles se profèrent au tableau noir, comme une récitation de l'histoire qui est en train de se passer : « vous vous demandez pourquoi vos gosses portent / des fleurs dans les cheveux/ & rient dans les parcs ». Et puis : « s'il y a des problèmes / mettez ça sur le dos des communistes / ou des membres de la john birch / ou des militants noirs / ou des hippies analphabètes ».Certes, la poésie concrète de D.A. Levy prend pied dans une tradition nord-américaine du « chant commun », celle qui court de Pound, William Carlos Williams aux poètes objectivistes, pour certains, ses contemporains. Mais le poème en tant qu'objet formel y est dilapidé par l'urgence, le rapport quasi foudroyant à l'événementiel exténue sa langue même. Sans conteste, son plus grand vœu est la platitude. Et c'est à cette platitude, qui est une mise à nu, que l'on doit ses plus belles trouvailles : « je désire aller là où je n'ai pas besoin de faire semblant de n'être pas seul ».
Dans cette cité qui se consume, l'humain gît intact sous les cendres, à condition que l'on veuille bien s'adresser à lui :
« Qu'est-ce que je veux ? »
Gente dame, que veux-tu ?
quand on t'offre
les limites inconnues du crâne même
tu pars en dansant & fais semblant de
n'avoir pas entendu
tu disparais comme une hirondelle
dans le vent - t'habilles de bleu pâle
& fonds dans le ciel comme si tu
n'avais jamais existé
on dirait presque
que tu refuses de partager les
choses que tu demandes »
Le site « Silo » de Lucien Suel propose en français de larges extraits de Poème sur la mort d'un monastère de banlieue. Sur ce site, outre les écrits de Lucien Suel, est également répertoriée La collection du Starscrewer, où figure un numéro spécial consacré aux textes de chansons de groupes rock punk (toujours saisissante, la fibre sociale des Clash...).
On peut lire l'original de Suburban Monastery Death Poem sur ce site-ci.
Ce présent billet est In Memoriam D.A. Levy, « all copyrot rejected by author »...
En tête de ce texte, collage Agent from Vega H.S. (1967), de D.A. Levy ; autre collage de l'auteur, A Night at Uxmal (carte postale, 1964).


1 commentaire sélectionné par Mediapart
on dirait presqueque tu refuses de partager les
choses que tu demandes »
où le poète en dit long en peu de vers, fin psychologue en sus. merci de cette découverte (pour moi), Patrice.
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Pouvoir « réfléchissant », dans tes mots.
Je te remercie, j'aime beaucoup ce mot : tiens, je te l'offre, en retour.
A la fin de cet article si extrême et si bien écrit sur ce poète morbide de fin de siècle (de fin de cycle ?), je lis cela qui me frappe : « je désire aller là où je n'ai pas besoin de faire semblant de n'être pas seul »...
Chère Mithra, voilà bien un mot éternel de jeune homme (figure peut-être bien éternelle elle-même...). Plutôt que "fin de cycle", je vois là un moment où il y eut volonté d'appauvrissement du langage à certaines fins (que j'ai essayé de cerner un peu), car on retrouve sans nul doute ce même geste, cette même intention, çà et là, dans différentes "expériences" créatives, plus proches de nous, à la réflexion près de l'ombre portée de l'histoire (à petite échelle).
on dirait presqueque tu refuses de partager les
choses que tu demandes »
où le poète en dit long en peu de vers, fin psychologue en sus. merci de cette découverte (pour moi), Patrice.
Tu ne connais pas ? Eh bien, tiens, camarade...
Mais où est ce que l'on peut trouver tous ses poèmes ? impossible chez les libraires ... c'est urgent !
Bonsoir, vous pouvez vous procurer deux poèmes de d.a. levy en contactant directement les éditions Derrière la salle de bains (voir lien dans le billet), lesquelles doivent en principe rééditer le poème que j'évoque ici (dans la traduction de Lucien Suel, qui leur a cédé les droits à cet effet). Sinon, Claude Pélieu a consacré à d.a. levy un chapitre de son Journal blanc du hasard paru en 1969 aux éd. Christian Bourgois. On peut se procurer sur le Net cet ouvrage, d'un des rares poètes français que l'on peut rattacher à la beat generation.
Merci Monsieur .
Je signale – démon et merveille ! – que le Poème sur la mort d'un monastère de banlieue de D.A. Levy a bien été réédité dans la collection “Books Factory” de Mona Lisait en collaboration avec les éd. Derrière la salle de bains de Marie-Laure Dagoit (en principe, donc, disponible dans cette chaîne de librairies : 2 vol., le tout 12 €).
A la même enseigne vient tout juste de paraître Prose D.A. Levy, dans une traduction de Laure Nguyen-Huynh (15 €). Proche de la “Baby Beat Generation”, largement documentée par un jeune auteur passionné Mathias de Breyne aux éd. La main courante en 2005 (La Souterraine, 23), c'est là sans doute le dernier texte écrit par D.A. Levy :
la poésie est un business
& maintenant la révolution
se tourne vers l'art
(...)
& peu importe où
est ta conscience,
les gens au pouvoir
ont des besoins tellement grands
qu'ils te tueraient pour exprimer
leur inhabilité à devenir
humain –