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Dans la geste poétique d'Édouard Glissant

Sans doute faut-il avoir été dépossédé radicalement de soi, de son histoire, de sa langue, pour ressentir combien le monde extérieur existe par lui-même.

Alors, de ce chaos même, nous dit Édouard Glissant – fût-il géographique, humain, politique, historique –, à condition d'avoir «l'intention» de se l'approprier, pouvons-nous espérer nourrir un sentiment de la langue qui ne trahisse plus la «totalité des différences», qui n'aliène plus la pensée d'un «Tout-monde», qui est notre héritage le plus fondé, mais aussi le plus incertain, le plus aléatoire.

Paru au printemps, Philosophie de la Relation d'Édouard Glissant cristallise la geste de toute une œuvre. C'est une poétique bien sûr, une pratique située, comme l'indique cette formule, qui est une clé, une trouvaille: «Agis dans ton lieu, pense avec le monde.»

C'est parce que le monde existe par lui-même que nous trouvons à y ressourcer ce sentiment de la langue qui nous défait des liens qui asservissent, sous tous les travestissements de l'Histoire : «Le tissu du poème est trouble, indiscernable, le poème va sa route par-dessous, il manifeste ses éclats dans toutes les langues du monde, cri ou parole, c'est-à-dire dans toutes les directions, où nous nous sommes peut-être perdus, il s'étend de vérité d'un paysage en vécu d'un autre, le poème nomade, il roule de temps à temps

Le poète martiniquais écrit à contre-mythe: «Les Grands Chaos sont sur la Place!»; parlant d'un pays réel, tout près, et de ceux qui «comprennent d'instinct le chaos-monde», il évoque: «Pas loin de Seine, sur l'aire mélancolique de la place Furstemberg et du marché de Buci à Paris, les mages de détresse que sont les sans-abri, tombés de l'horizon» (Les Grands Chaos, 1993).

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Car cette pensée incessamment va et revient de loin. Perte ou pente existentielle, cette «poésie en étendue» (sous-titre non dénué d'ironie de Philosophie de la Relation) dit un rapport jamais dénié du langage au monde. Sa méthode ou plutôt sa solution alchimique tient en un renversement de procédé sur la langue, mais ici en quête de son «sentiment», par la créolisation, concept libératoire fondé sur la créolité (forcément classificatoire, réductrice).

Le poète fait donc son terreau de la syntaxe, trésor enfoui des avant-gardes dans l'île de l'image poétique, présumée inabordable, pour œuvrer à un «métissage qui rapproche les irrapprochables» dans la langue même. Dans la pensée des «littératures» en archipel, il n'est qu'«un poème non pas universel mais valant pour chacun et partout»:

 

«Qui aime est herbe folle en son vagabondage.

À rues connues et inconnues il a gagé même lignage

offrez-lui de ce mil qui fit échange avec l'éternité

conteur il a gemmé, couchez-le au fleuve qui lent semonce,

rire de prophète est dur aux glaises de ce monde.»

 

Pour Édouard Glissant, c'est là affaire d'exaltation (de l'écriture et de la pensée): «La poétique de la Relation est toujours ainsi une philosophie, et inversement : elles se préservent mutuellement des fausses finalités.»

Ainsi se reproduit une adéquation quasi miraculeuse entre la parole de l'homme et le monde des choses.

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Cela vaut par tous les temps, sous tous les cieux, en cette «relation» instauratrice:

«Un tel partage de nos hasards, par-delà les avantages de fortune, par-delà les dominations, les massacres, et par-delà, pour un grand nombre de peuples, les états maintenus de sous-humanité, explique comment chaque jour nous découvrons que nos pensées et nos réactions les plus inattendues, les plus secrètes aussi, nos inspirations et nos inventions, ont été dans le même temps exprimées ou pressenties quelque part, à travers nos espaces terriens, au loin, dans les langues les plus étrangères, et sous les formes les plus étranges qu'il aura pu se trouver, par des inconnus que nous n'avons pas devinés, ou à peine, et avec qui nous ne tenons d'apparence aucun rapport déterminant.»

Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, Gallimard, 2009.

Les Grands Chaos, dans Pays rêvé, pays réel, Poésie/Gallimard, 1994/2000.

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France Culture rend hommage à Édouard Glissant en lui dédiant son antenne vendredi 4 février 2011, dans ses émissions de la journée, dans une nuit de veillée du vendredi au samedi, et sur Franceculture.com.

Mediapart a été partenaire de la grande soirée avec Édouard Glissant, «La terre, le feu, l'eau et les vents», le 3 novembre 2010, au Théâtre de l'Odéon.

Tous les commentaires

Le livre est juste à côté de moi, mais je n'ai pas encore eu le temps de le lire. Il est aussi sous la poétique de la relation III, sur la revue Lignes numéro 15 ed hazan qui elle même se trouve sur sept slogans ontophoniques. Mais j'ai commencé à lire Traité du tout-monde...

Allez-y, voyage d'un grand retour.

"La poésie en étendue"... Ça fait vraiment rêver ! Un poème, couché, sur la vie avant de l'être sur le papier...

D'Edouard Glissant aussi ce mot rapporté dans un compte rendu en ligne : "Rien n'est vrai, tout est vivant."

Je pointe, pour y revenir, ce texte d'un poète essentiel , et son passeur , pas moins.

c'est trés exotique, l'exotisme représente un ilot d'intégrité et de poésie proche d'une parole d'évangile.

Je reviens sans cesse, comme à une source d'eau vive et vivifiante, à cette pure merveille: "Qui aime est herbe folle en son vagabondage ....conteur il a gemmé, couchez le au fleuve qui lent semonce, rire de prophète est dur aux glaises de ce monde." Glissant, on penserait un pseudonyme, fils de Char, fils d'Héraclite, fils de la lumière, qui nous fait entendre des ensemencements lents, et des semonces... Et le sourire de ce prophète est juste, aux glaives de ce monde à émonder. Et si notre nouvel horizon était sur la Caraïbe, où se sont levées des étoiles, notre orient à ce qui fut notre occident? Edouard Glissant, j'aime, de Césaire et de vous, la paternité, que je confie au fils du Bronx, mon ami aimé. Triomphante couleur de la trompette sur les champs de coton, la canopée chaloupée de sucre, rhum et fraternité. Merci à toi aussi, Patrice, de nous passer tant de grandeur. Je pleure , mais ce sont des larmes-signes de bonne heure.

Lis Philosophie de la Relation, cher Pierre, cette écriture et cette pensée "outre-mêlées" vont te transporter, je le devine...

Chacun de tes textes est une invitation au voyage. Dans l'écriture que tu mets en lumières et en échos. Dans la tienne également. Quelles délices !

Comme ces mots échappés de ton yonder me touchent, chère Christine (peut-être bien qu'on connaît celui/celle qui écrit...).

kairos cher Patrice, tu ne m'en voudras pas, puisqu'il est question ici d'un écrivain de la Caraïbe, de juste citer le nom d'un poète haïtien qui reste totalement inconnu (je l'ai découvert en 72 au sommaire de la sollersienne revue Tel Quel): Davertige... "Par la tombée des voiles dans les menthes, embarquez-vous sur cette aventure angélique. Nouveau Déluge"

Davertige... Incroyable vérité des mots qui parlent. Comme en Haï 'Ti.

Mais tu fais bien, cher kairos. Un exilé, Davertige.

Merci, Patrice. C'est Glissant lui-même qui s'est glissé dans ton texte, pas seulement par les fenêtres des citations, mais par la matérialité même de la pensée, du mouvement qui rapproche les lointains, l'ici et l'ailleurs, l'un et le tout, et trouve dans le déséquilibre l'élan qui mène vers le centre, vers “la reprise de soi” : “La poésie tente le barème des émois du monde, le recel de la confidence matérielle infinie quand l'homme peut en ravir quelques échos. Ce qui s'offre ici est le saisissement d'une myriade enténébrée, dont l'éclat nécessite pour être perçu la nudité du spectateur : sa nudité son offrande.”

Tout à la profondeur, Anne, de ton écho, et de ce si bel extrait. Cette "relation" de Glissant est un trésor, oui, dont nous devons nous faire les aventuriers à notre tour.

"Cet avant-jour, en gouffre, et inexplicable" "Il y eut, qui s'éleva,une parole sacrée. Or le poème, alors le poème, de soi engendré, commença d'être reconnu." Vous l'aurez reconnu, Monsieur* Beray, cher Patrice, j'ai commencé la lecture (recommencé La Lecture). Merci encore pour cette passation, de la main à la main, des yeux aux yeux, d'être à être, l'humain. Du Négre noir, mon frère, au Négre blanc, aussi, l'humanité, simplement, en sa grandeur. Mon frère d'âme, l'enfant du Bronx, sourit doucement, ironiquement... "Tu en doutais encore, toi qui m'a parlé de Toni Morrison et de James Baldwin?" (Cette digression, qui tirerait vers la divergence si on n'y prenait garde, me vient d'un mauvais vent stupide et malfaisant qui souffle sur un autre fil: la bêtise au front de taureau. Le crétinisme racial. Je suis blanc aryen du tout, j'ai des responsabilités dans ce troupeau bêlant.) Mais l'essentiel est ici, dans cette expression d'un être grand. Merci mille fois merci, Monsieur* Glissant pour cette révélation renouvelée: la parole est vivante et vivifiante, la vôtre, celle-ci. Pour celles et ceux qui n'ont pas encore la chance de tenir ce livre entre les mains: "Nous voici dans cette exaltation, d'aller notre lieu et d'en éclairer l'état par l'intuition poétique, et de réfléchir le monde, en tant qu'il est inséparable de nos solitudes individuelles et collectives. Ni pour l'avoir, ni pour l'évaluer, ni pour le changer d' après nous. La poétique de la Relation est toujours une philosophie, et inversement : elles se préservent mutuellement des fausses finalités." (Philosophie de la Relation. p.87) Grande gloire, qui nous fait entrer dans sa propre lumière. De Hölderlin à Glissant, le passage. (*Cela va mieux en le disant: les "Monsieur", à Patrice et Edouard Glissant, étaient de respect, comme on disait dans ma banlieue, pas de recul. "Respect!")

Voilà ce livre entre de bonnes mains. Parole ! Grand salut, Pierre. * Répétition aidant, j'avais cru devoir comprendre, Monsieur Pierre Ferron. Je veux dire que c'était écrit (et très bien).

Edouard Glissant s'en est allé. Je pense à tous ceux qui l'aimaient. Son oeuvre, comme une lumière d'étoile, reste et nous accompagne.

En paraphrasant un des ses amis le poète haïtien Joël Des Rosiers, tout en saluant cette étoile majestueuse que fut Édouard Glissant, on dira qu'il nous offrit des "(...) aptitudes à lire la lumière provenant d'autrui (...)." (Vétiver, Joël des Rosiers aux éditions Triptyque 1999). La peine est grande.

Je profite de la réapparition, bien venue, de ce billet pour rappeler qu'Édouard Glissant était un abonné de Mediapart et qu'il avait en 2008 publié deux billets sur son blog, ici.

Merci pour cet article. Comment expliquer que la poésie n'ait plus droit de cité dans la littérature moderne.

Comment, pourquoi doit-on faire tant d'efforts pour extirper du néant les noms de ces enchanteurs ?

Les poètes sont des "mages de détresse" eux aussi. Plus pour longtemps, j'espère.

"Rien n'est vrai, tout est vivant", mais lui, malheuresument... vient de nous quitter ! Il restera vivant en nous, et entre ses pages à lire et relire, infiniment !

Rien qui apporte à ce qui ,avant, a été-et si bien-dit,sinon la tristesse .Adieu ou au revoir M. GLISSANT ( avez-vous lu le quatrième siècle ? )

Rien qui apporte à ce qui ,avant, a été-et si bien-dit,sinon la tristesse .Adieu ou au revoir M. GLISSANT ( avez-vous lu le quatrième siècle ? )

Sincèrement non, je n'ai pas encore lu Le Quatrième Siècle. Merci pour vos mots.

Edouard Glissant, je pense à vous.

"je fus en ce pleurer , où j'écoutais la nuit".

in Le sel noir

http://kacouy.blog.lemonde.fr

Excusez- moi la crtitique qui va suivre, mais "la geste", tout le monde ne sait pas ce que c'est, et ce ne serait pas honteux de le préciser. Je le fais: "poème épique du Moyen-Âge relatant les exploits d'un héros".

Ensuite restent à définir "épique" et "héros", à vous de le faire.

J'apprécie grandement Édouard Glissant.

 

 

 

 

La geste ici, c'est à comprendre par extension au sens que vous rappelez : Edouard Glissant comme chantre de notre histoire, de ses valeurs, à l'heure de ce qu'il nomme, avec d'autres, la "mondialité". Soit une pensée qui prenne en compte "les humanités" du monde.

Ainsi se reproduit une adéquation quasi miraculeuse entre la parole de l'homme et le monde des choses. L'eau que nous buvons a déjà été bue par nos ancêtres sur tous les continents, il en va de même pour nos paroles qui fondent notre relation au monde...

Je n'ai pas encore lu Philosophie de la relation, un beau projet...

 

 

Effacé

"Avant de partir, au petit matin du 3 février 2011, Edouard Glissant a en effet eu le temps de dire qu'il avait rêvé qu'on l'élisait ou qu'on le nommait, il ne savait plus trop, comme « âme vivante du monde »", écrit Edwy Plenel dans son évocation d'Edouard Glissant.

Mêlé à la tristesse de sa disparition, demeure ce sentiment de bonheur à penser à lui comme âme vivante du monde.

@ bellaciao, "vagabonder avec les poètes" :

"Je me sentis alors l'esprit divinement libre et le coeur content. J'allais d'un pas hardi, dégagé en même temps que vif, passant devant toutes sortes de gens qui me saluaient parfois aimablement, moi, jeune fringant voyageur, vagabond vagabondant..." (Robert Walser, Vie de poète)

J'aime bien ce que vous avez écrit. Vous donnez bien à penser ce que Glissant entendait par poème et par pensée. Bien éloigné de la "poétisation", du niveau scolaire et décébrant de la poésie. Celle qui vous déplace, d'inventaire en inventaire, sur les échasses des universaux. Celle qui ne cherche que l'intentionalité d'un auteur en prenant à parti de le confondre tout entier et de travers dans un ticket de commission.

En vous lisant, on prends le temps, sur votre épaule, de lire pas à pas, en empruntant l'allure du poète martiniquais, ce qui se vit de ne cesser de se raciner de toutes les sources à la terre et qui partout autrement qu'en dessous de soi est ce qui se nomme pensée...

Merci

... ce qu'un autre contemplateur méditatif poïéte du soleil, levant son pied sur celui-ci, pour y chercher, sans doute, des racines, et constatant que son pied avait la largeur du soleil, avait dit : de la base au sommet.

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