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Le trait

Vous écrivez? Vraiment? En êtes-vous si sûrs? En ces temps de dématérialisation de l'écrit (du geste au support), Ypsilon Éditeur publie un ouvrage passionnant de Gerrit Noordzij, Le Trait, enfin traduit en français, qui planche sur l'histoire de la typographie. Car c'est ainsi, il est un fait que l'on n'écrit plus. Non, je n'invoque pas par là les mânes de la littérature, je n'agite pas le sceptre desséchant d'un contemporain en manque de tout, pas plus que je ne m'apprête à porter une plume endeuillée sur la plaie de quelque défunt projet de vie. Non, le sujet est autrement plus grave. Il est collectif : nous n'écrivons plus. De façon manuscrite, à la main. Ou si peu, pour apposer, à main levée, une vague griffe au bas d'un document imprimé en guise de croix...

Mais trêve d'ironie. Pour pointu qu'il soit (comme une pointe de crayon, la fameuse « mine de plomb »... en graphite), l'ouvrage de Gerrit Noordzij a cet immense intérêt de « retracer » l'histoire déjà ancienne de cette dématérialisation de l'écrit. Où l'on perçoit que ce qui se concrétise spectaculairement aujourd'hui, au travers de la révolution technologique de l'Internet, au niveau des supports, était engagé depuis fort longtemps.

En soi, Le Trait est une théorie de l'écriture qui s'inscrit dans l'histoire de la typographie. Je cite l'éditeur : « Cette théorie a pour but principal de réparer la fracture qui a séparé l'écriture manuelle de la typographie avec l'invention de l'imprimerie. Selon son auteur, tous les caractères typographiques, quelle que soit la technologie avec laquelle ils sont créés, possèdent une qualité "écrite" sous-jacente. Dans ce livre, Noordzij présente certains concepts fondamentaux tels que l'espace à l'intérieur et entre les lettres. Il explique progressivement comment sont formés les traits de l'écriture, analysant les qualités différentes des lettres selon la nature et l'orientation de l'outil d'écriture... »

Autrement dit, la production de l'écriture a une dimension physique, gestuelle essentielle, en corrélation avec l'activité mentale. Et les procédés de mécanisation (accélérés sous le Second Empire) ont peu à peu éloigné le geste initial du tracé de la lettre reproduite, l'œil se cantonnant à la pratique, qui va aller croissant, de la lecture muette du support papier.

L'insaisissabilité du trait de crayonL'insaisissabilité du trait de crayon

Tout le travail de Gerrit Noordzij vise à décomposer le geste de ce tracé des lettres, ainsi qu'il le formule, dans « l'insaisissabilité d'un trait de crayon ». Et comment se forme un trait ?

« Les formes blanches déterminent la position des formes noires, mais les formes blanches sont faites à l'aide des formes noires. L'unité la plus élémentaire de la forme noire est le trait. Un trait est la trace ininterrompue laissée par un outil sur une surface d'écriture. Le trait commence par le report de l'outil. »

Trait effectué avec un outil triangulaireTrait effectué avec un outil triangulaire

Cet ouvrage, tout pratico-théorique qu'il soit, se révèle être une pièce maîtresse dans l'appréhension des enjeux contemporains de la production de l'écrit. C'est que, au bout de la chaîne, les applications qui en résultent sont en train de bouleverser radicalement les réalités humaines, sociales (et artistiques). Et à ce bel aujourd'hui, lui prêterions-nous une écriture si « appliquée »?

 

Le Trait, de Gerrit Noordzij, publié aux Pays-Bas en 1985, paraît aujourd'hui pour la première fois en français dans une traduction inédite de Fernand Baudin, chez Ypsilon Éditeur (88 pages, 16€), collection « Bibliothèque typographique » (qui accueille également un ouvrage de Martin Majoor & Sébastien Morlighem sur José Mendoza y Almeida).

Tous les commentaires

Sujet ô combien passionnant que celui du trait d'écriture...

Que dire de ce manuscrit de Marcel Proust ("Le temps retrouvé") ?...

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J'ai lu "A la recherche du temps perdu", la premiére fois, dans l'édition du Livre de Poche dont la couverture était faite des photos des cahiers et carnets de Proust. Un vrai bonheur que d'imaginer lire ces cahiers et carnets, l'écriture (le souffle "coupé"), la pensée "circonvolutive" (en volutes et spirales), tendant vers sa fin, c'est à dire son "inachévement". Le lire comme "directement", comme si je pouvais voir la main courir, revenir, écrire et raturer. "Comme un rude directeur de..."

Oui, la lecture du "manuscrit" est une sorte de lecture directe, et fait de la chose un objet d'art, en plus de son contenu, de ce qu'il dit, cet objet. Un peu comme d'être devant la toile même d'un peintre, plutôt que devant sa reproduction, fut-elle la plus proche du tableau qu'il est possible de l'être.

Sur cette page que vous nous donnez, chére Mithra, l'écriture pressée, hâtive -comme si le temps lui était compté pour tenter de tout dire : et sans doute Proust avait eu l'intuition que ce monde qu'il tentait de saisir -pas seulement le sien propre, mais celui qui l'entourait, ce monde d'avant 1914- comme s'il avait eu l'intuition qu'il allait finir bien tôt.

Certains manuscrits sont réputés être illisibles, ou difficilement. Celui de "la Recherche" paraît surgir d'un monde qui sera dévasté, non?

Oui, cher Pierre Ferron, le monde a basculé après la première guerre mondiale ; je suis d'accord là-dessus. A cause de tant d'hommes qui sont morts : plus de pères..., plus de repères...

Une vraie pièce autographe de "litté-rature" (selon Jules Laforgue), chère Mithra... Il est un vif paradoxe à la lecture de ce livre, Le Trait, c'est qu'en se pénétrant de cette gestuelle initiale qu'est l'écriture dans le tracé des lettres, on est d'autant confondu par la dématérialisation de nos pratiques d'écriture contemporaines. Entre autres relations d'activité, celles de la main et de l'oeil sont décidément très complexes...

Plus la technologie devient pointue, plus l'homme, en effet, s'éloigne de son corps. L'étude de l'écriture révèle la présence ou non, de celui qui écrit (à ce qu'il écrit). Cher Patrice, cela me donne très envie d'acheter ce livre.

Ypsilon figure à mon sens parmi les éditeurs les plus exigeants apparus ces dernières années (j'ai déjà signalé ses publications sur mon blog). A son catalogue, outre Yannis Ritsos, Sandro Penna, Unika Zürn, Pier Paolo Pasolini... Et qui plus est, chaque fois, des ouvrages de belle "facture"...

Quand on regarde les tablettes sumériennes, en cunéiforme, l'écriture semble déjà comme mécanisée...

 

 

Ne faut-il pas se tourner vers le calligraphe, plutôt que vers la scribe ?

 

La gestuelle du langage aussi primitive que sa musique...

...La différence entre le scribe, qui reproduit, et une écriture vivante, qui se crée...

"Faites comme moi, mais ne m'imitez pas" (J. Lacan)

Ce petit texte, cher kairos, pour accompagner ta réflexion (mais je ne dirais pas "mécanisée" pour l'écriture cunéiforme, plutôt "outillée" - et l'outil et la main, longue histoire...).

 

Scribe

«Ma table contre la fenêtre, par où l’arbre regarde.» De tant de livres, dans les plus belles bibliothèques, je me ferais plaisir à n’extraire que cette phrase-ci, de Jean Malaquais, si dissonante dans le contexte de son Journal du métèque (mais précisément elle est d’un écrivain). En la retranscrivant fidèlement, lettre à lettre, il me semble (mais c’est pure projection personnelle) que je pourrais mieux en percevoir toute la valeur symbolique, si tue, si rayonnante. Allez ! fais ton travail, scribe, oui, veille pour nous, veille à ce qu’une forêt de signes ne cache à aucun moment l’arbre qui croît dans ta maison de vie.

Pour Ypsilon, je confirme : leurs publications -attentives, soigneusement faites- fait de ses livres des objets rares, que l'on a plaisir à tenir en main, et sous les yeux, en plus de leur indéniable nécessité d'être : un véritable passage, une véritable transmission. Ils se distinguent.

Scribe, scripteur, écrivain, litté-rateur. C'est dans ce travail que se forme une pensée attentive à ce qui se pense : se réfléchit. Recopier certaines pages, d'autres auteurs, soigneusement, comme si on l'écrivait de soi-même -et, justement, on se prend à le penser soi-même, autre et unique- forme un substrat sur lequel on peut reprendre le chemin, mais accompagné, reprendre la quête d'un accomplissement (à la recherche d'une complétude, comme pour combler ce vide qui est en nous, comme est vide le "graal", le plat que l'on nous a produit lors d'un banquet initial).

Ecrire les mots d'un autre : les comprendre, les faire siens, lentement, péniblement : le travail du copiste deviendra ensuite celui de l'auteur d'autre chose : la même chose passant par un autre : soi-même, singulier, particulier. Les traces sur un champ. (J'ai vu des manuscrits bleu sur bleu : une étrange expérience d'apparition furtive)

Oui, Pierre. Le verbe "re-produire", quand on le décompose, dit toute cette étendue de sens, et des sens, du langage à l'iconographie.

Merci Patrice pour cette invitation à lire.

 

À noter que depuis une dizaine d'année, l'écriture manuscrite est à nouveau utilisée par les graphistes. Signe d'un temps ?

 

Pour ma part, j'alterne entre le crayon, le clavier et la palette. Trois expériences corporelles du rapport au trait radicalement différentes à mon sens, mais pas forcément contradictoires en effet. Le corps est toujours là, mais autrement.

 

Pour compléter sur le rapport de l'outil et de la main. Cela me fait penser à un passage très beau de Peter Sloterdijk dans "Sphères III, Écumes" où, inspiré par le développement de Heidegger sur l'util dans "Être et temps", il définit un des neuf topoï de l'anthroposphère comme chirotope – le monde à porté de main. Il insiste sur le devenir de cet organe du corps, premier sujet de l'éducation qui "remplace la préhension naïve par le savoir toucher".

 

Extrait p. 326 : " La main apprend de bonne heure comment on peut prendre les choses, et, jusqu'au bout, n'arrête pas d'apprendre. Dès lors, la main intervient comme l'éclaireur du corps humain sur le front de la réalité, avec doigté, en contact avec beaucoup de choses, chargeable, cherchant le succès – alors que tout le reste commence à prospérer sous le bouclier de l'outil et passe son temps biologique de rêve où l'intra-utérin retenu coexiste avec ce qui demeure puéril et juvénile. L'état adulte qu'atteint la main implique une "éducation" au sens dialectique du terme, parce que chaque manipulation consciente suppose un élément "d'aliénation", de dévouement à l'objet, avec un retour à soi-même, c'est-à-dire une sensation tactile simultanée. De cette "double réalité active-passive", la maturité de la main ressort comme unité de l'aliénation à l'égard de l'autre et du retour à l'activité autonome."

 

 

Impatient de lire cette étude.

Merci Stéphane, riche et intrigant ce passage. On pourrait dire de ce "dévouement à l'objet", en tant "qu'élément d'aliénation" qu'il est un rapport à "soi-même" et donc à l'autre considéré comme le "même" (en soi, déjà). D'où qu'il ressort comme "unité d'aliénation à l'égard de l'autre". C'est à creuser...

Ce matin, lisant "L'expérience inquiète du visible", j'aurais souhaité te recommander la lecture d'un texte de Chloé Laplantine sur Benveniste (plus précisément, une étude de Benveniste sur la poétique de Baudelaire). C'est dans la revue Résonance générale. Elle y travaille la notion "d'icone", sans accent circonflexe, et l'adjectif "iconique" dans le sens d'une mise en relation dans et par le langage qui t'intéresserait vivement, je pense. Même s'il s'agit d'une autre expérience de rapport au signe (le langage, ici). Expériences que tu as bien raison de dissocier...

En regard du très beau texte de Patrice, et de cette réflexion que je vais lire sur le Trait, un site de la BNF que je trouve passionnant, consacré aux brouillons d'écrivains et dans lequel j'aime me perdre. Une véritable invitation au voyage.

(Le "club" que j'aime, vous tous, celui qui m'est nécessaire, où j'apprend tant de choses...)

(Le "club" le plus beau d'Internet, celui de Médiapart ; un club de quelques poètes..., assoiffés de la beauté de l'amour...)...

Et merci Christine pour ce lien d'entre les liens...

Echo...Petit écot.

" En hébreu les voyelles ne sont pas des lettres. Les Hébreux disent que "les voyelles sont l'âme des lettres" et que les lettres sans voyelles sont "des corps sans âme". Pour que cette différence entre lettres et voyelles soit plus clairement comprise, on peut très bien l'expliquer en prenant l'exemple de la flûte que les doigts touchent pour jouer; les voyelles, c'est le son de la musique; les lettres, ce sont les trous bouchés par les doigts. La langue hébraïque est comme un désert de pierres sur lequel souffle un vent étranger. Nulle part les voyelles ne sont présentes; elles sont soit sous-entendues, soit exprimées par des points ajoutés aux lettres.(...) On les dirait usées par la voix humaine qui les ressasse comme l'océan fait des galets."

Je me délecte de chaque commentaire à la suite de ce billet si passionnant, et du vôtre aussi, chère Bérangère Bonvoisin. Oui, les voyelles... Et n'en est-il pas de même dans la langue arabe, où il me semble me souvenir qu'elles apparaissent sous forme d'accents - renvoyant là au grain de la voix (l'âme dont vous parlez) ?

Merci pour l'invitation à lire et merci aussi pour ces commentaires que j'ai lorgnés comme l'aurait fait un "voyeur".. Ce club Mediapart est vraiment ce qui pouvait m'arriver de mieux.

Votre commentaire m'a fait sourire, Patrick. Comme on sourit en apprenant une bonne nouvelle...

De l’est à l’ouest et l’ouest à l’est…

L’écriture hébraïque et l’écriture arabe s’écrivent de l’est à l’ouest, l’écriture latine de l’ouest à l’est. Les langages sont comme des chats: Vous ne devez pas caresser leur poil dans le mauvais sens. Les nuages viennent de la mer, le vent chaud du désert, les arbres se courbent sous le vent, et les pierres volent de tous les quatre vents, dans les quatre vents. Ils lancent des pierres, ils jettent la terre, l’un sur l’autre, mais la terre toujours retombe sur la terre. ils jettent la terre, voulant s’en défaire. Yehouda Amihaï

Très beau, merci beaucoup.

Je découvre un ouvrage (passionnant) et un éditeur (de qualité)

Cela dit si l'ordinateur et Internet (sans oublier les SMS) font qu'on n'écrit de moins en moins "à la main", la vogue des activités de calligraphie (de nombreuses activités mettant en jeu la calligraphie sous son jour "artistique" remportent un grand succès) montre que le "ressenti physique" de l'écriture n'a peut être pas dit son dernier mot;

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