Une île pour Ritsos
Est-ce que marquer symboliquement le centenaire d'une naissance, celle de Yannis Ritsos, peut rapprocher de quelque manière du désespoir, de la révolte d'une jeunesse actuelle ? Oui, sans doute, si on a la Grèce à l'esprit.
Et oui, assurément, par effet de vases communicants, si l'on en juge au travers des grands idéaux, et des combats personnels, qui ont animé le siècle du disparu, même si lui-même ne tisonnait plus que cendres de ce volcan révolutionnaire, bien éteint, à la fin de sa vie. Tristement éteinte, à l'en croire, avec ce siècle, qui fut le nôtre pour partie.
Tant ce disparu, ce poète glorieux, lui aussi, Yannis Ritsos, ce fut un homme. Né en 1909 sur l'îlot rocheux de Monemvassia dans le sud de la Laconie, il s'éteignit en 1990. Dans son existence, il y eut deux failles incommensurables. Tout d'abord, la guerre civile féroce, trop méconnue, qui suivit la Seconde Guerre mondiale en Grèce. Dans cette période, le communiste d'alors Ritsos fut détenu en camp d'internement, notamment dans l'île grecque de Makronissos. Puis deux décennies plus tard, ce fut le fameux coup d'État des Colonels. Et à nouveau la détention dans les îles (Yaros, Léros, Samos).
Grâce au travail de traduction de Pascal Neveu, les éditions Ypsilon viennent d'ajouter à Temps pierreux – Makronissiotiques, poèmes de la première déportation de Ritsos, une édition intégrale de Pierres, Répétitions, Grilles, recueil qui avait fait l'objet d'une parution partielle en 1971 par Gallimard sous le titre Pierres, Répétitions, Barreaux.
Ces poèmes ont été écrits au jour le jour, comme des pages de journal qui seraient dédiées à l'ombre de soi-même quand soi-même on serait la proie. La proie de ses idées, parce que livrées à d'autres comme en un cauchemar vivant. Que l'on paierait de tout son corps.
Dans son corps, un autre corps, grand impénétrable,
muet, – un mutisme tout-puissant. A midi
ou le soir, au souper, sous une lampe calme, quand il porte
lentement, avec soin, la fourchette à sa bouche, il le sait
qu'il nourrit cette autre bouche, inconnue, insatiable.
(Silence, Yaros, 27.07.68).
Plus tard, les statues furent entièrement cachées dans les mauvaises herbes.]
Nous ne savions pas
si les statues rapetissaient ou si les herbes montaient. Seule
une grande main de bronze émergeait au-dessus des joncs,
sous la forme d'une inconvenante et terrible bénédiction. Les bûcherons]
passaient par le chemin du bas – ils ne levaient jamais la tête.
Les femmes se couchaient sans leur mari. La nuit,
nous entendions les pommes qui tombaient une à une dans la rivière ; puis,]
les étoiles qui sciaient calmement cette haute main de bronze.
(Signes, Yaros, 16.05.68).
Ô Ritsos, sois-en certain, les îles sont des volcans, et il arrive qu'ils se réveillent...
Il a dit : je crois en la poésie, en l'amour, en la mort,
C'est justement pourquoi je crois en l'immortalité. J'écris un vers,
j'écris le monde ; j'existe ; le monde existe.
Du bout de mon petit doigt coule une rivière.
Le ciel est sept fois bleu. Cette pureté
est encore la première vérité, ma dernière volonté.
(Hypothèque, Samos, 31.03.69).
Yannis Ritsos, Pierres, Répétitions, Grilles, Ypsilon éditeur (272 pages/25 €). Poèmes traduits par Pascal Neveu, préface de Bernard Noël. Avril 2009, Paris (voir lien sur mon blog).


Tous les commentaires
Quelle est la différence entre ces mots, choisis, parfois rares, qui nous laissent sur le continent, et d'autres, presque semblables qui nous emmènent sur l'ïle ? Ce mystère là, qui n'est pas le même pour chacun, me sidère. Moi c'est: "Les bûcherons passaient par le chemin du bas – ils ne levaient jamais la tête. Les femmes se couchaient sans leur mari. La nuit, nous entendions les pommes qui tombaient une à une dans la rivière ". Pardon à la haute main de bronze..
Tu as raison, ce passage est très beau, qui plus est de la main d'un détenu. Quant à l'autre main... Ritsos était pénétré de la mythologie grecque jusque dans son tréfonds. Mais tu as remarqué, il ne met pas dans les mains des bûcherons cette scie.
Non, pas remarqué. Enfin, trop peu. Juste remarqué que l'île est l'endroit même de la liberté, amarres larguées, et remarqué, aussi, que l'île peut devenir l'endroit même de l'enfermement. Détenus, oui bien sûr: " ils ne levaient jamais la tête". Puis, "la nuit nous entendions". Ne pas dormir à plusieurs est un signe. Mais il est là, le miracle, dix mots, un fragment.
Comme si la fraternité tenait en ces dix mots, entre ces dix doigts. Un fragment d'humanité.
kairos Bravo pour ce travail de tout premier plan d'une jeune éditrice qui ose affronter le silence d'à peu près toutes les époques sur la poésie! Gallimard ne réédite plus, il me semble, l'immense Yannis Ritsos, sinon pour sa collection de poche et sous forme d'une anthologie ("Le mur dansle miroir"), certains titres devant même être épuisés. Sort identique pour un autre très grand poète, Vladimir Holan, tchèque, que je me permets juste d'évoquer au passage. Et bravo aussi à toi de tenir la boussole vers ces champs ou chants magnétiques...
Merci pour Ypsilon (et pour Isabella Checcaglini), cher kairos. Et on compte sur toi pour évoquer Holan, boussole orientée à l'est...
Dominique Conil évoque "ces mots... ...qui nous emmène sur l'île." Moi c'est : ".... J'écris un vers, j'écris le monde ; j'existe ; le monde existe. Du bout de mon petit doigt coule une rivière. Le ciel est sept fois bleu. Cette pureté est encore la première vérité , ma dernière volonté." Parole de résistant. Parole de vrai croyant. "Le ciel est sept fois bleu." Je le vois , ce ciel. Il me le fait voir , ou plutôt : me le donne à voir.
Poèmes extraits (presque) au hasard du livre. C'est dire l'émerveillement que suscite la lecture de ce diariste poète. Et cette chance qui est donnée de pouvoir enfin lire l'intégralité de cette oeuvre, l'ordonnancement des poèmes étant par ailleurs remarquable (sur la page et au fil des pages).
Le titre lui-même du recueil, et celui que tu as choisi, Patrice, résonnent dans toutes nos îles.
Je fais mienne ta "parole en archipel", Anne.
Je ne sais si je préfère grilles à barreaux...
Bernard Noël, dans sa superbe préface, explique ce choix (du traducteur et de l'éditeur sans doute), "parce que le mot grilles traduit plus littéralement le mot grec [utilisé par Ritsos] et représente mieux le système de clôture qui isolait les camps de concentration".
Je suis revenue passer un moment dans cette île, retrouver son silence particulier. Le deuxième corps, impénétrable, et sa bouche, inconnue, insatiable, sont là. Je les sens.
Passe et repasse autant de fois que tu veux, c'est ça le poème. Il garde le passage.
"Dans son corps, un autre corps, grand impénétrable, muet, - un mutisme tout puissant." comme la hantise muette de l'espace (ou de l'azur 3 fois crié).
Sidéral, chère Stéphanie, "l'azur 3 fois crié"...