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Une main, demain

Certes, il s'agit d'un poète (il n'est pas utile d'ajouter « grand »). Peu connu, prisé pourtant (par l'acteur Johnny Deep par exemple, qui a acquis un de ses manuscrits autographes). Mais ce qui n'est pas banal, c'est que l'édition enfin complète de poèmes de jeunesse d'un auteur fasse événement en regard de l'œuvre soi-disant consacrée, c'est-à-dire déjà mise en rayon par l'histoire littéraire.

Comme si le taquet du jugement porté sur une œuvre s'était soudainement affolé, remontant le temps, comme une erreur, à la baguette d'un sourcier sans âge.

Ce conte d'édition concernant Jean-Pierre Duprey a eu lieu en 2001. Outre-Atlantique, des avions brisaient les imaginaires par nuées dans la canopée des gratte-ciel. Aussitôt surgie de derrière les écrans, une ville rose sirocco soufflait sur le sigle explosif d'un accident industriel. Comme un refrain vague.

Le conte tout-terrain contemporain.

Ainsi cette même année paraît un fort volume intitulé Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, une superbe recension de la modernité poétique.

Il y est question du poète Jean-Pierre Duprey. On peut lire sous la plume même de l'editor de cette somme : « [...] il se peut que cette œuvre ait souffert d'être décalée [...] tout se passe en effet comme si ses livres avait [sic] été écrits vingt ans plus tôt [...] et non après la guerre, alors que la poésie française avait largement opéré un retour au réel. »

Un mois très exactement après cette parution, on découvre, enfin intégralement rassemblés par les soins de Sylvain Goudemare, les poèmes qu'écrivit cet adolescent à tout au plus 16 ans. Les précédentes éditions, présentées comme telles, n'étaient donc pas complètes. Et on le savait. Ces poèmes de jeunesse n'avaient pour la plupart pas été retenus.

On sait comme les contes peuvent être cruels. Avec les vivants.

 

Les yeux des enfants bleus que traverse le vent

Au long des cloches un nuage blessé

Respire et secoue ses sequins dans ses poches

Il a sur la poitrine une larme d'argent

 

Danse des dés sur l'ardoise en chiffon leurs yeux

Plongent dans le hasard où les zéros vont la bouche vide

La lune est une guitare de métal

Qui part en rayon mort sur sa monture aveugle

 

Les yeux des enfants roses que traverse le vent !

 

Le fifre est trop lointain dans son voyage aigu

La chute de la lune éclate, son cadavre

Dressé entre les gifles et l'air

Les enfants sont des morts qui partent pour la vie

 

On naît toujours trop tôt pour quitter la vie. N'empêche, ces poèmes inédits sont sans doute parmi les plus marquants qui aient été publiés dans cette dernière décennie. Comme à rebours de l'histoire littéraire, de ces décors. Et par-devers ceux qui ferment les portes et les fenêtres.

Jean-Pierre Duprey n'est pas un inconnu. Mais un poète de la deuxième génération surréaliste. Celle précisément dont l'histoire littéraire ne sait rien, ou si peu. Et pour cause, puisqu'elle accomplit, in vivo, à la lettre, le vœu d'occultation du surréalisme lancé par Breton. Ils n'ont donc pas fini de revenir, ces poètes.

 

Mais voici de sa main un florilège, puisé dans La Fin et la Manière, le recueil qui fut publié comme étant son dernier gestus, de « la main qui fait » (il fut sculpteur) :

 

« Alors, je perds la face -- la face penchée par-dessus moi. Le ciel est ouvert lorsque l'on dort... Les gants sont plus vivants qu'une main... Mais les miroirs sont surpeuplés, car je n'y vois plus rien »

 

« La main s'étend par une blessure de la carcasse, la main à cinq langues fourchues, qui se casse, la main à cinq langues fourchues, qui se fourchent, se fourchent, se fourchent... »

 

« Le temps est là, chrysalide dans l'oreille, moule de sable pour les mains, le temps qui nous apprenant cœur par cœur, doigt par doigt, cheveu après cheveu, pour nous défaire et nous refaire au même endroit, copies après copies, sans que jamais nous puissions nous relire »

 

« Ce que l'eau brûlait, nos mains s'y cherchaient. »

 

« C'est ici, disait une voix, c'est ici que j'apprends à défaire mon corps... J'ai déchiré mon corps, cette mâchoire autour d'un creux. Et mon geste, c'est l'espace cerné, le moule, en griffes radiées, réversible à l'image d'un gant de la nuit cloutée... Et je préfère m'ouvrir les mains. » (...)

 

Un soleil de demain, en sa chaleur de cruauté crispée, nous saisira DEMAIN, comme nous en reparlerons. » (...)

 

Où file entre les mains de sable de ce diseur de bonne aventure le temps du poème réinventé :

« Ses mains jointes sont la preuve de la petite forme incrustée aux paumes et que le temps veut battre, battre d'un cœur sans couture. »

 

Jean-Pierre Duprey (1930-1959).

Derrière son double (1950) ; La Forêt sacrilège (1964) ; La Fin et la Manière (1970), aux éditions du Soleil Noir (François Di Dio).

Œuvres complètes, Bourgois, 1990, rééd. Poésie/Gallimard poche, 1998.

Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits (de jeunesse), Le Cherche-Midi, 2001.

 

Tous les commentaires

kairos "Le génie de Duprey est de nous offrir de ce noir un spectre qui ne le cède pas en diversité au spectre solaire", André Breton... Et toute enfance qui reste en nous n'est-elle pas cette "forêt sacrilège"? Merci de donner cette dimension "autre" à Mediapart... Amitiés.

Merci Patrice Beray de nous permettre cette découverte. Je me suis arrêtée sur cette citation, que vous nousfaites partager : « Le temps est là, chrysalide dans l'oreille, moule de sable pour les mains, le temps qui nous apprenant cœur par cœur, doigt par doigt, cheveu après cheveu, pour nous défaire et nous refaire au même endroit, copies après copies, sans que jamais nous puissions nous relire » Arrêtée; et maintenant je vais m'y attarder un peu. Nous défaire et nous refaire au même endroit,

Quel bonheur de lire ce billet, merci Patrice pour cette nouvelle découverte. Fantie B. a raison, "je vais m'y attarder un peu"...

Quel joli titre de Billet, Patrice, Une main, demain pour parler de ce poète sculpteur, auteur de Un bruit de baiser ferme le monde. Les enfants sont des morts qui partent pour la vie, mais avec la main tendue et le baiser sur les lèvres. Merci de cette douceur.

Juste merci, Patrice. Encore une découverte que je te devrai....

Moi, ce qui m'émerveille, c'est la beauté de vos retours, en commentaire. Cela donne envie de repousser les nuits avec des pages blanches. Pour être toujours là...

un bruit de baiser ferme le monde oui Magnifique! il n'y a plus qu'à courir pour se procurer le recueil et plonger ! Merci, un de plus...Patrice Beray

A chacun de vos billets, je tente de trouver des mots nouveaux pour dire un plaisir de découverte ou de redécouverte à la fois identique et toujours renouvelé, comme la mer vue par le poète. Pour traduire ce que votre infinie sensibilité nous apporte. Je renonce et vais plutôt retrouver des poèmes de Duprey, vous suscitez l'envie de lire, de relire, comme personne. Merci !!

Merveilles, que ces "correspondances". Pour dire vrai en une confidence révélée: c'est le dernier billet de Stéphanie Serre qui m'a incité à replonger dans Duprey !

C'est vrai c'était en 2001... je m'en souviens très bien que je l'ai découvert , ce frère rouennais. Il est là, pas loin d'Artaud et de Mandelstam, près de ceux qui remuent. Tu me fais souvenir Patrice, qu'en novembre, tonymaj, m'avait posé une question, à laquelle je n'avais pas répondu, sur ce qu'était " la circonférence du haut", dans le poème l'air du temps, et s'il s'agissait d'une auréole ? Merci à toi et à Stéphanie !

Ou une aura, bien chère Vancouver ?

Ah oui,merci , alors un des sens possibles " poser le cul sur - l'aura - " ( l'épiphanie du mal, peut-être ?) Je vais relire, différemment, par ton formidable texte ouvert. Le spectre solaire dont parle Kaïros, me fait penser à une mouette. Un oiseau si beau et si dangereux.

Dangereuse?... pas celle de Tchekhov je présume? :)

« Ses mains jointes sont la preuve de la petite forme incrustée aux paumes et que le temps veut battre, battre d'un cœur sans couture. » C'est beau... Merci.

Nadja... Avec Duprey, vous êtes prédestinée.

Il a également écrit ce beau J'habite mes mains de préférence (en exergue de "Réincrudation"). Comment, avec ces poèmes écrits à seize ans à peine, le silence choisi à partir d'un moment et sa mort si tôt survenue, ne pas penser à celui qu'il tutoie en le nommant "Médiateur" (Rimbaud) ? Ce qui aussi me frappe, dans le poème que tu cites, dans d'autres que j'ai pu lire dans ses œuvres (in)complètes, c'est la présence de couleurs qui se répondent. Bleu / rose, rouge / vert, blanc / argent, cendres / sang, blanc fer / rouge fer, acajou / sanguine, sang / bleu-noyé, une palette où domine le rouge, où le noir lui-même provient du sang : ce qui est rouge s'épaissira jusqu'à la consistance du noir. Merci pour ces poèmes revenus, pour la promesse du retour de ces poètes qui n'ont pas fini de revenir.

Merci Anne pour ce beau message, à "contre-temps" ---

Du temps au temps le retour. Pour la ville rose sirocco.

Trouvé d'occasion, à Paris, Un bruit de baiser ferme le monde (chez l'éditeur-libraire Le Dilettante, un lieu magique où je m'attarde souvent, malgré moi).

Formidable que tu aies mis la main sur ce livre.

Aujourd'hui, en remontant par une rue parallèle à la mienne, en surplomb de la gare centrale, trouvant une figure de la rue immanquable à Rouen que je savais être dans les parages ayant repéré un de ses dessins gravés caractéristiques sur une porte métallique, l'écoutant à l'heure où sonnent les cloches des églises battant le rappel dans ce quartier de petits-bourgeois, psalmodiant des mots incompréhensibles de sa voix si douce, je pensais simplement qu'il me serait impossible de l'interrompre, rue du Champ des oiseaux...

Et puis, tiens, me dis-je, c'était la "journée mondiale du refus de la misère" hier. Eh oui, sonnez cloches sans raison et nous aussi/ nous nous réjouirons au bruit des chaînes/ que nous ferons sonner en nous avec les cloches...

 

 

 

 

Découverte du site "les mots d'Alain". A faire passer.

 

C'est particulièrement réconfortant de savoir que des personnes ont eu à cœur de créer un tel site consacré à cet homme et à son ouvrage obstiné de facteur Cheval des façades et des gouttières.

Merci, Patrice, pour ce récit qui prolonge ton billet et fait naître tant d'images.

L'existence du graveur des rues rouennais réveille le souvenir de quelques êtres rencontrés autrefois : l'homme qui chaque dimanche faisait en chantonnant doucement, paroles et mélodie improvisées, le tour complet du marché d'une petite ville de l'Oise, sans jamais rien acheter ; l'homme qui chaque jour marchait des heures sans s'arrêter dans une ville de Mayenne. Tout à leur affaire, ils rendent dérisoires nos mots et futiles nos vies organisées. De quel côté les chaînes, de quel côté la plus grande liberté ?

 grand merci pour ce conseil qui vient illuminer la Une ; je vais, de ce pas, dans ma librairie préférée, chercher ce poète de moi inconnu.

C'est vous, cher Patrick Rodel, qui offrez la Une à Jean-Pierre Duprey... Bonne découverte de ce poète d'une intensité verbale rare.

 

***

Et aujourd'hui encore...

J'y suis aussi... à quelques pas perdus de la forêt de Jean-Pierre Duprey...

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