Mon.
28
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Rosa rosae

«Des roses, des roses, des roses!» serait-on tenté de lancer, prenant au vocable de Charles Cros la délicieuse et mutine Anouk Grinberg pour sa poignante interprétation de lettres de prison de Rosa Luxemburg. La comédienne vient en effet de faire éditer, rassemblé sous le titre de Rosa, la vie, un copieux choix de la correspondance personnelle de la théoricienne et activiste révolutionnaire, accompagné d'un CD de la lecture qu'elle en donne, aux Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières.

Ce recueil de lettres prend date dès 1904-1905 dans les affaires mêmes du temps ; déjà, Rosa Luxemburg (1870-1919) peut s'écrier: «Mes très chers [...] le destin m'a rattrapée : j'ai été arrêtée.» Cette correspondance prête très vite le flanc à l'histoire avec le déclenchement du premier conflit mondial en 1914, qui vaut à la prétendue «Rosa la sanguinaire» d'être à nouveau emprisonnée pour ses positions pacifistes, antinationalistes, jusqu'à fin 1918, un mois avant son assassinat en pleine insurrection spartakiste, qu'elle aiguillonnait avec ferveur, à Berlin.

Loin de la lettre d'apparat, qui feint d'être adressée à un destinataire pour viser un plus large public, Rosa Luxemburg ne cesse d'inviter à un dialogue sans concession ses correspondant(e)s, tournant ses sentiments intimes au filtre d'un monde naturel remémoré, tour à tour enchanteur, cruel, toujours vivace. Le sort d'un scarabée mutilé, les signes dont se parent les allées et venues des mésanges, l'extermination des Indiens d'Amérique, tout épanche sa vie de recluse.

Cette observatrice critique des premiers instants de la révolution bolchevique revient constamment sur son combat contre «la vieille social-démocratie», inféodée à l'impérialisme allemand : «La liquidation de ce "tas de pourriture organisée" qui se fait appeler aujourd'hui social-démocratie n'est pas une affaire privée, qui relève de la seule décision d'individus ou de groupes isolés» (Lettre ouverte écrite en prison en janvier 1917).

Ces lettres adressées pour la plupart à des proches prennent également tout le sens de son engagement intellectuel, politique, tendant précisément à extirper des relations humaines tout caractère privatif, au sens où elles masqueraient, travestiraient, dès lors, le rapport de l'individu à la «société» refondée comme telle, en son entièreté, à partir des «masses» dominées.

C'est dire qu'il souffle dans cette correspondance le même état d'esprit de contestation radicale, politique, qui va animer le mouvement Dada de Berlin jusqu'en 1920 (autour de Raoul Haussmann), attentant au caractère privé du rapport de l'artiste à son art, au nom d'une intériorité dévastée par l'histoire.

Quatre-vingt-dix ans après son assassinat, le doute persiste quant à savoir si le corps retrouvé et inhumé en 1919 est bien celui de Rosa Luxemburg. Des examens scientifiques seraient en cours...

Rosa, c'est la rose de personne (Paul Celan).

 

Rosa, la vie - Lettres de Rosa Luxemburg, textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernadi et Anouk Grinberg. Introduction d'Edwy Plenel, «Rosa Luxemburg vivante». Les Editions de l'Atelier/Les Editions Ouvrières, 2009. 25,50€, 256 p. CD-Rom joint : la lecture d'Anouk Grinberg de lettres de Rosa Luxemburg sera diffusée sur France-Culture le 27 septembre 2009.

Je signale aussi la réédition d'Introduction à l'économie politique, de Rosa Luxemburg. Préface de Louis Janover, «Rosa Luxemburg, l'histoire dans l'autre sens». Toulouse, Smolny, 2008.

Voir également dans le Club Mediapart, article de Philippe Corcuff sur la philosophie politique de Rosa Luxemburg.

Tous les commentaires

Désolé, la fonction 'commentaire' était bloquée (pour une raison que j'ignore, il m'a suffi de réactiver la coche 'lecture/écriture').

P.-S. Quelques difficultés à remettre le texte en forme...

Ne soit pas désolé, Patrice. Ce laps de temps ne nous a pas empêcher de lire, et méditer...

L'essentiel, c'est qu'on pouvait quand même lire et recommander !

Rosa, la vie… Un beau titre pour ce recueil de lettres dont la lecture, à un siècle de distance, semble importante pour aujourd'hui, où l'on voit à nouveau monter le “tas de pourriture organisée” qui fermente devant notre porte.

En espérant, Patrice, que tu arriveras à retrouver la mise en page initiale de ton texte, avec notamment la reproduction de la couverture de l'ouvrage.

 

Quelle belle idée de réactiver le combat contre la vieille social-démocratie. Y qué vivà Rosa! Muchas gracias senor Patrice.

Et quelle "vie humaine" que celle de Rosa Luxemburg: c'est toute la force de cette correspondance que d'en montrer la teneur, comme quoi le politique est une éthique des relations humaines.

"Un monde doit être renversé, mais toute larme versée alors qu'elle aurait pu être essuyée est une accusation."

Le politique est une éthique des relations humaines...Je retiendrai ces mots, Patrice. Et je les maintiendrai. Ils vont servir dans des temps très proches (à dire vrai : dès demain, dès tout à l'heure.

Et "toute larme versée alors qu'elle aurait pu être essuyée est une accusation" ! Grandeur et force de ces mots, par une personne qui a engagé sa vie.

La merveille de ces mots, c'est qu'ils sont "tout-terrains". Force de ces pensées où tout fait lien, du poétique, du social. Et où même la plus rugueuse, repoussante "réalité" ne trouve qu'à aviver la sensibilité, sans la détourner. Et où on se suit encore, Pierre.

Patrice , encore une fois, merci pour ces découvertes

C'est , toujours , un plaisir

Je vous associe à mon commentaire précédent, Ben et Grain de sel.

Et Anne, bien sûr, qui m'a averti de l'enrayage de la fonction "Commentaire".

Que sait-on de la vie personnelle de Rosa Luxemebourg, amoureuse par exemple? En quoi elle s'accorderait ou non avec la "Révolution"? J'ai toujours trouvé bizarre, et somme toute contradictoire et contrariant, que l'héroïne de la Commune de Paris, Louise Michel, ait pu être surnommée "La vierge rouge"...

Les précieuses petites biographies qui accompagnent Rosa, la vie rapportent que Leo Jogiches, qui fut longtemps son compagnon, et qui était resté son ami et son allié politique, a tout fait pour démasquer les assassins de Rosa Luxemburg (et de Karl Liebknecht). Il fut arrêté et tué par la police deux mois après eux.

Rosa Luxemburg était un être aimant, ce dont ce livre en particulier témoigne, cher kairos. Et plus largement de sa soif inextinguible de vie.

cher Patrice, je me suis mal exprimé, je me demandais si la contestation du système économique avait un prolongement dans sa conception de la vie, les moeurs... Merci de tes lumières

Du tout, tu n'étais en rien obscur, cher kairos...

Anouk Grinberg était ce dimanche l'invitée de l'émission "Tire ta langue" d'Antoine Perraud sur France Culture. On peut l'écouter.

 

“Tire ta langue” est de retour ? Quelle bonne nouvelle ! J'avais écouté Anouk Grinberg dans “Jeux d'archives”, qui semblent avoir disparu de la nouvelle grille. Et beaucoup aimé l'indignation qu'elle exprimait à propos de la manière dont sont dites les informations.

Je podcaste l'émission pour l'entendre parler de ces lettres.

Je préfére la version poéticienne... Sans dommage pour Philippe Corcuff. "Brother in arms", Philippe...

vous vous êtes retrouvé dans "mes blogs" par je ne sais quel mystère puisque je ne vous y ai pas mis :-)))

du coup, en allant vérifier ! je tombe sur votre article ! youpi !!! car j'ai une si profonde admiration pour Rosa L(et aussi, pour d'autres raisons pour Anouk G) que je vais me précipiter sur le livre et le CDRom....

merci tout plein à vous et au "mystère" sans lequel je ne vous aurais pas lu (je suis abonnée mais ne lis pas tous les jours, loin de là)

du coup, je décide de vous garder dans "mes blogs" justement :-))))

il me semble avoir entendu quelque part (ya un certain temps) l'annonce d'une pièce de théâtre précisemment sur Rosa L avec Anouk G .... s'agit-il des mêmes textes ? cette pièce se joue-t-elle encore ? si quelqu'un est au courant, ça serait fort sympa de m'aiguiller car votre post me réactive le désir de me plonger dans la vie de Rosa L ....merci d'avance ...

amicalement

Basta

Mais avec plaisir : Anouk Grinberg lit Rosa Luxemburg au théâtre de la Commune, à Aubervilliers, du 24 septembre au 9 octobre: voici le lien où vous trouverez tous les renseignements demandés.

Le jeudi 1er octobre, un débat entre la comédienne et Edwy Plenel suivra la représentation, en partenariat avec Mediapart. Et pour ceux qui ne pourront se déplacer cette lecture d'Anouk Grinberg des lettres de Rosa Luxemburg sera diffusée sur France Culture le 27 septembre 2009...

merci beaucoup ...

je ne manquerai pas de m'y rendre (et puis faut bien dire que le nom du théâtre, ça vous met déjà en condition :))

why not, le jeudi 1er oct : encore un "plus"

en tout cas, j'irai !

bon week-end et encore merci pour l'info

Basta (enchantée)

J'ai écouté Anouk Grinberg dimanche soir et j'ai été le plus souvent déçue par son interprétation, trop jouée à mon goût, “surinterprétée”, une émotion rajoutée qui desservait le texte.

D'où le désir de lire moi-même ces lettres, pour (re)trouver leur ton. Mais les Éditions de l'Atelier n'ont pas prévu de publier le livre sans CD…

A dire vrai, la lecture d'une lettre m'a paru, à l'audition du CD, surjouée. Ce qui ne m'a donc nullement empêché d'aimer et le timbre, et la diction d'Anouk Grinberg.

Le plus important, bien sûr, c'est de relier - par ces lettres - une vie à une pensée. Car il est frappant à la relecture de textes tels que L'Accumulation du capital ou la si bien nommée Introduction à l'économie politique comme Rosa Luxemburg avait bien conscience que le capital avait de beaux jours devant lui. D'où cette recherche fascinante qui transparaît dans ces écrits du "temps" de la révolution sociale en son avènement voulu par le plus grand nombre. D'où aussi d'un côté sa portée critique à l'égard de tout travestissement de l'histoire, de l'autre sa capacité à s'abstraire, et à filer une relation au monde très personnelle. Et jusqu'à nous, cette utopie, portée par une éthique de la vie humaine, qui cherche toujours son lieu...

Son timbre oui, magnifique. Ma déception était probablement à la mesure de la puissance de cet “instrument”.

Mais le nouvel article de Mediapart consacré à cette lecture des lettres commence par “Quand l'opinion opine, il ne fait pas bon tiquer”…

C'est bien sûr secondaire, au regard de ce que disent les lettres, de ce qu'elles nous disent, à nous qui avons en apparence renoncé aux utopies.

Et cela ne retire rien au mérite premier d'Anouk Grinberg, qui les a traduites avec une belle exigence, sans rien connaître de l'allemand (seuls ceux qui ne savent pas ce qu'est une traduction peuvent trouver cela étrange).

Passant d'un billet à un autre, d'une Rose à l'autre, je découvre cette femme nommée Rosa, et c'est sans doute - en tant qu'être humain -, cette "rose de personne" qui me fait le plus de plaisir.

Merci infiniment, cher Patrice Beray.

Merci, chère Mithra.

Un rien nous étions, nous sommes, nous resterons, en fleur : la rose de rien, de personne.

 

Rose de rien, de personne ? Un homme (une femme) est moins seul qu'il ne le croit parfois, car d'aucun(e)s savent parfois l'entendre... - même si dans ce lieu-là, il n'y pas de mot.

.

Notturno, andante - Alexander Borodin [7.57]

http://www.musicme.com/Quartetto-Paolo-Borciani/albums/Alexander-Borodin:-L%27opera-Per-Quartetto-D%27archi-3700368438428.html#

Je suis embêté, chère Mithra, je pensais trouver chez moi la traduction de ce vers de Celan par Martine Broda. Je sais maintenant où se trouve ce livre : à près d'un millier de kilomètres de moi, dans un grenier.

Peut-être aurait-elle glissé quelques notes notturno, andante entre les mots.

J'ai trouvé ces quelques lignes de Paul Celan, traduit par Martine Broda (dans un autre grenier)... Extrait :

.

« tu sais, ce qui s’est inscrit dans ton œil
approfondit pour nous la profondeur ».
.
« là où mourait l’éclat, se tenait
le Temps, nourrice splendide,
sur lequel poussait déjà, vers le haut,
le bas, au-delà, ce qui
est, était, ou sera –
.
« Tout,
même le lourd, allait
voler, rien
ne retenait »

.

Merci,

 

 

Et la vie de Rosa.

Newsletter
Je m'identifie