Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Trois jeunes voix haïtiennes et une bouteille à la mer

La très attachante poétesse américaine (d'origine anglaise) Denise Levertov (1923-1997) aurait appelé cela des oiseaux en papier. Elle en aurait fait un « happening » en en précipitant la matière sur un trottoir de la 42e Rue à New York, « jusqu'à ce qu'on/ ne sache plus rien de ce qui fut,/ homme, oiseau ni sac en papier ».

Car elle le savait bien, c'est là façon de parler : même phagocytés de la sorte, même foulés par les pas du temps et dispersés dans l'espace, les mots renferment par-devers eux une « adresse » humaine irréductible.

D'Haïti, Magloire-Saint-Aude, René Depestre, entre autres voix, ont ainsi tant à nous dire sur ces oripeaux de l'Histoire qui nous tiennent lieu de mots, entre les mots : là même d'où émane cette adresse.

Résolument en forme de happening de la vie, voici, captées à distance, trois jeunes voix de la poésie haïtienne : Bonel Auguste (né en 1973), James Noël (né en 1978), Farah Martine Lhérisson (née en 1970).

J'ai découvert les deux premiers au hasard de publications sur l'Internet, par le bouche à oreille des lectures, notamment celles du critique et écrivain Lyonel Trouillot (voir son actuelle chronique de Port-au-Prince sur lePoint.fr). Des nouvelles (relativement) rassurantes de tous deux ont été données de-ci de-là sur la Toile ces derniers jours.

Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955)Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955)

DeFarah Martine Lhérisson, j'ai pu lire lors de mon dernier séjour au Québec, quelques années après sa parution, Itinéraire zéro, qui a marqué la poésie haïtienne en 1995 lors de sa publication aux éditions Mémoires, en Haïti. Elle dirigeait alors un établissement scolaire à Port-au-Prince.

Peut-être a-t-elle trouvé à se faire oiseau en papier par les rues de New York. Dans l'attente de ses nouvelles, voici en tout cas d'elle un poème « en itinéraire d'ailes » qui « blasphème février » publié par le journal Le Nouvelliste en 2006.

Je publie à la suite un poème de Bonel Auguste et de James Noël, et renvoie à des sites les concernant.

 

Je m'écorche de miroirs et de villes traversées au rythme de ton souffle

à toutes frontières alpines

un cœur différent

tes passes d'eau

tes rivières et galets

je me refais ce lit comme un rituel

je retrace cet angle

d'où s'affranchit l'extravagance de mes envies

 

demain encore, il n'en demeure que le temps des pays parallèles en itinéraire d'ailes

tes pas sur le plancher d'occasion

ce nous étalé dans le tumulte indécent

ce baiser allongé

écumant à chaque ville retrouvée

il n'en demeure que cet amour plein de portes et de coordonnées

le poids de ton corps

ma boussole faite chair

 

Je me recroqueville comme un fœtus qui a froid

toute ma terre et mes seins

prophétisent

la migration entre sève et fruit

chaque pétale

est une paupière sur le monde

le poème se déverse

et blasphème février

 

Dis-moi à grands coups d'espace

le crissement de ton corps qui s'effeuille

nudité des songes

Aujourd'hui est un arbre de sable

sur la nuque du matin.

 

(Farah Martine Lhérisson, poème inédit en 2006).

 

 

L'orbite elliptique

est interceptée

par le brûlant ballet des sauterelles

qui du frétillement de leurs pattes

accordent la harpe de l'espace

en y soufflant l'ondulation du sable mouvant

d'innombrables petites parcelles de prisme

et de bleu-miroirs délimitent

leur expansion de sel

à la coupe de la ciguë

 

(Bonel Auguste, poème extrait d'une publication dans La NRF, 576, janv. 2006).

 

Le nom qui m'appelle

 

Je suis celui qui se lave les mains

Avant d'écrire

Ne me demande pas comment je m'appelle

Je n'ai pas de nom

Je viens de là

De ce non-lieu qui cherche lune

Pour s'exhumer de son point d'ombre

Un nom d'auteur me fait bien mal

Parce que poète

Ça m'est égal

Ni tapis rouge ne saura rendre

La justesse du sang qui me fait

Passer

Pour un vitrier qui vaut sa mort

Je suis saigné

Donc

Je me lave

Voilà mon nom qui vient de là

 

(James Noël, poème extrait du recueil Le Sang visible du vitrier, CIDIHCA, Montréal, 2007).

Tableau de Wifredo Lam, Ici sur Terre (1955).

Tous les commentaires

Je trouve ce vers de Davertige : " J'ai à vous dire que la lumière s'est suicidée sur mon visage"...

Quelles merveilles, Patrice ! Mille mercis !

... ce baiser allongé

écumant à chaque ville retrouvée

il n'en demeure que cet amour plein de portes et de coordonnées...

 

ou

 

... "Ne me demande pas comment je m'appelle

Je n'ai pas de nom

Je viens de là

De ce non-lieu qui cherche lune

Pour s'exhumer de son point d'ombre

Un nom d'auteur me fait bien mal... "

 

Je vais lire et relire mille fois... Quand la tragédie se mue en beauté en exhalant la poésie, en démultipliant la beauté et en scandant la tragédie...

Merci.

 

 

Merci de nous faire découvrir (j'avoue !) ces merveilles.

Vous savez, "on" a raté James Noël : il était en France l'an passé (voir ce lien).

Pendant des années, grâce à de fréquents séjours au Québec, j'ai pu lire plus facilement la poésie haïtienne. Le grand choc pour moi, ce fut et cela reste Magloire-Saint-Aude. Mais j'avoue être aussi émerveillé que vous par cette relève. Du coup, on se dit que l'Histoire peut tourner, et pas à la façon du lait. A ses pas de temps.

Des Voyelles adultes, pour reprendre le titre d'un autre poète haïtien, ami de L. Trouillot, Rodney Saint-Éloi. Ou des Mémoires d'encrier, nom de sa maison d'édition.

A rappeler, aussi Nul n'est une île. Rodney Saint-Éloi et Stanley Péan y invitent à donner une réponse aux drames d'Haïti, littéraire et positive. 17 écrivains, haïtiens mais pas seulement y montrent qu'il "existe une autre Haïti que celle des urgences humanitaires et des luttes fratricides". Ou le texte comme actualité, toujours. Eternité.

2004. Mémoire d'encrier.

Extrait du texte liminaire :

"

Ayibobo ! C'est (…) qu'il existe une autre Haïti que celle des désastres naturels ou politiques, une autre Haïti que celle des urgences humanitaires et des luttes fratricides. L'Haïti des mère-courage du quotidien, courage qui pousse des mères de Cité-Soleil, l'un des plus insalubres bidonvilles au monde, à revêtir leurs enfants d'uniformes immaculés et empesés pour les envoyer à l'école. Cette île de rêve que les artistes ont peinte de couleurs vives et chaudes, qu'ils ont peuplée d'animaux merveilleux tout droits issus d'une Afrique lointaine. Cette terre dont les poètes ont chanté les beautés, Ayiti cheri, pi bon peyi passe ou nan pwen, non, il n'existe pas de plus beau pays. L'amère-patrie dont Jacques Roumain rêvait de gouverner la rosée, dont Jacques Stephen Alexis, fils des Gonaïves, tenait à ce qu'on célébrât tous les compères général-soleil, dont Marie Chauvet pointait nos amours, colères et folies, et dont Émile Ollivier cherchait les rythmes de passage.

C'est de cette Haïti-là qu'il sera question dans ce collectif.

Les écrivaines et écrivains dont on a sollicité la collaboration n'ont pas tous le même degré de connaissance du pays. Il y en a qui n'y ont jamais mis les pieds. Qu'importe. Nous avons opté pour la distance. Notre appel à la solidarité les a touchés, de la même manière qu'ils avaient sans doute été touchés au préalable par Haïti, ce symbole du combat quotidien contre les forces occultes. Nous leur avons simplement demandé de traduire dans un texte de création une image, un souvenir, un fantasme, une idée que leur inspirait Haïti. En manière de solidarité, tout simplement. De Montréal à l'Afrique, de Paris à l'île Maurice, elles et ils ont été nombreux à répondre à notre appel. Nous les en remercions au nom de celles et ceux qui, en Haïti, gardent espoir de jours meilleurs envers et contre tous.

Quant à l'autre Haïti, celle des cyniques et des vampires, celle des grands mangeurs d'espérance et des esprits chagrins, celle de la réclusion et de l'exclusion, celle de la ségrégation et de l'indignité, nous la laissons aux bons soins des journaux télévisés et des éditoriaux néo-libéraux."

Merci. Des paroles essentielles, terriblement actuelles...

Que je découvre aussi.

En suivant les liens, ce poème de Bonel Auguste ( étrange impression son nom, on dirait l'appel en classe). Extraits, à ce qu'il semble, titré Fulgurance:

(extraits)

Le temps est le bâillement
d'un dieu sur la haletante
respiration du monde
cet écho dont le feu est la prémisse
a tant envoûté le vide
que le silence y laisse
plis et rides
avant de s'évaporer
en d'abondantes formes closes

l'absolu vibre à limite du possible

* * *

La forme préférant se fondre
dans la rigidité de grandes tours
se réfugie
dans la cécité de la matière
et se rebelle sous les doigts
du sculpteur

 

 

la vision
s'illumine dans le cheminement
des reflux

c'est l'incertitude du suicide
qui creuse le précipice

* * *

 

Sous l'insolence de la soif
l'eau fait de son étanchement
un long sillage
d'araignées venimeuses
un cheminement de métaux
qui geignent

dans l'élévation crayeuse
du levain
le pain est une bouchée
d'écartèlement

 

 

* * *

Mon gland est le seul œil
par lequel je lorgne
ma part du monde
mon égalité avec les hommes.

 

 

 

Pardon, bien du mal avec le copier-coller...

Merci Dominique, il a un rapport à la forme très serré Bonel Auguste. C'est particulièrement évident dans ce passage "sous les doigts du sculpteur" que tu nous donnes à lire.

C'est bien vu, oui, son nom complet fait penser à "l'appel en classe". Mais j'aimerais connaître sa version de l'histoire. Je la devine pas piquée des vers (puisqu'il s'agit d'un poète). D'ailleurs le poème de James Noël nous met sur la piste...

Très belles, ces jeunes voix, dans les poèmes que tu nous donnes à lire, Patrice, alors que nous sommes pétrifiés par une actualité tragique. Les mots portent l'espoir dans leur adresse, surtout quand ils sont déposés à l'intérieur d'une bouteille à la mer…

Quelqu'un, loin, là-bas, trouvera peut-être cette bouteille à la mer que nous sommes déjà quelques-uns à avoir libellée...

Certains poèmes, comme aussi certains commentaires ici, surgissant spontanément, ressemblent à des partitions de jazz.

Il y a tant de souffrance, en même temps que d'amour pour Hayiti.

 

De Haïti au Québec la route est longue, la pensée rapide. Ceux qui font vibrer la langue, d'un sable brûlant. Neige et sable, même soleil. Ils nous regardent sans rien dire et pourtant quelque chose parle quelqu'un. Cet homme debout, cette femme porte une langue libre féconde la nôtre. Ielles ne sont pas ignorés, ielles se connaissent, loin de notre nombril.

Newsletter
Je m'identifie