Quatre mariages et un enterrement par Hauts-Fonds
Dans le film à succès de Mike Newell, Four Weddings and a Funeral (sorti en 1994), une scène avait particulièrement ému, celle de l'enterrement, où était déclamé sur la tombe du disparu un poème de W. A. Auden. L'air ne faisant pas la chanson, on peut enfin se réjouir d'en lire une traduction seyante grâce aux toutes nouvelles éditions Hauts-Fonds, qui m'ont autorisé à la reproduire.
Dans un opuscule intitulé On achève bien Auden, Jean-Yves Le Disez se propose ni plus ni moins d'illustrer ce nouvel art de la traduction qu'est la traductologie, en intelligence avec les travaux pionniers d'Antoine Berman.
Extirpant le concept d'interprétation des limbes où l'avait plongé le structuralisme, il n'en soumet pas moins à la question (intersubjective) la sempiternelle question du «sens» de l'énoncé, qui, surtout en poésie, ne saurait être une fin en soi.
En quelques pages virtuoses, Jean-Yves Le Disez pousse l'audace démonstrative jusqu'à littéralement enterrer la traduction qui fut donnée à la va-vite du poème d'Auden après le succès considérable rencontré par le film de Newell. Que cette publication fût alors l'œuvre d'un des éditeurs parmi les plus respectables et admirables (Christian Bourgois) en dit long, selon ce subtil traductologue, du peu de cas en lequel est tenue généralement la traduction.
On ne peut que se réjouir de la nouvelle traduction de ce poème, parfois intitulé «Funeral Blues». Ecrit par Auden en 1936, il fait partie de ces «œuvres de jeunesse» sur lesquelles le poète a longtemps jeté un interdit (de lecture), au grand désarroi, notamment, de son fidèle ami, le romancier Frédéric Prokosch.
Voici la traduction de Jean-Yves Le Disez :
Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Donnez un os au chien, qu'il cesse d'aboyer ;
Faites taire les pianos ; au son sourd du tambour,
Faites sortir le cercueil, faites venir le cortège.
Que tournent dans le ciel des avions en pleurs ;
Qu'ils y griffonnent les mots IL EST MORT.
Qu'on mette des nœuds de crêpe au cou blanc des pigeons ;
Des gants de coton noir aux agents de police.
Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
Ma semaine, mon travail, mon dimanche, mon repos,
Mon midi, mon minuit, mon dire, mon chant ;
Je croyais que l'amour était pour toujours : j'avais tort.
A quoi bon les étoiles à présent ? Eteignez-les toutes !
La lune, qu'on la remballe ! Qu'on décroche le soleil !
Videz-moi l'océan ! Déblayez-moi ces arbres !
Car rien de bon jamais ne peut plus arriver.
Ce coup de maître des éditions Hauts-Fonds inaugure une des deux collections projetées par l'éditeur, celle accueillant Jean-Yves Le Disez étant plutôt dédiée aux courts essais, dite joliment «porte-voix».
L'autre collection, également fondatrice, en accueillant principalement des livres de poèmes, en dit long sur les vœux formés au grand large par les éditions Hauts-Fonds.
CruciFiction d'Alain Le Saux, rassemblant des poèmes écrits de 1989 à 2002, l'inaugure en traçant une voie nerveuse. Il est peu de dire que cette publication est précieuse, sans prix, au sens propre du mot, tant l'écriture de ce poète est très à part dans le concert contemporain. Comme nul autre, il sait rendre névralgique la syntaxe d'un poème. Elle se fait illico saisissante, palpitante, comme échappant du corps de ce texte que tout prédestine dans l'histoire de la poésie à être embaumé, à la façon dont Artaud annonçait dans Le Pèse-Nerfs : «La Grille est un moment terrible pour la sensibilité, la matière.»
Il ne restait qu'une lampe ouverte
qu'une main allumée dans un quart de ciel
Fenêtres fermées Vie retenue
au bout des lèvres
Nonchalance des fumeurs
Romance âcre albums somnambules carnets injustes
Il menait ce geste par le poing
Tressaillant incarnat Nous sommes
Je suis de ce nerf De lueur et de douleur
Comme un bonheur ne vient jamais seul (et même deux), les éditions Hauts-Fonds annoncent deux autres belles promesses en un nom brandi pour le printemps 2009 avec la publication de deux titres de Guy Cabanel.
Scandaleusement ignoré par les censément notoires collections de poche des éditeurs de la place, ce poète fut tenu, au même titre que Gracq, Mandiargues, Mansour, Blanchard, Duprey, Luca, dans les années 70-80, comme une voix majeure et singulière.
Mais on y reviendra en temps voulu, comme au premier temps : «Un oiseau qui se pose en vaut cent qui s'envolent» (Supervielle).
Les Hauts-Fonds, pour toute information, écrire au 22 de la rue Kérivin, 29200 Brest (mais on peut commander les ouvrages en librairie) :
CruciFiction, d'Alain Le Saux, 12 euros (100 p.).
On achève bien Auden – de l'interprétation à la traduction, de Jean-Yves Le Disez, 8 euros (24 p.).


Tous les commentaires
Tout est noté en tête, j'ignorais Auden avant que tu n'en parlasses il y a peu dans un papier récent, et j'ignorais ces nouvelles éditions Hauts-Fonds, avec leur programme alléchant, je plie donc les feuilles d'actualités et je me mets au présent, en lecture, en poésie, au monde, vraiment ! pour voir sans me faire avoir. Rendez-vous ici et tout le temps. À maintenant !
kairos Tenez bon, Patrice! Le rare (bientôt le seul?) blog où il n'est jamais question du PS ni de Ségolène Royal... "La poésie demande simplement un "excès de lassitude" (De la déception pure, manifeste froid)...
Merci beaucoup Patrice Beray, pour nous avoir donné à lire cette traduction. Ainsi que pour l'annonce du livre. Je n'ai découvert Auden que grâce aux sympathiques romans policiers d'Amanda Cross (universitaire américaine). En France, je n'en avais jamais entendu parler. C'est encore quelque chose qui me stupéfie quelque peu. Les voix singulières et palpitantes sont rangés dans de petits coins et oubliés. Place aux embaumements.
Lochu et Kairos, oui chers, pour vivre heureux, vivons cachés... Ou plutôt masqués, comme Fantomas, pour commettre de temps à autre le forfait de vivre. Auden, chère Fantie, était dans les années 1930 le poète le plus en vue du "Groupe de Londres". Longtemps peu lu en France (pour des raisons longues à dénouer, complexes, où a beaucoup à voir le rayonnement de la poésie d'alors en langue française - du coup, très centrée sur elle-même), il n'en a pas moins eu une très grande influence (notamment en Russie, en Espagne et aux Etats-Unis bien sûr). Merci pour vos lectures.
Hauts-Fonds, quel nom magnifique pour une maison d'édition ! J'y vois simultanément, comme dans certains dessins d'Escher, les dangers d'une navigation dans la mer des mots ou la puissance tellurique de la poésie qui n'en finit pas de chercher à advenir, malgré l'indifférence. Merci pour ces deux poèmes. Celui d'Auden, dans sa traduction par Jean-Yves Le Disez, et celui d'Alain Le Saux. L'un et l'autre, mais pas l'un comme l'autre, très beaux. Je n'ai pas vu le film de Mike Newell, mais ce que tu écris de la traduction, Patrice, m'a fait repenser aux impasses de l'adaptation cinématographique, dont certains prétendent qu'elle serait une "traduction", dans le plus mauvais sens, il me semble. Pourtant, il y a peut-être bien quelque chose qui rapprocherait la question de l'adaptation, comme pouvaient l'entendre des cinéastes comme Bresson ou Has, de celle de la traduction d'une œuvre (avec e dans l'o) poétique. Et, dans un cas comme dans l'autre, un redoublement du plaisir dans les aller-retour entre film et roman, traduction et version originale du poème. D'où l'intérêt des éditions bilingues, pour la poésie et aussi pour le théâtre, même lorsqu'on n'a qu'une connaissance rudimentaire de la langue d'origine.
Je viens d'écouter une émission sur Marcelle Delpastre, cette paysanne qui pouvait descendre de son tracteur ou laisser ses vaches en plan pour écrire, et aussi décider d'aller planter ses salades à onze heures du soir. Elle écrivait dans deux langues, le français et l'occitan, qu'elle mêlait parfois dans un même poème : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vie_oeuvre/fiche.php?diffusion_id=68050&pg=avenir (podcast possible)
Il fait bon te suivre par ces sillons, Anne. De la main à la charrue, et par-delà les travaux et les jours, il est vrai qu'on ne se lasse pas davantage de la compagnie en verset de Marcelle Delpastre. Un mot sur la traduction selon Jean-Yves Le Disez: je n'ai pas voulu dans ce billet trop approfondir les enjeux sous-tendus, complexes, que cerne parfaitement ce remarquable "traductologue". Je ne peux vraiment que recommander de se diriger vers ces Hauts-Fonds...
Merci pour cette page de poésie et ces découvertes. Comme Anne , je privilégie souvent les éditions bilingues, même si je ne connais pas la langue du poète, j'aime la lire pour la musique, le rythme, sa respiration. En ce moment, je découvre Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle...
Belle lecture, Nadja. Bonne lecture...
Un grand merci Patrice. J'y vais. Incognita.
Et oui, chère inconnue, vas-y...
Merci beaucoup pour cette fenêtre sur Hauts fonds. Je me permets de donner aux amateurs de poésie, la référence d'un site intéressant : Poezibao qui se consacre autant aux nouvelles publications qu'à la remise au jour de "classiques" grâce à des anthologies.
Merci pour votre lecture. Voici le lien vers http://poezibao.typepad.com/
Du film il ne m'était rien resté, des poèmes il restera... "Alors à cette frontière, il y a cette mise en travail de soi-même, et cela s'appelle encore poème.." Sur André Markowicz, la traduction, la poésie et le faussaire: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1469
Merci pour ce lien, Dominique. André Markowicz est en effet un acteur important de la traduction (me revient en mémoire une discussion passionnée, ô combien, à Rennes, sur l'acmé poétique façon Mandelstam).
Déchirant poème d'Auden sur la douleur et la colère du deuil. Qu'ils sont beaux ces mots criant la souffrance du manque et le désespoir, où l'univers entier disparaît et s'engloutit. Merci, Patrice.
Et vous, vous savez faire acte de présence. Ne changez pas.
Voilà, j'ai navigué et lu - On achève bien Auden- ( pas encore CruciFiction). Merci pour ces Hauts-Fonds, ça valait le coup d'y "aller", vraiment, et d'y aller encore. L'exemple est terrifiant, un enterrement de la poésie, oh oui. "Dans la première strophe, le cadre est celui de la sphère domestique. Dans la deuxième, celui de la sphère publique, le transport du cercueil assurant le lien entre les deux". Merci à Jean-Yves Le Disez. Et à toi, porte-voix.
Et voilà qu'on communique par "hauts fonds", chère Bérangère...
Et à propos de communication..je trouve que le dernier billet de S.Koulberg, prolonge , les questionnements, que tu posais sur internet, froid, chaud, dans tes précédents billets... Bonne journée,