Des vivres pour Dominique Autié
Irréel. Le mot a connu des fortunes diverses dans nos colonnes ces jours-ci. Mais il s’applique pour moi à l’annonce de la disparition, si brutale, de Dominique Autié, éditeur et écrivain, qui, elle, pour irréelle, n’a rien d’imaginaire.
Il s’applique aussi à la façon dont cette annonce m’est parvenue – par retour de courrier électronique alors que j’écrivais à un ami que je savais malade, et encore et surtout à un être qui était devenu un pionnier de l’aventure Internet (son blog était un des plus courus sur la Toile, voire pour certains un signe de reconnaissance).
De l’écrivain, j’avais récemment aimé explorer les proses de La Galère espagnole et du Clavier bien tempéré. Nous venions alors tout juste de nous retrouver après des années, échangeant nos tropismes inversés (lui, l’homme du Nord s’étant égaré au Sud, et cet égarement était manifeste chez lui).
Les premiers temps de notre rencontre, c’était à Toulouse, au début des années 80. Dominique était aux manettes (et pour un bail) de la direction éditoriale de la maison Privat, fleuron de l’édition en région. En aîné qu’il était, il me parlait « métier » à grands pas (les siens) place du Capitole sur le chemin invariable de la rue des Arts, derrière le musée des Augustins. Comme l’an passé encore par mail, à ceci près qu’il était entre-temps devenu un pionnier de l’Internet : « (…) le blog, le site professionnel, l’ouverture du domaine à d’autres structures d’édition et de création s’inscrivent sur une sorte de fil rouge dont je discerne parfaitement le tracé : il s’agit d’anticiper la relève, d’assurer d’autres voies, d’autres méthodes de diffusion et de rayonnement à l’écrit (textimage, comme je le professe), et in fine au livre… » Car tout revenait au livre avec Dominique.
Ainsi, dans les siens, laissait-il loisible d’admirer cette présence à soi par l’écriture – ce qu’on dit en philosophie, mais là c’était sa « patte » même (ou sa griffe, lui, qui avait toute une théorie sur les portes qu’on devait tenir ouvertes pour les chats). Et c’était tout comme, à l’intérieur de ses pages, avec les motifs de chacun de ses récits : les motifs, vous savez, comme dans ces fabliaux du Moyen Age, où il n’est pas question d’un thème (par exemple, un adultère), mais d’un motif, par l’exemple, comme l’histoire d’un cœur arraché, proprement arraché, et que l’on se transmettait comme telle, sanguinolente, parce que tout autour, on savait qu’il en allait ainsi, parfois, des ratés du cœur et de la vie. Dominique appelait cela l’œuvre de chair…
De même, voici comment il se proposait alors de me publier sur son site : « Sans doute l’avez-vous pressenti, vous convier sur Internet, c’est aussi une de mes façons de vous lire, d’entrer dans la chair d’un texte – comme cela m’arrivait lorsque je composais un texte au plomb, dans les sous-sols de l’Ecole Estienne, juste avant ma venue à Toulouse, à la fin des années 1970 : j’ai retrouvé, avec la programmation html, une part des joies fécondes et austères de la typographie au plomb, quand chaque lettre est un signe qui doit s’agencer matériellement dans le composteur, et que la ligne ne soit ni trop courte ni trop longue d’un cheveu ! »
Bon séjour parmi nous, Dominique, dans la Toile immaculée.


Tous les commentaires
Je compatis, Patrice. Mais c'est un très bel hommage que vous venez de rendre à votre ami. Et je n'ai qu'une envie maintenant: lire un de ses livres... dès que vous nous en aurez communiqué les références. Je sais, cela ne lui rendra pas la vie ! Amicalement
Merci chère grain. Je n'ai pas donné de références, simplement parce que l'édition dévore ses propres enfants aujourd'hui. Les livres qui ne tournent pas assez vite au gré des distributeurs se retrouvent (dans le meilleur des cas) sur les étals des soldeurs. Autrement dit, pour lire Dominique, aller droit à Paris aux enseignes de Mona lisait par exemple... C'était aussi pour se battre contre cette nouvelle loi d'airain du marché que Dominique Autié s'était fait un héraut de l'Internet.Très amicalement
Mais on peut quand même trouver nombre de ses livres sur Chapitre.com: le clavier bien tempéré, Le cabinet du naturaliste, Le bec dans l'eau, les métropolitaines, et bien d'autres, je crois..
Oui, Internet... bien sûr. Merci à vous.
Votre billet m'a permis de le découvrir, ce blog, et de regretter d'autant plus qu'il s'ouvre sur ses mots: blog fermé
Comme une route barrée... On peut néanmoins le visiter, ce blog. Vous aurez remarqué comme il a tout d'un catalogue d'éditeur. On peut se laisser guider par l'index (en se rendant sous le 1er article). Les sujets traités y sont d'une très grande variété, toujours étoffés de contenus originaux, cohérents. Bon dimanche à vous.
http://blog-dominique.autie.intexte.net/blogs/index.php/2007/05/12/sommaire_electr_ordinaire_propre_livres et aussi http://blog-dominique.autie.intexte.net/blogs/index.php/all?cat=36
et pour toi, Patrice, dans la nuit, le trio élégiaque de Rachmaninov…