Mes dernières discussions avec Aimé Césaire
La dernière fois que j'ai discuté avec Aimé Césaire remonte au 3 mars. Conscient du privilège qui est le mien de pouvoir venir frapper à sa porte régulièrement, j'étais venu ce jour-là pour connaître son opinion sur Barack Obama.
Malgré l'épuisement de son corps et les moments de faiblesse de son esprit, ô combien légitimes à 94 ans, il m'avait une fois de plus séduit en ne tombant pas dans le panneau de la couleur de la peau : "Je ne connais pas assez son programme, m'avait-il confié. Et ce n'est pas parce qu'il est noir que je vais soutenir a priori sa candidature."
Une fois encore, le chantre de la négritude - concept qu'il avait fondé dans les années 1930 à Paris avec le Sénégalais Senghor et le Guyanais Damas - montrait que son regard visait à l'universel, hors tout communautarisme.
Quelques instants plus tard, sa secrétaire me laissait seul avec lui et m'incombait la tâche de lui lire la presse. Depuis qu'il est à la retraite, "maire honoraire de Fort-de-France", Aimé Césaire a un programme régulier. Chaque matin, un chauffeur passe le prendre et, vers 9 h 30, sa voiture entre dans la cour de l’ancien hôtel de ville qui abrite le théâtre municipal, où le grand homme modeste a conservé un bureau.
Un discret coup de klaxon prévient Joëlle, la collaboratrice qui veille sur lui bien au-delà de sa fonction de secrétaire, descend du premier étage où il est attendu. Elle l’aide à sortir de l’auto et, bras dessus-bras dessous, tous deux montent l’escalier à pas comptés.
Déjà un ou des visiteurs - ce ne sont plus des solliciteurs, mais le plus souvent des admirateurs - sont là, patients. Lui pénètre dans son bureau. A gauche, une petite bibliothèque, un fauteuil de cuir et sa table de travail, à droite, un coin salon où il a le choix entre une méridienne et des fauteuils de style traditionnel local. Sur les murs, par terre ou sur une table basse, des souvenirs et cadeaux, d’Afrique particulièrement.
Son premier réflexe est pour les quotidiens qu’il a lui-même apportés : France-Antilles, Le Monde et Le Figaro. Il les parcourt rapidement, insensible à l’entour qui l’attend.
Un mot aimable pour l’un, une attention pour l’autre, Aimé Césaire reçoit alors. L’audience commence et le public, restreint, écoute le “Maître”, pour reprendre l’expression chère au président de la République quand il rencontre l’homme à la double occupation, intellectuelle et active, poétique et politique.
Malgré l’âge, en dépit d’une vue et d’une ouïe qui déclinent (sortant son appareil de sa veste, il lance, malicieux : “J’ai mes oreilles dans ma poche”), Aimé Césaire ne se fait pas prier. Chacun veut entendre de sa bouche des épisodes qui relèvent à présent de l’Histoire. L’esprit vif, la mémoire alerte et le verbe choisi opèrent magistralement. Césaire parle, on l’écoute.
Ce matin là, j'avais la mission de lui lire, fort au plus près de son oreille, les quotidiens. Je lui racontais donc les titres du journal local, du Monde et, cette fois, de Libération.
Quelques minutes plus tard, nous étions rejoints par trois lycéennes martiniquaises venues le consulter sur Fort-de-France pour un travail scolaire. Ce fut mes derniers échanges avec Aimé Césaire qui avait la bonté d'avoir considéré, à propos du dictionnaire que je lui avais consacré ("ABC...ésaire") que je l'avais "lu intelligemment".
Je garderais naturellement le souvenir du jour où il m'avait dit "Je vous adopte" et de l'autre où il m'avait traité de "vieux complice"...
J'ai vu Aimé Césaire ce jeudi. J'étais au CHU de Fort-de-France en fin de matinée pour prendre de ses nouvelles. Aux urgences, j'ai bien compris que l'ambiance était plutôt au pessimisme. Quelques instants plus tard, il était transféré dans le service de gériatrie au 5e étage.
Et comme l'heure des visites commençait, j'ai pu passer de longues minutes à ses côtés, seul avec lui endormi dans la chambre 535 ouverte sur la nature martiniquaise qu'il aimait tant, lui qui, l'après-midi se faisait conduire dans la Martinique profonde, souvent sur les flancs de la montagne Pelée où il parlait aux arbres... Nous l'avons tant Aimé, Césaire...
(texte écrit le 12 avril)


Tous les commentaires
Je suis Martiniquaise;eh oui j'ai versé une larme pour Aimé Césaire puisqu'il faisait partie de nous quelque soit le pays, l'endroit où nous nous trouvions pour déposer nos bagages et affronter la vie "négresse je suis et négresse je resterai". Croyez le bien il manquera au peuple Martiniquais! Car il savait nous apaiser lors des crises et des incompréhensions qui pouvaient se glisser entre les Antillais, les Caraibéens et la France . Je me dis si seulement La France réalisait combien elle perd ! Car en laissant lettre morte tant de beaux textes écrits par A.Césaire, E. Glissant... mais non partagés au sein de l'école comment faire comprendre "le vivre ensemble"dans le respect de l'autre. Nous sommes un peuple aimant le" beau mot" et comme E. Glissant je veux vous dire"JE TE PARLE DANS TA LANGUE, ENTEND ENCORE, C'EST DANS MON LANGAGE QUE JE T'ENTENDS". Merci pour le partage de cette perte que nous vivons. GABACET
"Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscénium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse..." du Cahier d'un retour au pays natal. A Césaire. J'aime cet engagement loin de tout conformisme ou passivité. Merci Monsieur.