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23
Oct

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Du ressentiment : des trolls de Mediapart à la société française

Les effets asphyxiants d’une poignée de trolls sur Mediapart donnent de l’actualité aux analyses philosophiques du ressentiment, en nous orientant vers des maux actuels de la société française…

 

Wikipédia précise : « En argot internet, un "troll" est une personne qui participe à une discussion ou à un débat (par exemple, sur un forum) dans le but de susciter ou de nourrir artificiellement une polémique, et plus généralement de perturber l’équilibre de la communauté concernée ». On peut considérer – mais les avis sont partagés sur la question - que le « trolling » trouve une forme extrême dans le « flaming », « pratique consistant à poster des messages délibérément hostiles, insultants ».

Cultes trolliques

Comme d’autres blogueurs de Mediapart et d’ailleurs, les commentaires de mes billets sont de plus en plus pollués par du trolling, voire du flaming. Peu de personnes s’agitent ainsi dans le dénigrement systématique – dans mon cas elles ont pour identifiants incertains : « Tobold », « Gavroche », « Gerald Rossell »… -, mais avec un certain écho. Tous les journalistes et les blogueurs de Mediapart n’ont pas les mêmes trolls : chacun semble plus ou moins avoir ses habitués du clavier agressif, avec quelques intersections. Les potentialités démocratiques d’internet ont peut-être rencontré là une pathologie difficilement évitable…qui n’enlève pas sa puissance à l’outil, mais rende son usage plus mélancolique.

Ces trolls, dans le cas de mon blog, se livrent à des cultes étranges autour de divinités laïques incritiquables : « Le Monde diplomatique », « le Front de gauche », « Chávez », « Mélenchon », « Badiou », « Emmanuel Todd », « Lordon »…Et les prières adressées à ces demi-dieux prennent fréquemment la forme de la haine à l’égard des multiples « traîtres » et autres « vendus » qui peupleraient internet. La triple diabolisation des « médias », de « l’Amérique » et de « l’individualisme » en constitue alors un conducteur fréquent. Et les vapeurs enivrantes du conspirationnisme ne sont pas, en général, très loin…

Ce phénomène à la fois marginal (en nombre) et central (dans l’impact) nous incite à revenir aux analyses philosophiques consacrées au ressentiment.

Le ressentiment comme tendance socio-psychologique : Nietzsche, Scheler, Deleuze

Dans sa Généalogie de la morale (1), Friedrich Nietzsche s’arrête sur cette tendance psychologique au sein des sociétés humaines dans la confrontation avec ce qui est perçu comme « un monde hostile et extérieur », « que seule une vengeance imaginaire peut indemniser » (p.35). Et cette tendance serait à l’origine d’un type socio-psychologique nommé « l’homme du ressentiment » à l’« âme louche », aimant « les repaires, les détours et les portes dérobées » (p.37).

Le philosophe et sociologue allemand Max Scheler (2) affinera certains traits de l’analyse nietzschéenne. Il identifiera ainsi un type de critique particulière, appelée « critique du ressentiment », qui aurait « en propre de ne pas "vouloir" sérieusement ce qu’elle prétend vouloir ; elle ne critique pas pour détruire le mal, mais se sert du mal comme de prétextes à invectives » (p.23). Il parle également, de manière éclairante, d’« un autoempoisonnement psychologique » (p.14), qui serait notamment lié au désir de vengeance, à la rivalité, à la rancune, à l’envie et à la jalousie. Mais l’acidité n’atteint pas d’abord et principalement l’objet du ressentiment mais son porteur, d’où justement l’idée d’« autoempoisonnement ». L’exemple de Mediapart et d’internet nous montre que, dans un deuxième temps, l’empoisonnement peut s’étendre aux autres, quand, dans la réaction au ressentiment, ils deviennent eux-mêmes porteurs de ressentiment. Un peu comme la verdeur dans les bulles de l’album d’Astérix La zizanie. Face aux trolls de Mediapart, ne sommes-nous pas nous-mêmes souvent entraînés, un peu malgré nous, sur les chemins du ressentiment ?

 

Gilles Deleuze (3)  a approfondi les caractéristiques d’un tel « autoempoisonnement » : «L’homme du ressentiment est par lui-même un être douloureux : la sclérose ou le durcissement de sa conscience, la rapidité avec laquelle toute excitation se fige et se glace en lui, le poids des traces qui l’envahissent sont autant de souffrances cruelles. Et plus profondément la mémoire des traces est haineuse en elle-même par elle-même. Elle est venimeuse et dépréciative » (p.133). L’homme du ressentiment saigne et, parce qu’il saigne, il déprécie.

L’esprit rongé par l’aigreur, l’homme du ressentiment se nourrirait, selon Nietzsche, de « méchants », marinant « dans la cuve d’une haine inassouvie » (p.39). Des « méchants » qui l’aident péniblement à exister « comme principe, à partir duquel il imagine par imitation et antithèse un "bon" – lui-même !... » (ibid.). Deleuze commente : « Nous devinons ce que veut la créature du ressentiment : elle veut que les autres soient méchants, elle a besoin que les autres soient méchants pour pouvoir se sentir bonne. Tu es méchant, donc je suis bon » (p.136). Mais un « bon » implicite, masqué derrière le « méchant » qui occupe les devants de la scène. Il faut toujours plus de « traîtres » et de « vendus » aux trolls de Mediapart et d’ailleurs : leur faim comme leur souffrance ne peuvent jamais être comblées.

Egos qui saignent et crispations sociales du ressentiment : sur Mediapart et dans la société française

Si les créatures du ressentiment sur Mediapart se retournaient sur leurs propres maux, plutôt que sur des « traîtres » fantasmatiques, elles toucheraient plus pragmatiquement du doigt une des parties des problèmes sociaux, politiques et intellectuels que les gauches critiques ont à affronter aujourd’hui :

- Derrière la dénonciation des « traîtres », sous les proclamations dominées par des êtres collectifs (« le Peuple », « la classe ouvrière », « les opprimés »…), saignent les egos des trolls. Ce sont des indices parmi d’autres des nombreuses aspirations à la reconnaissance des individualités blessées et des intimités abîmées qui sourdent dans notre société. Et si un « logiciel collectiviste » n’entravait pas si profondément la prise en compte des frustrations et des rêves des individualités contemporaines, cette question pourrait devenir un des carburants d’un nouveau projet d’émancipation sociale. Sur ce plan, en se regardant, de manière plus lucide, le nombril, les hommes du ressentiment actifs sur internet seraient davantage en phase avec la société.

- Les crispations du ressentiment travaillent aujourd’hui la société française, notamment autour de représentations fantasmées du sécuritaire et de l’islam. Une récente enquête Ipsos intitulée « France 2013 : les nouvelles fractures », réalisée en collaboration avec le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès en témoigne (4). Certes un tel sondage tend, par son dispositif même, à souligner une telle tendance, en en faisant une tendance principale. Car il survalorise, à cause des effets de légitimité de ce qui est discuté dans les cercles médiatiques et politiques, cette tendance. Et, d’autre part, il oublie que les mêmes personnes sont plurielles et qu’elles peuvent hésiter entre plusieurs possibilités à un même moment ou en fonction des situations concrètes, ce que ne permet pas de mesurer le sondage en tant qu’outil imparfait et partiel. Demeure toutefois une tendance inquiétante…Dont nos trolls critiques pourraient mieux comprendre les mécanismes ressentimentaux en se regardant eux-mêmes de manière critique.

Marx et Foucault comme antidotes ?

Les impasses trolliques du ressentiment sur Mediapart nous orientent alors, de manière moins pessimiste, sur des pistes susceptibles de déplacer nos incapacités actuelles dans la société française :

- Mieux lier, avec Marx et Engels dans L’idéologie allemande (5), la transformation (personnelle) de soi et la transformation (collective) du monde contre le poids du « logiciel collectiviste » : « Dans l’activité révolutionnaire, se changer soi-même et changer ces conditions [sociales] coïncident » (p.86).

- Explorer à l’écart de la rancœur, avec Michel Foucault (6), une éthique de la curiosité, entendue comme « le soin qu’on prend de ce qui existe et pourrait exister ; un sens aiguisé du réel mais qui ne s’immobilise jamais devant lui ; une promptitude à trouver étrange et singulier ce qui nous entoure ; un certain acharnement à nous défaire de  nos familiarités et à regarder autrement les mêmes choses ; une ardeur à saisir ce qui se passe et ce qui passe ; une désinvolture à l’égard des hiérarchies traditionnelles entre l’important et l’essentiel » (p.927).

 

 

Ce billet sera dès le départ fermé aux commentaires, afin que les créatures du ressentiment mediapartiennes évitent de s’en donner à cœur triste.

 

Notes :

(1) F. Nietzsche : La généalogie de la morale (1e éd. : 1887), traduction française d’I. Hildenbrand et J. Gratien, Paris, Gallimard, collection « Folio Essais », 1985.

(2) : M. Scheler : L’homme du ressentiment (1e éd. : 1919), Paris, Gallimard, 1958 ; pour une critique de ce livre, voir Jacques Bolo, revue Exergue, n°23, octobre 2008.

(3) G. Deleuze : Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962,

(4) Voir « Les crispations alarmantes de la société française », Le Monde, vendredi 25 janvier 2013, pp.8-10 ; voir sur internet : ici  et .

(5) K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande (1845-1846), repris dans P. Corcuff, Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2012.

(6) M. Foucault, « Le philosophe masqué » (février 1980), repris dans Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, collection « Quarto », 2001.

 

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