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Mélancolie : une radicalité de l’imperfection ?

 

« MÉLANCOLIE : C’est le sentiment habituel de notre imperfection » (Encyclopédie, 1765)

 

On a l’habitude d’associer la mélancolie à la maladie et à la dépression. L’étymologie latine du mot nous oriente dans cette direction « bile noire, humeur noire ». La piste lancée par l’Encyclopédie des Lumières du XVIIIe siècle brouille toutefois cette mise en ordre étymologique.

 

De Spinoza à l’Encyclopédie

 

Certes, de grands penseurs comme Spinoza ont nourri la noirceur étymologique de la mélancolie. Spinoza écrit ainsi dans son Éthique :

 

« Par Joie j’entendrai donc, par la suite, une passion par laquelle l’Ame passe à une perfection plus grande. Par Tristesse, une passion par laquelle elle passe à une perfection moindre. J’appelle, en outre, l’affection de la Joie, rapportée à la fois à l’Ame et au corps, Chatouillement ou Gaieté ; celle de la Tristesse, Douleur ou Mélancolie. » (1)

 

En tant que passion triste, amenuisant la puissance d’agir, la mélancolie porterait donc à une imperfection désagrégative. Elle constituerait pour le polisseur de verres d’Amsterdam quelque chose de négatif.

 

Mais il n’est pas sûr que la reprise par l’Encyclopédie du thème de l’imperfection ne condamne aussi nettement ce type de rapport au monde. Dans ce cas, l’imparfait n’a pas nécessairement de coloration unilatéralement négative. Ce sentiment « habituel » ne pointe-t-il pas une fragilité ordinaire qui nourrit aussi bien nos peines que nos bonheurs ? N’y a-t-il pas dans ce sentiment le plus quotidien une part de la vérité, prosaïque et à chaque fois socio-historiquement située, de nos êtres, qui entre en tension avec les idéaux de perfection souvent proclamés par la philosophie ? La visée même de perfectionnement ne nous conduit-elle pas à récuser l’ambition inhumaine de la perfection, pour en faire simplement un horizon, vis-à-vis duquel serait toujours maintenu un écart ?

 

Ne doit-on pas même aller plus loin dans l’assouplissement de la tyrannie de la perfection, en reconnaissant plus franchement les joies nées de l’imperfection ? C’est ce que tente magistralement Antonia Birnbaum dans sa lecture de l’héroïsme chez Nietzsche (2). Elle explore ainsi « les vertus héroïques du défaut », dans un effort pour s’affranchir de « l’emprise de l’absolu ». Dans cette figure de « l’héroïsme quotidien », la fragilité devient une matière première humaine, et non pas seulement une erreur à corriger. Et de nouvelles ressources sont invitées à se développer afin de « savoir se tenir dans l’incertitude ».

 

Le roman noir de nos existences

 

Les basculements incessants entre éclats d’optimisme et pessimisme au long cours, comme les ballades dans les zones grisées de nos vies, sont également explorés par la grande tradition américaine du roman noir. Les fragilités humaines y apparaissent ambivalentes : traces de notre belle humanité tâtonnante et signes de nos déchéances, voire de nos abjections. Le jugement sonnant et trébuchant porté par le marteau de la perfection se déplace en compréhension hésitante de la pluralité. Le relativisme du « tout se vaut » n’est cependant pas nécessairement au rendez-vous, tant l’(anti-)héros, détective ou policier, se présente souvent comme un équilibriste de l’éthique, n’ayant pas abandonné tout repère moral. Parfois, le plus contradictoire, du point de vue des catégories en noir et blanc, se côtoie au sein d’un même personnage. C’est le cas de Bank, le flic de Craig Holden dans Les quatre coins de la nuit. Sauvant courageusement des vies au péril de la sienne, il révèle aussi des recoins troubles (la tentation pédophile). En parlant de lui, le narrateur note :

 

« je repense à ce qui fait les héros – les failles, les faiblesses contre lesquelles ils doivent lutter, les abîmes de rage, de doute et de honte qu’ils portent en eux et qu’ils doivent coûte que coûte combler. » (3)

 

Le héros n’apparaît plus d’un seul tenant, mais se dessine compliqué, composite, ambigu. La boussole éthique continue pourtant à le tarauder. Car est identifiée une lutte intérieure contre ses propres « failles » et « abîmes ». Là on retrouve quelque chose comme un héros, un héros, dans sa faiblesse, peut-être plus fort, paradoxalement, que « le super-héros » des comics d’antan. L’évidence du bien et de la morale ne lui est pas donnée d’avance comme un bloc. Il est tiraillé par d’autres forces, il est travaillé par des incertitudes. Il doute. Sa puissance ne se déploie pas automatiquement sans résistance autre que celle des « méchants » extérieurs.

 

« J'suis pas fier quand je me rase, j'me vois souvent

Comme un étranger moche...dehors...dedans »,

chante aussi Eddy Mitchell dans « Les tuniques bleues et les indiens » (1996).

 

Pour qu’une force morale émerge, il faudrait reconnaître les faiblesses, pas les nier, afin de livrer un combat héroïque contre soi-même, contre le mal en soi, plus profondément contre ses doutes mêmes quant à ce qu’est le bien et le mal en situation. D’une certaine manière, c’est plus difficile, c’est plus héroïque, c’est plus humain. Cela ne relève pas de la perfection, peut-être d’un mouvement infini de perfectionnement. On a quitté les terres pures de la blancheur du chevalier sans peur et sans reproches des manichéismes religieux, moralisateurs et politiques, pour affronter un héroïsme plus rugueux, plus périlleux, plus risqué. L’héroïsme est fragilisé, donc humanisé, dé-divinisé, laïcisé.

 

Mélancolies chansonnées

 

La chanson se présente ainsi comme un autre site intéressant d’interrogation quant au « sentiment habituel de notre imperfection ». Elle peut pointer des fêlures conjoncturelles, mais aussi plus structurelles. C’est le cas d’« Évidemment » (1987) de Michel Berger, chantée par France Gall. On peut certes l’interpréter comme la réaction à la mort d’un ami, Daniel Balavoine. Mais on peut aussi y lire une portée ontologique :

 

« Évidemment, évidemment

on rit encore

pour des bêtises

comme des enfants

mais pas comme avant ».

 

Berger passe de l’insouciance associée à l’enfance à une vie d’adulte davantage corrodée par l’inquiétude. L’insouciance enfantine pourrait toutefois continuer à clignoter, en nous et entre nous, comme un sapin de Noël, « mais pas comme avant ». Berger saisit une déchirure de l’être, une entaille dans l’être. Comme une irréversibilité du temps qui passe, avec tous ceux qui nous ont quitté, définitivement. « Mais pas comme avant »

 

L’imperfection mélancolique peut intervenir autrement dans notre rapport à l’histoire, en bousculant les successions trop linéaires et lisses entre passé, présent et avenir. Les échecs passés n’y seraient pas inéluctables. Il y aurait bien des défaillances, dans nos existences bringuebalantes, mais non exemptes de trouées ensoleillées. Dans « Deauville sans Trintignant » (2002), Vincent Delerm invente un dispositif original pour ce faire. Il nous entraîne d’abord dans une douce musique nostalgique qui n’a pas l’air d’y toucher :

 

« C’est un peu décevant

Deauville sans Trintignant ».

 

Pour nous faire sentir au final le fil ténu séparant le tragi-comique et le tragique, banalement :

 

« Elle a raté son dimanche

Á Deauville sur les planches

Il a raté sa vie

Á Deauville sous la pluie ».

 

Mais le tragique a, en chemin, rencontré le souvenir de l’utopique et même son éventuelle actualité. Il ne constitue pas tout à fait le point final. Entre-temps, la voix de Jean-Louis Trintignant dans Un homme et une femme, le film de Claude Lelouch (1966), a surgi du passé pour exprimer des possibilités nouvelles d’amour. Elle remonte ainsi le cours d’un temps qu’on croyait révolu, comme un vieux souvenir encore sensible qui reste pourtant à advenir. N’est-ce pas la voix de l’aventure amoureuse et de ses attentes démesurées ? Le regret ne nous tourne pas exclusivement vers le passé, il est aussi susceptible de nous fournir des ressources pour affronter l’avenir en préservant une lueur utopique. L’utopie amoureuse déçue peut être relancée dans l’avenir, malgré la fin provisoirement tragique de cette histoire singulière.

 

On trouve là des correspondances avec la philosophie mélancolique de l’histoire esquissée par Walter Benjamin dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), peu de temps avant de se suicider à la frontière franco-espagnole, devant la progression du nazisme. « Á chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer », lance-t-il au carrefour d’un messianisme juif laïcisé et d’un marxisme hétérodoxe (4). Et de parler du « don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance » (5), à la manière de la voix de Trintignant dans la chanson de Delerm…Fragiles, écorchés de mille blessures plus ou moins secrètes, certes, mais prêts à rebondir vers le futur grâce au tremplin mélancolique d’un passé inabouti qui n’a pas dit son dernier mot.

 

Une politique radicalement mélancolique ?

 

Walter Benjamin entrevoit donc la figure politique d’une radicalité mélancolique. Mais comment radicalité pourrait aller de pair avec « imperfection ». Il faut se défaire de l’assimilation hâtive entre radicalité et manichéisme de la certitude, que des adversaires de la radicalité  - comme Alain Finkielkraut (6) - ou certains de ses partisans - par exemple, ceux qui se nomment « critique radicale des médias » (7) - mettent en avant. Pour Marx, « Être radical, c’est saisir les choses à la racine, mais la racine pour l’homme, c’est l’homme lui-même » (8). Or l’homme se présente comme un nœud de problèmes et d’interrogations. Les « racines » ne sont-elles pas alors emmêlées ? La fragilité et l’incertitude n’en sont-elles pas constitutives ? La rappeuse Keny Arkana souligne d’ailleurs que la dévalorisation de la fragilité est bien plutôt du côté des ordres oppressifs (dans « Les chemins du retour », 2008) :

 

« La machine nous a appris à ne pas sourire dans la rue

Á ne pas voir le pauvre qui crève en demandant de l’aide

Elle nous a enseigné que l’amour était une faiblesse

Tout comme les larmes, les faiblesses

N’ont pas de place dans leur système ».

 

Loin des gardes rouges d’antan et de leur Petit livre rouge agité dogmatiquement, les héritiers hérétiques de Marx n’ont aujourd’hui qu’une double assurance : l’injustice irrémédiable du capitalisme et la possibilité d’autres mondes. Olivier Besancenot ne réclame-t-il pas pour sa génération politique, après les échecs et les impasses totalitaires du XXe siècle, « un droit au doute » ? Des petits cailloux rouges et noirs afin d’assumer autrement, mélancoliquement et radicalement, « le sentiment habituel de notre imperfection » (9).

 

 

* Notes et bibliographie :

 

 

(1) Baruch Spinoza, Éthique (écrit entre 1663 et 1675, pub. posthume en 1677), trad. franç., Paris, Flammarion/GF, 1965, 3ème partie, prop. X, scolie, p.146.

 

(2) Antonia Birnbaum, Nietzsche. Les aventures de l’héroïsme, Paris, Payot, 2000.

 

(3) Craig Holden, Les quatre coins de la nuit (Four Corners of Night ; 1e éd. américaine : 1999), trad. franç., Paris, Rivages/Noir poche, 2002, p.452.

 

(4) Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire (1940), thèse VI, repris dans Œuvres III, trad. franç., Paris, Gallimard, collection « Folio-Essais », 2000, p.431.

 

(5) Ibid.

 

(6) Voir notamment Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Paris, Ellipses/École Polytechnique, 2005.

 

(7) Pour une critique plus développée à partir d’un cas concret, voir Philippe Corcuff, « De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier », Le Passant Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001, http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp.

 

(8) Karl Marx, « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel » (1e éd. :1844), repris dans Œuvres III, édition établie par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1982, p.390.

 

(9) Pour un prolongement, voir Philippe Corcuff, La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002.

 

 

Tous les commentaires

Un grand merci pour cet article, à relire...

kairos Comme le désespoir, à supposé qu'elle s'en distingue vraiment, la mélancolie serait donc "une forme supérieure de la critique" (Léo Ferré, je crois)?

La mélancolie permet de concevoir la finitude, de retourner comme un gant chaque certitude, de laisser le narcissisme au vestiaire. Mais si elle n'est pas pondérée, elle est porteuse d'excès car elle occulte le reste de l'être et de l'existence, et conduit au désespoir du non-être. Freud avait comparé, dans son bel essai Deuil et Mélancolie, les processus en jeu dans l'un et l'autre. La mélancolie est un échec dans le travail du deuil, que Freud concevait joliment comme une création, un tricotage, réalisés sur le métier à tisser de la psyché et de la vie.

Pour rebondir et à toutes fins utiles... . . En proie à la mélancolie... . Et si, ce qui nous attire, nous séduit, nous émeut dans tout ce qui touche de près et de loin à hier, était le fait que ce morceau de vie qu'est le passé, est derrière nous ? Et on ajoutera, soulagés : "Ouf ! Plus de peur que de mal !" . Car... qui nous rappellera que vivre demeure une expérience que l'on préféra toujours avoir derrière soi et non... devant soi ? . Nostalgie, appréhension face à l'avenir, inquiétude, angoisse, souffrance, terreur même ! . Vivre restera longtemps encore et potentiellement, l'expérience traumatique par excellence. Et ce risque, personne ne le court de gaieté de cœur. . Alors, imaginez quand ce risque dont on ne risque plus rien, est derrière nous, loin, très loin, aux confins de l'oubli et du mensonge !... . Oui ! Du mensonge car... . Se souvenir... n'est-ce pas oublier tout... tout ce que notre mémoire refuse, aujourd’hui encore, de nous remémorer ? . __________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com

C'est une redéfinition de la mélancolie que vous nous proposez. Mais de Spinoza à Besancenot, c'est un peu difficile pour moi. Je suis au NPA et la pensée de Besancenot n'illumine pas ma vie. Quant à la capacité de douter des dirigeants de la LCR, j'ai un doute depuis quelques années. Mais c'est une autre histoire. Vous dites en passant que les "critiques radicales des médias "sont élèves de Finkielkraut; c'est abusif. La mélancolie de Freud n'est pas la même que celle de Walter Benjamin. La dépression est bien une passion triste au sens de Spinoza, mais ce n'est pas votre propos. Ce que je préfère dans votre texte c'est le lien entre la mélancolie de Walter Benjamin et bien des romans noirs, comme vous le dites.

Merci pour vos commentaires. Quelques précisions sur le sens de mon propos : * Sur la LCR/"NPA" : - Olivier Besancenot a réclamé, à plusieurs reprises ces dernières années, "un droit au doute" de sa "génération politique", en regard des échecs et des impasses du passé. Effectivement, tous les dirigeants de la LCR n'ont pas la même ouverture que lui à une part de doute. Mais, à l'expérience (j'ai été membre du PS, du MDC, puis des Verts, avant), c'est un des groupes politiques où la capacité au doute est la moins découragée. - Fort heureusement, que "la pensée de Besancenot" n'"illumine" pas votre vie. Tout rapport enchanté et fétichiste à une "oeuvre" politico-intellectuelle (comme "le marxisme", "le proudhonisme", "le bakouninisme", "le trotkysme", "le maoisme", "le freudisme"...ou, plus récemment, "le bourdieusisme", sans que ces étiquettes ne soient équivalentes; intellectuellement et politiquement, loin de là) ou à une "personnalité politique", en tant qu'"illuminant" votre vie, devrait sans doute être radicalement (et mélancoliquement) déconseillé après deux siècles d'échecs pour bâtir une société non-capitaliste émancipée. * Je n'ai pas voulu dire (mais ma formule était sans doute trop lapidaire) que les critiques dites "radicales" des médias étaient "élèves de Finkielkraut", mais que tant Finkielkraut (en négatif, dans une critique de "la radicalité") que ces critiques dites "radicales" des médias (en positif, dans une promotion d'une certaine figure de "la radicalité") tendent à produire une association entre "radicalité" et manichéisme (ou simplisme); alors que je tente, après et avec bien d'autres, d'associer radicalité et complications.

Renvoyer dos à dos Finkielkraut et critique radicale des médias est sans doute l'effet d'une radicale complication, dénuée de tout manichéisme et de tout simplisme... Quant à l'association entre radicalité et complications, elle doit être elle-même très complexe, puisqu'elle n'a produit - hormis la critique réellement existante - que du silence. Mélancolique? Le Père Noël

Le Père Noël a souvent beaucoup d'évidences dans sa hotte à belles paroles... * "Renvoyer dos à dos Finkielkraut et critique radicale des médias est sans doute l'effet d'une radicale complication, dénuée de tout manichéisme et de tout simplisme... "? C'est vrai que c'est très compliqué de comprendre que des personnes opposées sous tout un ensemble d'aspects peuvent avoir des points de convergence (c'est ainsi qu'Hannah Arendt, philosophe du manichéisme s'il en fut, construisit son concept de "totalitarisme", en associant les expériences historiques du nazisme et du stalinisme, par ailleurs fort disparates, à cause d'une série d'analogies et de convergences). * "Quant à l'association entre radicalité et complications, elle doit être elle-même très complexe, puisqu'elle n'a produit - hormis la critique réellement existante - que du silence." ? La Boétie, More, Machiavel, Spinoza, Rousseau, Fichte...Marx, Proudhon, Jaurès...Benjamin, Adorno, Dewey, Merleau-Ponty, Arendt...Foucault, Henry, Castoriadis, Bourdieu, Honneth, Rancière...: C'est vrai que l'association entre radicalité et complications n'a pas donné grand-chose jusqu'à présent... Bonne année 2009, à la critique radicalement mélancolique! La Mère Noël (plus circonspecte par rapport aux évidences de la hotte)

Bonne année "mélancolique" à vous ! Avec tous mes remerciements pour les réflexions offertes par vous et votre blog, qui me rendent -silencieuse... Vancouver

Excusez ma radicale et mélancolique sottise, mais j'éprouve quelques difficultés à saisir le rapport entre l'analyse des totalitarimes par Hannah Arendt et la convergence entre Finkielkraut et la critique radicale des médias. Amalgames complexes? Mea culpa : c'est de la critique des médias dont je voulais parler lorsque j'écrivais que "l'association entre radicalité et complications, elle doit être elle-même très complexe, puisqu'elle n'a produit - hormis la critique réellement existante - que du silence." Du moins de la part de Philippe Corcuff... Mais je suis ravie d'apprendre que vous avez lu beaucoup de livres. Bonne année!

Il est parfois difficile de se faire comprendre, ne serait-ce même qu'entendre. Surtout quand plusieurs questions autonomes se chevauchent dans un élan polémique, et notamment : la possibilité de convergences entre Finkielkraut et la critique manichéenne des médias, les liens généraux entre radicalité et complications dans l'histoire de la pensée critique, les liens particuliers entre radicalité et complications dans la critique des médias, mon supposé silence en matière de critique des médias (qui justifierait le manichéisme des critiques réellement existantes)... * Ainsi il apparaît toujours difficile à comprendre qu'il puisse y avoir à la fois des convergences et des divergences entre des auteurs politiquement opposés. Quand les auteurs et les idées sont bien rangées dans des cases séparées, il faut dire que ça fait un peu désordre. Prenons un autre exemple (moins chargé que celui d'Arendt et de son concept de "totalitarisme") : Alain Touraine a développé une sociologie des mouvements sociaux dans les années 1970, qui divergeait fortement avec les marxistes quant au contenu de l'analyse (pour lui le mouvement ouvrier en était arrivé à sa fin, dans une société devenue "post-industrielle" à laquelle aurait été mieux ajustés de "nouveaux mouvements sociaux"), mais qui convergeait avec nombre de marxistes dans une philosophie de l'histoire à tendance évolutionniste (se succèderaient, dans l'histoire de l'humanité, des types de société caractérisés à chaque fois par une contradiction principale et par un mouvement social principal : cela s'appelait succession des "modes de production" chez les marxistes, mais plus chez Touraine, qui héritait pourtant d'un schéma assez analogue à celui des marxistes). Les sociologues marxistes étaient surtout sensibles aux divergences avec Touraine (un "ennemi de classe"). Les identités intellectuelles et politiques exhibées et les postures engagées dans le travail de connaissance peuvent avoir ainsi quelques décalages. Quand on pratique le travail intellectuel, et qu'on n'en est pas seulement un consommateur, on est soumis à l'exigence de ne pas s'arrêter aux identités revendiquées, mais de s'intéresser aussi à la façon dont les énoncés sont produits (à partir de quels présupposés, quels schémas, quels concepts, quels outils pratiques d'enquête, etc.) * Il peut être agaçant de voir étaler de manière arrogante nombre de lectures...supposées... Mais, cela ne veut pas dire qu'avoir lu beaucoup de livres pour étayer un lien entre radicalité et complications deviendrait a priori un défaut (et une qualité d'en avoir pas ou peu lus). Et d'ailleurs, il ne suffit pas de lire beaucoup de livres, quand on est engagé dans une activité de recherche, il faut les travailler. Sur les auteurs cités dans le précédent message et sur la façon dont ils nous offrent des ressources quant aux rapports entre radicalité et complications, je renvoie à mon petit manuel universitaire : Les grands penseurs de la politique - Trajets critiques en philosophie politique (Paris, Armand Colin, collection "128", 2005). A partir de là, on peut discuter auteur par auteur de la pertinence ou de la non-pertinence de mes hypothèses, de leurs points aveugles, des hypothèses concurrentes, etc. * Pour une critique non manichéenne des médias (à distance donc du simplisme type "Le Plan B", etc.), on peut se référer à différents travaux, mais cela suppose de bien distinguer les analyses inspirées de Bourdieu en sociologie (et qui contribuent à alimenter le lien radicalité/complications), et la vision simplificatrice diffusée sur ces analyses dans un espace public large, par des partisans (type "Le Plan B") ou par des adversaires (type Finkielkraut) : - J'invite à relire : Pierre Bourdieu, Sur la télévision (Paris Liber éditions, coll. “Raisons d’agir”, 1996); ce livre oriente sur des pistes fort différentes de la critique manichéenne des médias : autonomie du "champ journalistique" (et pas fusion des pouvoirs économiques, médiatiques, politique et intellectuels, comme dans la vulgate type "Le Plan B") ou une notion structurelle (et largement non consciente, associée au concept d'habitus) de "connivences" (éloignée de la version volontariste type "copinage" promue par "Le Plan B" and co). - Dans le sillage de Pierre Bourdieu des analyses qui mettent l'accent tant sur les dispositions non conscientes des journalistes (générées par une socialisation antérieure, dont un certain type de formation professionnelle) que sur les mécanismes spécifiques du champ journalistique (et au sein du champ journalistique des différentes institutions) : Alain Accardo, Georges Abou, Gilles Balbastre et Dominique Marine, Journalistes au quotidien – Outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques (Bordeaux, Le Mascaret, 1995); Louis Pinto, “L’espace public comme construction journalistique – Les auteurs de "tribunes" dans la presse écrite”, Agone, n°26-27, 2002; François Ruffin, Les petits soldats du journalisme (Paris, Les Arènes, 2003); Julien Duval, Critique de la raison journalistique – Les transformations de la presse économique en France (Paris, Seuil, 2004)... - Pour une synthèse des travaux de sciences sociales (par quelqu'un se situant aussi dans le sillage de Pierre Bourdieu) : Érik Neveu, Sociologie du journalisme (Paris, La Découverte, collection "Repères", 1e éd. : 2001) Mais il manque chez le Bourdieu de Sur la télévision une approche de la réception et des récepteurs des médias (complétant la vue sur les conditions de diffusion de biens culturels) : - cette approche avait été amorcée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans les années 1960 : "Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues", Les Temps Modernes, n° 211, 1963 ; - les études de réception (des informations télévisées, des séries télé, etc.) se sont multipliées à partir des années 1980 : la politiste Brigitte Le Grignou, se situant aussi dans le sillage de la sociologie de Bourdieu, en a formulé une synthèse : Du côté du public – Usages et réceptions de la télévision (Paris : Economica, collection "Études politiques", 2003); j'en ai proposé une note de lecture : Á Bâbord !, n°18, février-mars 2007, http://www.ababord.org/spip.php?article265 ; on peut aussi écouter en ligne le cours de Brigitte Le Grignou sur "Résistances des publics à la culture de masse" dans le cadre de l'Université Populaire de Lyon en 2005-2006 : http://uplyon.free.fr/calendrier2006.htm#legrignou ; ces études de réception mettent en évidence des spectateurs filtrant les messages en fonction de leur classe sociale, de leur genre, de leur génération et d'autres dimensions de leurs parcours biographiques, et qui ne correspondent pas à l'image largement répandue dans la critique manichéenne des médias d'une masse amorphe imbibée par "la pensée unique" ou "la propagande" dominante ; - l'une des figures marquantes des premiers travaux de réception dans le cadre des "cultural studies" britanniques a été le chercheur néo-marxiste Stuart Hall : voir son texte traduit en français « Codage/décodage » (1e éd. britannique : 1977), Réseaux (CNET), n°68, novembre-décembre 1994, mis en ligne sur http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/ . Il y a aussi des divergences dans le traitement des médias au sein de la sociologie inspirée par Bourdieu : - Par exemple, face au sociologue Patrick Champagne qui défend l'hypothèse d'une certaine fusion du champ politique et du champ journalistique, au sein d’un nouveau "champ journalistico-politique" (dans Faire l’opinion – Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990), le politiste Michel Dobry a défendu l'hypothèse inverse d'un maintien de l'autonomie respective des deux champs, non exclusive d'un développement des interactions entre eux (dans "Le président en cohabitation – Modes de pensée préconstitués et logiques sectorielles", dans Le président de la République – Usages et genèses d’une institution, sous la direction de Bernard Lacroix et de Jacques Lagroye, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992) Mais il y a aussi d'autres points de vue critiques en sciences sociales ne se situant pas dans l'orbite de la sociologie de Bourdieu : - Au sein de ce qu'on appelle "la nouvelle sociologie pragmatique", les travaux de Cyril Lemieux intègrent les dimensions éthiques de l'action journalistique, non pas pour donner une vision irénique de cet univers professionnel, mais pour pointer les défaillances par rapport à ces repères éthiques professionnels : Mauvaise presse – Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques (Paris, Métailié, 2000); j'en ai proposé une note de lecture dans Á Bâbord !, n°18, février-mars 2007, http://www.ababord.org/spip.php?article260 ; - Dans le cadre d'une philosophie politique critique de la démocratie (puisant notamment dans Marx, Walter Bejamin, etc.) : Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie (Paris, Payot, 2004). * Mes propres et modestes contributions à la critique non manichéenne des médias : - sur le cadre d'une critique non manichéenne des médias, dans ses différences avec "le modèle de propagande" avancé par Noam Chomsky : "Chomsky et le "complot médiatique" - Des simplifications actuelles de la critique sociale", ContreTemps, n°17, septembre 2006, repris sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=169 ; on trouve une version courte des arguments dans la revue québecoise de gauche radicale A Babord! : "Vers une nouvelle critique des médias", n°18, février-mars 2007, http://www.ababord.org/spip.php?article263 ; - un complément sous forme d'entretien : "Rester critique face à la critique des médias", site Dissidence.fr, avril 2007, http://dissidence.libre-octet.org/rencontrer/corcuff.html ; - une contribution aux études de réception (sur la série télévisée américaine "Ally McBeal") : "De l'imaginaire utopique dans les cultures ordinaires - Pistes à partir d'une enquête sur la série télévisée Ally McBeal", dans Claude Gautier et Sandra Laugier (éds.), L'ordinaire et le politique (Paris, PUF, collection CURAPP); on trouve quelques éléments aussi dans "L'individu est-il soluble dans le marché ? De Marx à Ally McBeal", conférence-débat à l'Université Populaire Montpellier Méditerranée, 14 mai 2007, site de l'UPMM, http://upmm.org/spip.php?article10 . Les assertions définitives et les malentendus, ça consolide souvent les identités déjà constituées, et ainsi il y a peu de chances que des arguments rationnels suffisent à les lever, mais on peut quand même essayer, mélancoliquement... bonjour chez vous

Je vous remercie d'avoir pris le temps de rédiger une réponse aussi détaillée. Mais je ne suis sans doute pas assez cultivée pour en saisir toutes les subtilités. - Je vous demandais comment il était possible de renvoyer dos-à-dos les invectives d'Alain Finkielkraut et les critiques des médias que vous qualifiez de "simpliste". Vous me répondez qu'il existe parfois des présupposés communs à des positions opposées. Comme ceux que des petits malins établissent entre l'extrême-gauche et l'extrême droite (ou la droite plustôt extrêmes) ? Je crains que vous n'enrobiez de finasseries de méthode votre emportement polémique. pour dissimuler un certain "simplisme". - Je vous demandais quelle était la critique des médias dont vous étiez l'auteur ? Vous me répondez par une longue bibliographie dans laquelle je relève, vous concernant, qu'elle ne comporte aucune critique des médias, mais presque exclusivement une critique.. de la critique des médias. Une critique des médias qui se réfère pourtant à nombre d'ouvrages que vous citez et dont certains auteurs (Alain Accardo et Gilles Balbastre par exemple) figurent dans l'Ours du Plan B. Faut-il croire qu'ils ne savent pas se lire ou se comprendre sans votre aide ou que Pierre Bourdieu a publié Serge Halimi sans le lire? Appremment, la réalité est plus "compliquée" que vous ne le laissez croire. Et le "simplisme" n'est pas toujours où l'on croit. Je suis extrêment déçue d'avoir à vous le dire. Camille PS. J'avais préparé cette petite réponse sur mon ordinateur avant de la coller quand je me suis aperçue que vous repreniez vos critiques du Plan B et d'Acrimed... en réponse à Vincent Peillon... à propos de Merleau-Ponty. Appremment toutes les occasions sont bonnes de faire miroiter votre sens de la "complexité" ;-) . J'irai vous dire un mot à cet endroit dès que j'en aurai le temps.

Je vous remercie d'avoir pris le temps de rédiger une réponse aussi détaillée. Mais je ne suis sans doute pas assez cultivée pour en saisir toutes les subtilités. - Je vous demandais comment il était possible de renvoyer dos-à-dos les invectives d'Alain Finkielkraut et les critiques des médias que vous qualifiez de "simpliste". Vous me répondez qu'il existe parfois des présupposés communs à des positions opposées. Comme ceux que des petits malins établissent entre l'extrême-gauche et l'extrême droite (ou la droite plustôt extrêmes) ? Je crains que vous n'enrobiez de finasseries de méthode votre emportement polémique. pour dissimuler un certain "simplisme". - Je vous demandais quelle était la critique des médias dont vous étiez l'auteur ? Vous me répondez par une longue bibliographie dans laquelle je relève, vous concernant, qu'elle ne comporte aucune critique des médias, mais presque exclusivement une critique.. de la critique des médias. Une critique des médias qui se réfère pourtant à nombre d'ouvrages que vous citez et dont certains auteurs (Alain Accardo et Gilles Balbastre par exemple) figurent dans l'Ours du Plan B. Faut-il croire qu'ils ne savent pas se lire ou se comprendre sans votre aide ou que Pierre Bourdieu a publié Serge Halimi sans le lire? Appremment, la réalité est plus "compliquée" que vous ne le laissez croire. Et le "simplisme" n'est pas toujours où l'on croit. Je suis extrêment déçue d'avoir à vous le dire. Camille PS. J'avais préparé cette petite réponse sur mon ordinateur avant de la coller quand je me suis aperçue que vous repreniez vos critiques du Plan B et d'Acrimed... en réponse à Vincent Peillon... à propos de Merleau-Ponty. Apparemment toutes les occasions sont bonnes de faire miroiter votre sens de la "complexité" ;-) . J'irai vous dire un mot à cet endroit dès que j'en aurai le temps.

La machine nous a appris à ne pas sourire dans la rue

                  Á ne pas voir le pauvre qui crève en demandant de l’aide

                  Elle nous a enseigné que l’amour était une faiblesse

                 Tout comme les larmes, les faiblesses

                 N’ont pas de place dans leur système ».

Keny Arkana.

 

Vive la faiblesse, la fragilité et les imperfections ! 

 

Et aussi :  

« Á chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer ». Walter Benjamin.

 

Arrachons ...... arrachons !

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