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Renaissance de l'anticapitalisme en France

S’il y a un certain renouveau de l’anticapitalisme en France dans l’actualité sociale et politique, cela s’exprime aussi dans le domaine intellectuel. Ce texte d’une conférence prononcée à New York University le 31 mars 2009 en propose un panorama sélectif…

 

 

Introduction

 

 

Je suis tout la fois sociologue et philosophe politique en France. Je suis par ailleurs engagé sur le terrain social et politique : membre du conseil scientifique de l’association altermondialiste (on dit plutôt «Anti-Globalization» aux États-Unis, je crois) ATTAC France, membre du Nouveau Parti Anticapitaliste initié en février dernier par Olivier Besancenot, co-fondateur des Universités Populaires alternatives de Lyon (où je travaille) et de Nîmes (où j’habite) dans le sillage de l’initiative de Michel Onfray à Caen. En vous parlant aujourd’hui de la «Renaissance de l’anticapitalisme en France», je vais principalement faire état de ressources théoriques en sociologie, en introduisant toutefois quelques éléments adjacents de philosophie politique et d’actualité politique française. La discussion pourra éclaircir ce qui aura été trop rapide.

 

Le mot même de «capitalisme» s’était progressivement effacé du vocabulaire tant universitaire que militant dans les années 1980 en France, dans un moment de recul de la critique sociale, alors que ce mot continuait à être utilisé dans le monde universitaire anglo-américain ou hispanique, par exemple. La première phase de renaissance d’une critique sociale, à la fois militante et intellectuelle, à partir des grandes grèves et manifestations de l’hiver 1995 en France n’a pas tellement recouru non plus au terme de «capitalisme», mais on lui préférait encore le mot «néolibéralisme» (au sens du libéralisme économique d’Adam Smith, mais dans sa variante renouvelée au carrefour des années 1970 et 1980 sous la houlette de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux États-Unis, en référence notamment à Friedrich Hayek). Un des moments importants de réintroduction de la notion de capitalisme dans le vocabulaire universitaire et plus largement militant en France est 1999, avec la sortie du livre Le nouvel esprit du capitalismedes sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello en 1999 (Paris, Gallimard).

 

Depuis plusieurs mois, et «la crise financière du capitalisme» en cours, mais aussi la prise de conscience publique des dérèglements climatiques générés par la course au profit, l’usage du mot «capitalisme» s’est fortement accéléré. Et la critique du capitalisme, et même la critique radicale du capitalisme, «l’anticapitalisme», a un écho public plus important. Un parti, le Nouveau Parti Anticapitaliste, a ainsi été récemment créé. Son principal porte-parole, Olivier Besancenot, est dans les sondages une des personnalités politiques françaises les plus «populaires». Besancenot vient de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire), parti d’inspiration trotskyste né en 1968, qui s’est alors auto-dissous en février pour constituer quelque chose de plus large, de plus pluraliste, de plus libertaire que sa matrice trotskyste initiale : le NPA. Signe des temps, en octobre dernier, Luc Boltanski (un des plus grands sociologues français vivants) a dialogué sur le web de la revue radicale Contretemps avec Olivier Besancenot, pour montrer sa sympathie avec sa démarche (voir http://contretemps.eu/node/146).

 

Je vais essayer ici de faire état d’un certain renouvellement de la critique du capitalisme dans les sciences sociales et la philosophie en France depuis les années 1990. Je ne m’intéresserai principalement qu’à un plan théorique. Ce regain anticapitaliste s’exprime moins dans le domaine académique proprement dit que dans l’espace des revues dites «généralistes» ; espace autonome tout en ayant des interactions avec l’univers académique comme avec le champ politique et l’espace des mouvements sociaux. Ces revues alimentant intellectuellement les gauches radicales en France ont notamment pour noms :Actuel Marx (insérée quant à elle dans le monde académique), ContreTemps, Lignes, Mouvements, Multitudes, Revue Internationale des Livres et des Idées, Vacarme, Variations

 

Mon propos aura trois temps principaux : 1) une certaine actualité de l’analyse marxienne du capitalisme par rapport à certains discours simplificateurs actuels ; 2) des éléments contemporains d’élargissement de la critique du capitalisme ; et 3) quelques débats en cours dans la galaxie anticapitaliste. En passant de la première partie à la troisième partie, on ira du plus simple au plus compliqué, et de rappels de choses connues pour certains à des éléments plus nouveaux.

 

 

I – Actualité de Marx (1818-1883) vis-à-vis de discours simplificateurs

 

 

De manière synthétique on peut dire que chez Marx le capitalisme, c’est : une dynamique d’accumulation du capital, alimentée par une logique de profit générée par l’exploitation du travail par le capital et basée sur la propriété privée des moyens de production, d’échange et de communication, développant la marchandisation du monde.

 

Cette caractérisation synthétique nous conduit à prendre de la distance par rapport à des simplifications qui traînent aujourd’hui sur le capitalisme, dans les milieux savants comme ordinaires, chez les «procapitalistes» comme chez certains anticapitalistes.

 

 

A – Un capitalisme intentionnel ?

 

 

Un certain recul de la culture marxiste en France à partir des années 1980 a favorisé les critiques sociales intentionnalistes. Qu’est-ce à dire ? C’est-à-dire des critiques mettant l’accent sur les intentions des dominants (par exemple, des capitalistes) dans le façonnement principal de la réalité socio-historique. Souvent cet intentionnalisme s’énonce le plus ordinairement avec des tonalités conspirationnistes (c’est-à-dire en termes de complots : ce seraient les intentions cachées et manipulatrices des dominants qui façonneraient principalement la réalité socio-historique). C’est quelque chose de présent, par exemple, dans une critique en vogue dans les milieux militants en France (mais peu présente dans les milieux académiques) : la critique des médias et des relations internationales proposée par le linguiste et militant radical américain Noam Chomsky (1). Mais c’est quelque chose qu’on trouve aussi, à un autre bord politique, chez le Président de droite Nicolas Sarkozy, quand il fustige «les responsables» de ce qui serait «les excès du capitalisme financier».

 

Or pour Marx le capitalisme relève de structures sociales, d’une logique structurelle qui contraint les consciences et les volontés, y compris chez les dominants, et pas l’inverse. Dans la préface à la 1° édition du livre 1 du Capital (1867), Marx explique ainsi :

 

«Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoiqu’il pusse faire pour s’en dégager.» (2)

 

C’est là qu’il faut intégrer la médiation de «l’idéologie» chez Marx. Ainsi dans L’idéologie allemande (1845-1846), Marx et Engels parlent, à propos des «idées dominantes» en tant qu’«idées de la classe dominante», de «l’illusion que cette classe nourrit à son propre sujet» (3). Il y aurait donc des phénomènes d’auto-illusion idéologique, chez les dominants comme chez les dominés. Cet aspect a été renforcé avec la notion de «violence symbolique» dans la critique sociale « post-marxiste » de Pierre Bourdieu, car il ne s’agit pas, chez le sociologue, seulement d’«idées», mais de dispositions plus profondément enracinées dans les corps.

 

 

B – Une «moralisation» du capitalisme ?

 

 

«La moralisation du capitalisme», par rapport à ce qui aurait été des «excès» apparaît à la mode aujourd’hui dans les milieux politiques officiels : à droite avec Nicolas Sarkozy, à gauche avec les dirigeantes socialistes françaises Ségolène Royal ou Martine Aubry, et entre les deux avec le nouveau président américain Barack Obama (4). Revenons sur un extrait plus large, que celui donné précédemment, de la préface à la 1° édition du livre 1 du Capital (1867) de Marx :

 

«Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n’ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s’agit ici des personnes qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoiqu’il pusse faire pour s’en dégager.» (2)

 

Ainsi la dynamique d’accumulation du capital apparaît a-morale, ne se préoccupe pas des questions morales. Ce n’est donc pas la moralité de tel ou tel capitaliste qui est en jeu : on a affaire à une logique structurelle. De ce point de vue, il apparaît aussi difficile de bâtir un «capitalisme moral» que de bâtir une société non-capitaliste.

 

Après s’être arrêté sur une certaine actualité de la critique marxienne du capitalisme, on va passer en revue des tentatives d’élargissement de la critique du capitalisme, à partir de Marx, contre certaines tentations de Marx, au-delà de Marx.

 

 

II – Un élargissement contemporain de la critique du capitalisme

 

 

Les «marxistes» les plus traditionnels ont fréquemment et principalement analysé le capitalisme à travers la contradiction capital/travail, dans une lecture tendanciellement collectiviste et productiviste. Récemment l’analyse a été élargie à d’autres contradictions principales du capitalisme.

 

Mais comment d’abord caractériser la notion même de «contradiction du capitalisme» ? Je viserai ici un ensemble de contraintes structurelles associées à la dynamique capitaliste mais aussi de possibilités d’émancipation qu’il laisse ouvertes. Cette double dimension qui caractérise justement l’approche marxienne du capitalisme comme dynamique contradictoire. Ces contradictions du capitalisme pointent seulement des possibilités, nécessitant un travail de politisation pour devenir des logiques pleinement actives, pour s’actualiser (dans une logique analogue au couple acte/puissance chez Aristote : ce qui n’est qu’en puissance s’actualisant dans une action).

 

 

A - La contradiction capital/travail

 

 

La contradiction capital/travail – celle sur laquelle les marxistes se sont focalisés - alimente des inégalités de classes, qui continuent à structurer fortement la question sociale, à l’échelle nationale et mondiale. Comment définir cette contradiction capital/travail ? Le capital s’oppose au travail à travers un rapport d’exploitation, mais il développe le travail pour alimenter son processus d’accumulation, et donc il produit «ses propres fossoyeurs» potentiels, selon la formule de Marx et Engels dans le Manifeste communiste de 1848 (5).

 

 

B - La contradiction capital/nature

 

 

La contradiction capital/nature appelle l’intégration plus nette de la question écologiste. Marx en a à peine amorcé l’exploration dans le livre I du Capital (en lien avec l’exploitation du travail) :

 

«chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité.» (6)

 

Marx n’apparaît-il pas ici comme un ancêtre du développement «durable» ? Mais appréhender cette question à partir de Marx suppose aussi de revenir de manière critique sur sa fascination pour le développement technologique et le productivisme industriel du XIXème siècle. Marx apparaît ici ambivalent avec une culture productiviste (c’est-à-dire renvoyant à logique de production pour la production) et des amorces antiproductivistes (de critique écologiste).

 

Les travaux de Jean-Marie Harribey (actuel co-président d’ATTAC France) et de Michael Löwy (membre de l’ex-LCR et aujourd’hui du NPA) (7) ont, entre autres, nourri la piste en France de la contradiction capital/nature, à partir de Marx, par-delà Marx, dans le sillage de ceux, pionniers, d’André Gorz (8). La discussion critique avec la galaxie la plus dynamique de l’écologie politique radicale aujourd’hui en France ou au Québec, regroupée autour du thème de «la décroissance», contribue à l’approfondir.

 

Comment caractériser cette contradiction capital/nature ? La nature serait ainsi elle aussi exploitée dans la dynamique d’accumulation du capital. Or, dans l’épuisement des ressources naturelles comme dans les risques techno-scientifiques associés à la logique contemporaine du profit, le capitalisme mettrait en danger ses propres bases naturelles et humaines d’existence, comme d’ailleurs de toute société humaine.

 

Dans ce cadre d’analyse, la tentation (chez Nicolas Sarkozy ou Barack Obama, ou chez certains dirigeants des partis Verts européens, comme Daniel Cohn-Bendit) de proposer un «capitalisme vert» comme solution magique tout à la fois à la crise du capitalisme et aux dérèglements climatiques n’apparaît pas à la hauteur des enjeux.

 

 

C – La contradiction capital/individualité 

 

Une contradiction capital/individualité travaillerait aussi le capitalisme, et encore davantage le néocapitalisme, en posant la question individualiste. Mes propres travaux en cours en sociologie portent sur cet aspect (9). Marx a jeté des bases, trop méconnues, pour nous aider à énoncer cette contradiction. Par exemple, dans ses Manuscrits de 1844, il appuie explicitement sa mise en cause du capitalisme sur :

 

«chacun de ses rapports humains avec le monde, voir, entendre, sentir, goûter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer, bref tous les actes de son individualité» (10)

 

On a là un Marx sensualiste, attentif à la réduction unidimensionnelle des sens et des capacités des humains par la logique marchande.

 

Et il précise :

 

«À la place de tous les sens physiques et intellectuels est apparue l’aliénation pure et simple des sens, le sens de l’avoir» (10)

 

Le capitalisme contribuerait, avec d’autres logiques socio-historiques, à nourrir l’individualisme contemporain. Stimulant d’un côté les désirs d’épanouissement personnel, il limiterait et tronquerait au final les individualités par la marchandisation. Il ferait naître des aspirations à la réalisation de soi et à la reconnaissance personnelle qu’il ne pourrait que très partiellement satisfaire dans le cadre commercial de sa dynamique de profit. Les désirs individuels frustrés et les individualités blessées deviendraient (comme les salariés dans la contradiction capital/travail) des «fossoyeurs» potentiels du capitalisme.

 

 

D – La contradiction capital/démocratie

 

 

La contradiction capital/démocratie n’a vraiment pris consistance que récemment, en amenant à inscrire davantage la question démocratique dans la critique du capitalisme, comme nous y invitent des analyses récentes en France, comme celles de Patrick Braibant (11) ou Thomas Coutrot (12) au sein de l’association altermondialiste ATTAC, de l’économiste et philosophe Marc Fleurbaey (13) ou de la sociologue belge Isabelle Ferreras (14) dans un beau travail sur les caissières de supermarché.

 

La phase actuelle de globalisation néolibérale fragiliserait particulièrement les quelques acquis de la démocratie représentative libérale, qui ont plus ou moins été associés au développement du capitalisme en Occident, et plus précisément aux luttes sociales et politiques qui l’ont caractérisé.

 

Cette fragilisation récente a plusieurs manifestations : déplacement des pouvoirs vers les firmes multinationales et des institutions technocratiques (FMI, Banque mondiale, OMC, Commission européenne, etc.) par rapport aux pouvoirs politiques des États-nations (relevant, dans les régimes représentatifs occidentaux, d’une logique démocratique relative), réduction du pluralisme d’expression avec la concentration des médias ou montée de logiques sécuritaires et «anti-terroristes» limitant les libertés individuelles et collectives.

 

Contradiction capital/travail et question sociale, contradiction capital/nature et question écologiste, contradiction capital/démocratie et question démocratique, contradiction capital/individualité et question individualiste : on a là des axes pour un anticapitalisme élargi par rapport aux «marxismes» classiques.

 

Notre troisième et dernière étape sera consacrée à des débats en cours dans la galaxie anticapitaliste.

 

 

III – Débats en cours dans la galaxie anticapitaliste

 

 

Parmi la diversité des débats en cours dans la galaxie anticapitaliste, je n’en retiendrai que deux : l’un opposant d’une certaine manière Antonio Negri et Pierre Bourdieu, l’autre autour des apports des sociologies compréhensives et pragmatiques, sollicitant aussi Michel Foucault.

 

 

A – Empire ou formation sociale composite ? Bourdieu contre Negri

 

 

Un best-seller altermondialiste a été écrit par l’universitaire américain Michael Hardt et du philosophe italien Antonio Negri : Empire (15). L’empire serait la forme suprême de la domination internationalisée du capitalisme, distincte des impérialismes antérieurs. Les États-nations, même le plus puissant d’entre eux (les États-Unis), n’auraient plus la primauté. L’empire se déploierait dans une logique incessante de mobilité à l’intérieur de réseaux. L’empire, ce serait un « pouvoir absolu » p.67), qui n’aurait « plus d’extérieur » (p.235). C’est un peu la Matrix de la série de filmsd’Andy et Larry Wachowski (1999, 2002 et 2003). On aurait donc un forme de «marxisme» hyper-systémique et hyper-fonctionnaliste (pour penser «l’Empire», le système des systèmes qui intègrerait tout) (16).

 

Dans une critique sociale plus nettement «post-marxiste», Pierre Bourdieu (17) ne se focalise plus sur l’exploitation économique comme l’axe principal, encore moins au sein d’un «empire» hyper-homogène. On aurait plutôt une variété de mécanismes de capitalisation (capital économique, mais aussi capital culturel, capital politique, etc.) au sein de différents champs sociaux autonomes, avec des formes transversales de domination, comme la domination masculine ; ces différents éléments s’imbriquant de manière complexe dans une formation sociale composite comme la société française ou la société américaine.

 

Toutes les dominations n’auraient pas le même poids dans une formation sociale, et Bourdieu a souvent rappelé l’importance actuelle du champ économique. Mais la notion d’autonomie indique que ce qui se passe dans le champ politique (ou dans le champ religieux) n’est pas nécessairement, même «en dernière instance», commandé par ce qui se passe dans le champ économique, ou que la domination culturelle (ou la domination masculine, le racisme ou l’homophobie) ne dépend pas nécessairement, même «en dernière instance», de l’exploitation économique.

 

Ainsi la domination du capital économique sur le travail et le mouvement d’expansion de la marchandise qui lui est associé constitueraient bien un des axes principaux de nos sociétés contemporaines. Mais cet axe ne posséderait pas la clé d’avenir des autres aspects, même les plus «secondaires». Ce qui laisse la place à des contradictions entre les différents ordres dominants au sein des formations sociales composites comme les nôtres, à la différence de chez Negri.

 

 

B – La critique sociale en voie de reformulation

 

 

La sociologie française a été marquée par le développement des démarches compréhensives et pragmatiques à partir des années 1980 (18). Démarches compréhensives ? C’est-à-dire dans le sillage de Max Weber, une prise en compte de la signification que les acteurs donnent à leurs activités dans la dynamique des relations sociales. Démarches pragmatiques ? C’est-à-dire insistant sur les compétences des acteurs dans des logiques d’action s’affrontant à une incertitude relative.

 

Ces approches ont permis de se déplacer par rapport à des tendances qu’on pourrait qualifier de «domino-centrées» (19) dans la sociologie de Pierre Bourdieu (c’est-à-dire se focalisation tendanciellement exclusive sur la notion de domination), et d’être alors plus attentif aux production symboliques et aux capacités des acteurs, y compris les plus dominés. Mais dans le même temps, ces démarches compréhensives et pragmatiques avaient tendance à oublier la critique des inégalités et des rapports de domination.

 

Aujourd’hui se pose la question (c’est un des nœuds actuels du travail de Luc Boltanski, ou d’Isabelle Ferreras, ou de mon propre travail en cours sur l’individualisme contemporain) de la formulation d’une critique compréhensive ou compréhension critique, c’est-à-dire appréhendant les inégalités de ressources entre acteurs et les contraintes structurelles pesant sur eux, tout en abandonnant l’hypothèse trop lourde d’une domination ou d’une aliénation totales (qui était par exemple celle de «la théorie critique» allemande des années 1930-1960 de Theodor Adorno et Max Horkheimer).

 

Je prendrai l’exemple de mon travail autour de la question de l’individualité dans nos sociétés individualistes. Ainsi la notion critique de contradiction capital/individualité identifierait un ensemble de contraintes associées à la logique capitaliste mais aussi de possibilités d’émancipation qu’il laisse ouvertes, en fonction d‘une action de politisation.

 

Cette notion relève ainsi d’une globalisation critique, avec une part d’extériorité, car les notions mêmes de «capitalisme» et de «contradiction du capitalisme» pointent des contraintes pesant sur les acteurs mais débordant leur conscience en situation. Mais elle intègre aussi les capacités des personnes à générer ce que j’appelle des imaginaires utopiques, c’est-à-dire activant la possibilité d’un ailleurs par rapport aux logiques sociales existantes. C’est quelque chose que j’ai pu commencer à traiter empiriquement dans une enquête sur la réception en France de la série télévisée américaine, Ally McBeal (20).

 

Revenir sur certains aspects de l’œuvre de Michel Foucault peut aussi nous fournir des pistes supplémentaires dans cette direction. On oppose souvent au moins « deux Foucault » (parfois plus) : un Foucault critique de normes sociales oppressives (d’Histoire de la folie à l’âge classique de 1961 à Surveiller et punir de 1975) et un Foucault philosophe d’une « subjectivation » plus autonome et inventive (notamment dans Le souci de soi de 1984). Certains établissent un mur entre les deux, d’autres font complètement dépendre le 2ème Foucault du 1er : la subjectivation devenant le jouet des normes sociales.

 

Des suggestions du philosophe Mathieu Potte-Bonneville nous ont orienté sur une autre piste (21). On trouve ainsi une 3ème piste plus stimulante dans une formule de Foucault extraite du Souci de soi : il parle d’« une réponse originale sous la forme d’une nouvelle stylistique de l’existence» face à des contraintes sociales (22). Or, la «réponse à» n’est pas la seule «détermination par», sans pour autant abolir la contrainte sociale. Dans cette perspective, la subjectivation serait dépendante des normes dominantes, tout en autorisant un espace d’autonomisation. La subjectivation serait une «réponse aux» normes et aux contraintes sociales. On peut ainsi concevoir des contraintes sociales, intériorisées par les personnes et extérieures à elles, auxquelles peut «répondre» une autonomisation subjective. On émanciperait ainsi la pensée des contraintes sociales du seul langage déterministe des «déterminations sociales» (très fort, par exemple, chez Bourdieu), en la connectant à la prise en compte de formes subjectives d’autonomisation. C’est une piste qui peut se révéler heuristique.

 

 

Conclusion-ouverture

 

 

J’ai traité principalement ici la question de l’anticapitalisme sous l’angle de la théorie sociologique. Cela appellerait toutefois un deuxième volet de philosophie politique. Je signalerai quelques axes rapides sans développer :

 

- Une part importante de la galaxie anticapitaliste et altermondialiste est à la recherche d’une association entre radicalité anticapitaliste et vigilance anti-totalitaire. Cela va à l’encontre d’une nostalgie aux tonalités «néo-staliniennes» de la Chine maoïste qu’incarne aujourd’hui le philosophe Alain Badiou (23). Badiou, dont on me dit qu’il serait un peu en vogue aujourd’hui dans les milieux intellectuels américains…

 

- Dans un drôle de chassé-croisé France/Amérique, le pragmatisme philosophique de l’Américain John Dewey, notamment sa conception expérimentale de la démocratie, est une pensée (re-)découverte en France (et récemment traduite) ; cela touche même des milieux militants (sort ainsi au printemps un livre de Philippe Pignarre inspiré de Dewey intitulé : Être anticapitaliste aujourd'hui - Comprendre le NPA, Paris, La Découverte). Or, si on observe les librairies de New York, il semble que Dewey soit beaucoup moins en vogue aux États-Unis que Badiou…

 

- Un auteur, au carrefour du judaïsme et de la philosophie phénoménologique, Emmanuel Lévinas, souvent inscrit dans le registre académique de «la philosophie morale», commence à être discuté en philosophie politique ; sa mise en tension entre la singularité du visage d’autrui et les institutions collectives est même sollicitée pour penser une démarche alternative au capitalisme ; en ce sens, je fais pour ma part de Lévinas une des sources importantes de l’hypothèse, au sein d’une philosophie politique anticapitaliste, empruntant conjointement aux traditions de la justice sociale et de l’anarchisme, d’une social-démocratie libertaire (24).

 

- Enfin, un penseur anarchiste français du XIXème siècle fait son retour dans les débats : Pierre-Joseph Proudhon (25), en particulier sa critique longtemps méconnue de la dialectique de Hegel.

 

Mais je vais m’arrêter là, pour laisser place aux questions et au débat.

 

Philippe Corcuff

 

 

* Texte d’une conférence prononcée dans le cadre du séminaire doctoral animé par Frédéric Vuigier, «Luncheon Seminar», Institute of French Studies, New York University, mardi 31 mars 2009

 

 

Notes :

 

 

(1) Sur la question des médias, voir ma critique du «modèle de propagande» de Chomsky : «Chomsky et le “complot médiatique” - Des simplifications actuelles de la critique sociale», ContreTemps, n°17, septembre 2006.

 

(2) K. Marx, Le Capital, Livre 1, préface à la 1ère édition de 1867, repris dans K. Marx, Œuvres I, éd. établie par M. Rubel, Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque de la Pléiade», 1965, p.550.

 

(3) K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande, repris K. Marx, Œuvres III, éd. établie par M. Rubel, Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque de la Pléiade», 1982, p.1081.

 

(4) Sur Obama et le capitalisme, voir mon texte «Obama et nous - Grandeur et points aveugles du discours sur la question raciale aux États-Unis», Mediapart, 10 novembre 2008, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/101108/obama-et-nous-grandeur-et-points-aveugles-du-discours-sur-la-quest

 

(5) K. Marx et F. Engels, Le Manifeste communiste, repris dans K. Marx, Œuvres I, op. cit., p.173.

 

(6) K. Marx, Le Capital, Livre 1, section 4, chapitre 15, op. cit., p.998.

 

(7) Voir J.-M. Harribey et M. Löwy, (éds.), Capital contre nature, Paris, PUF, collection «Actuel Marx Confrontation», 2003.

 

(8) Voir notamment A. Gorz, Écologica (textes de 1975 à 2007), Paris, Galilée, 2008.

 

(9) Voir notamment P. Corcuff, «Individualité et contradictions du néocapitalisme», SociologieS, 2006, http://sociologies.revues.org/document462.html

 

(10) K. Marx, Manuscrits de 1844, repris dans Œuvres II, éd. établie par M. Rubel, Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque de la Pléiade», 1968, pp.82-83.

 

(11) P. Braibant, Lettres aux « anticapitalistes » (et aux autres) sur la démocratie, Paris, L’Harmattan, 2005.

 

(12) T. Coutrot, Démocratie contre capitalisme, Paris, La Dispute, 2005.

 

(13) M. Fleurbaey, Capitalisme ou démocratie ? L’alternative du XXIe siècle, Paris, Grasset, 2006.

 

(14) I. Ferreras, Critique politique du travail – Travailler à l’heure de la société des services, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2007.

 

(15) M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exils, 2000.

 

(16) Pour une critique, voir mon texte «Néocapitalisme et individualisme : en partant du Nouvel esprit du capitalisme et d’Empire», ContreTemps, n°11, septembre 2004.

 

(17) Pour des développements, voir mon livre Bourdieu autrement, Paris, Textuel, 2003.

 

(18) Pour un panorama synthétique, voir mon livre Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995 ; 2ème édition refondue, Paris, Armand Colin, 2007.

 

(19) Selon l’expression de deux anciens collaborateurs de Pierre Bourdieu, Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, dans Le savant et le populaire – Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard-Seuil collection «Hautes Études», 1989.

 

(20) Voir une amorce d’analyse, voir P. Corcuff, «De l’imaginaire utopique dans les cultures ordinaires – Pistes à partir d’une enquête sur la série télévisée Ally McBeal», dans C. Gautier et S. Laugier (éds.), L’ordinaire et le politique, Paris, PUF, coll. CURAPP, 2006.

 

(21) M. Potte-Bonneville, Michel Foucault, l’inquiétude de l’histoire, Paris, PUF, 2004.

 

(22) M. Foucault, Le souci de soi, Paris, Gallimard, coll. TEL, 1984, p.97.

 

(23) Voir en particulier A. Badiou, Le Siècle, Paris, Seuil, 2005.

 

(24) Voir notamment P. Corcuff, La société de verre – Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002.

 

(25) Voir entre autres dans des directions théoriques différentes : D. Colson, Petit lexique philosophique de l’anarchisme - De Proudhon à Deleuze, Paris, Le Livre de Poche/LGF, 2001 ; P. Chanial, « Proudhon et la république des associations », in A. Pessin et M. Pucciarelli (dir.), Lyon et l’esprit proudhonien, Lyon, Atelier de création libertaire, 2003 ; P. Corcuff, La question individualiste – Stirner, Marx, Proudhon, Durkheim, Latresne, Le Bord de l’Eau, 2003 ; I. Pereira, «Proudhon pragmatiste», 23 décembre 2006, R. A. forum, http://raforum.info/spip.php?article3973

 

Tous les commentaires

Merci de nous permettre d'avoir un écho de cette conférence à NYC. On en reparlera certainement JLF

Badiou néo-stalinien? C'est un peu fort tout de même! Et qu'on n'aime ou pas (et il y a sans doute mille raisons de ne pas aimer), c'est tout de même, me semble-t-il, suffisamment brillant pour qu'on s'y intéresse!

Une précision : Il ne s'agissait pas ici d'"aimer" ou pas Alain Badiou en général, ni de juger si c'est "suffisamment brillant" ou pas en général, mais de prendre des distances avec "une nostalgie aux tonalités «néo-staliniennes» de la Chine maoïste", qu'on trouve notamment dans son livre politique Le siècle cité en référence. Pour moi, les formes d'organisation politiques de la Chine maoïste, son culte de la personnalité et sa logique hiérarchique de structuration du pouvoir politique, le monopole du parti unique et l'absence de pluralisme d'expression, la répression de masse qui y sévissait comme les camps de rééducation, etc. ont constitué une forme de "stalinisme" et relevaient, à mon avis, de l'analyse du "totalitarisme" au sens d'Hannah Arendt. Il y a apologie et nostalgie de la Chine maoïste et de la conception du "communisme" qui y est mise en oeuvre dans Le siècle de Badiou, mais pas de critique nette de ses composantes "totalitaires" ou même autoritaires. C'est simplement à cela que font référence ces tonalités "néo-staliniennes", pas à sa philosophie générale. Toutefois sur le plan politique cela me semble appeler une certaine inquiétude dans les gauches radicales. Peut-on reconstruire aujourd'hui une espérance anticapitaliste et émancipatrice n'intégrant pas une critique des "stalinismes" et une vigilance anti-"totalitaire"? Je ne le pense pas.

Mais ne faut-il pas arrêter de brandir la menace permanente du totalitarisme? J'ai tout de même l'impression que les gens ont bien, très bien enregistré la leçon qu'on leur serine à longueur de journée, que le totalitarisme n'est pas un bon plan. Mais la nouvelle génération n'a même pas vu l'Union soviétique (et encore Arendt arrête le totalitarisme soviétique à 1953, si je ne m'abuse). Le totalitarisme n'appartient-il pas à un autre âge? S'il y a des problèmes, ce ne sont pas des problèmes totalitaires; et s'il y a des violences politiques, ce ne sont pas celles du totalitarisme. Enfin, je ne vois pas pour quelles raisons s'il devait y avoir des virages autoritaires, ils devraient être la reproduction des modèles du siècle passé: les choses sont tellement différentes aujourd'hui, à tous points de vue: économique, technologique, communication, moeurs, éducation, pratiques politques, etc.! En vous remerciant pour l'attention que vous mettez à répondre à vos critiques! Cordialement, Bouchardon

L'espérance émancipatrice socialiste (au sens large) née au début du 19° siècle a pour une part débouché au 20° siècle sur des horreurs (millions de morts, dictatures, crimes, procès truqués, parti unique, absence de liberté d'expression et de pluralisme, camps de travail et/ou de rééducation, etc.) pires que dans les sociétés capitalistes les plus "libéralisées" (au sens politique) ou équivalentes aux sociétés capitalistes vivant sous dictature ou à ce que subissaient les populations vivant sous le joug colonial des sociétés capitalistes occidentales. La focalisation sur la propagande (réelle) capitaliste pour tirer parti de ces faits risque de nous faire oublier ces faits et une interrogation importante pour les forces émancipatrices : comment dans certains expériences massives l'aspiration à l'émancipation a été retournée en barbarie. Cela suppose, à mon avis, que la renaissance souhaitable de l'anticapitalisme aujourd'hui s'accompagne d'une vigilance anti-totalitaire et libertaire. C'est en ce sens là que nous tenterons d'être les héritiers des composantes qui ont historiquement combattu ces logiques autoritaires des "stalinismes" : anarchistes, luxemburgistes, conseillistes, socialistes démocratiques, trotskystes, etc. Ce que ne fait pas Alain Badiou, qui, au contraire, développe une nostalgie vis-à-vis d'une de ces formes autoritaires : le maoïsme.

Je conseillerais de lire (notamment) "les aventures de la marchandise" d'Anselm Japp, et de relire les écrits situationnistes -et ceux de Debord en particulier. C'est marrant comme les "altermondialistes" ont toujours savamment occulté cette pensée, quand ils la connaissaient. Enfin, il me parait difficile de débattre d'une résurgence de "l'anticapitalisme" (rien de moins dialectique que cette formulation ; je l'adopte ici par facilité) sans analyser le mouvement complexe des classes sociales dans le monde ; mouvement qui me parait être la clé d'une conscience nécessaire de la révolution ( et sur le mot "révolution" aussi il faudrait s'entendre). D'une conscience de sa nécessité.

Mon propos dans cette conférence était limité : j'essayais seulement d'offrir un panorama partiel de certains travaux anticapitalistes, situés dans l'espace théorique (des sciences sociales et de la philosophie) et discutés en France depuis les années 1990, à un public américain. Dans la structure du plan que j'avais retenu et dans le temps limité qui m'était imparti, il y a une série de choses qui ont été laissées de côté, et qui ont pourtant une importance, par exemple sur les questions que vous soulevez : * Sur les classes sociales dans le monde : il y a une synthèse intéressante sur ce plan qui a été réalisée récemment par une sociologue se situant dans le sillage de la sociologie de Pierre Bourdieu (j'avais fait une petite note de lecture sur ce livre dans l'hebdomadaire de la défunte LCR, Rouge) : Les classes sociales dans la mondialisation, par Anne-Catherine Wagner (Paris, La Découverte, collection «Repères», 2007). * Sur les analyses situationnistes, on doit noter les critiques tout à fait stimulantes que Jacques Rancière vient d'avancer, du point de vue d'une philosophie de l'émancipation, concernant Guy Debord et son analyse trop homogénéisante du "spectacle", dans Le spectateur émancipé (Paris, La Fabrique, 2009).

Je viens de commander "Les aventures de la marchandise" d'Anselm Japp (Paris, Denoël, 2003), que je ne connaissais pas. Merci pour la référence. Dans la littérature "post-situationniste", je recommande aussi l'ouvrage du collectif de San Francisco RETORT : "Des images et des bombes - Politique du spectacle et néolibéralisme militaire" (Paris, Les Prairies Ordinaires, 2008; éd. originelle : 2005), aux analyses stimulantes face à des questions compliquées et travaillées par des contradictions, bien davantage que les visions trop simplificatrices et homogénéisantes du "post-situationnisme" français qu'on trouve dans le maintenant célèbre "L'insurrection qui vient" du Comité invisible (Paris, La Fabrique, 2007).

Tout à fait d'accord avec ton constat premier: " Un des moments importants de réintroduction de la notion de capitalisme dans le vocabulaire universitaire et plus largement militant en France est 1999, avec la sortie du livre "Le nouvel esprit du capitalisme"des sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello en 1999. Ajoutons, 1999: Seattle ! Une ville, une date, une immense manif'...anticapitaliste qui s'invitait dans les rues. Bien à toi.

Bonjour, exposé fort passionnant sur la situation actuelle de la pensée libérale et de la conception d'une nécessaire idéologie anticapitaliste pour en contenir les dérapages. les thèmes abordées sont multiples, ainsi que les références, le débat pourrait s'étendre à une infinité de questionnements, de réfléxions sur les schémas sociologiques qui précèdent le fonctionnement capitaliste, ainsi que de ses critiques. - la philosophie ou la réflexion politique de l'extrême gauche ou de l'anticapitalisme sont d'autant plus justifiées face à un système actuel créateur de désordres, dont les extraits que vous avez choisit des textes de Marx, anonçaient assez bien les dysfonctionnements ou les vices. - quel pourrait être globalement le débat qui oppose aujourd'hui la philosophie libérale à celle de l'anticapitalisme ? - la volonté commune de ces différentes idéologies basées essentiellement sur la question de la production est soit basée sur les intérêts du capital ou d'un fonctionnement plus collectif, ainsi que de la redistribution, et permettant de prétendre à l'équilibre d'un système politique. - la réfléxion centrale auquelle renvoit ce débat pourrait être de considérer, d'aprés les échecs du libéralisme , ainsi que des systèmes communistes passés, au delà de la nécessité de s'opposer à l'hégémonie du système marchand, et des inégalités que crée le libéralisme, quelle serait la conception politique nouvelle à inventer permettant de s'opposer concrêtement au capitalisme et de proposer un système différent qui permette d'en contrer les dégats. - la préoccupation et la recherche centrale que devrait être celle de toute ambition politique en lien éventuellement avec nos ambitions philosophiques, consiste essentiellement à inventer un système " idéologique, technique, philosophique, politique, moral " qui permette d'organiser l'existence individuelle et collective au sein d'une volonté de progrès commun. - la question de ce progrès aujourd'hui nous fait défaut. d'aprés quels critères ? la situation économique globale du monde semble délétère, l'humanité a été capable de mettre à profit une partie de ses innovations technologiques en terme d'industrialisation, de communication, d'ingénierie et malgré cela nous obtenons d'une situation de l'économie mondiale pour laquelle 1/5 ème de la population souffre de malnutrition, la précarité et les incertitudes sociales se développent au sein des pays riches, une grande partie de l'humanité vit sous la forme d'une dictature du productivisme, et on déplore également des dangers écologiques liés à cette exploitation, par ailleurs l'ensemble de ces difficultés se répercutent sur l'ensemble des tensions géopolitiques du monde, servant parfois peut-être à alimenter le conditionnement idéologique du fonctionnement capitaliste et son enrichissement. - les libéraux ou partisans du capitalisme auront tendance à expliquer qu'il n'y a pas de raison de " s'inquiéter ", même si nous traversons une crise économique, politique, sociale et morale, d'une ampleur mondiale sans précédent, voire plus grave et plus violente que 29, des signes viendront témoigner que d'ici 2010 ? 2011 ? le monde sortira plus ou moins de cette crise et ainsi la croissance reviendra alors qu'en france les chiffres de l'économie ne cessent d'être à la baisse et ceux du chomage à la hausse. Par quel miracle l'économie mondiale retrouverait-elle un nouveau souffle ? dès lors que son fonctionnement récent nous a méné à cette crise actuelle, et que aucune réforme profonde de vienne transformer cette logique. - l'anticapitalisme semble être alors une démarche nécessaire, les exemples au sein de notre société sont divers et nombreux pour dire que le fonctionnement du capitalisme semble nous conduire à une impasse : situations de pauvreté grandissante, crise morale, faillite boursière, danger écologique, ... mais davantage encore que de s'opposer il serait souhaitable de penser une alternative concrête qui permette d'éviter les excès de ce système. - " science sans conscience n'est que ruine de l'ame " , à quelle morale nous renvoit aujourd'hui celle de la " moralisation du capitalisme " ou de la vision d'un progrès. En quoi sagit-il de moraliser un développement dont la logique est basée uniquement sur le dépassement de notre nature, de n'envisager notre développement uniquement sous l'angle d'un profit exponentiel, sans aucune éthique ou instruments qui permettent d'évaluer une orientation, une direction que ce progrès souhaite atteindre. la logique actuel de l'économie semble se définir par la préservation d'un système par le report permanent d'une dette qui représente un déséquilibre entre notre capacité à puiser des richesses et à en établir une répartition d'aprés une vision objective de l'amélioration des conditions de vie des uns et des autres. les propositions d'attac concernant la taxe tobin par exemple auraient put représenter un rééquilibrage, mais davantage encore la création d'un revenu minimum pour chaque citoyen. - l'ensemble de l'activité économique et industrielle évalue un niveau de développement, de même que la notion de pib pour chaque pays, évaluant ainsi de fait leur production, leur richesse et leur productivité, ainsi que la richesse par habitant, la seule vision morale ou éthique à souhaiter défendre, cela semble une évidence que de le dire, mais pourquoi pas un objectif concrêt à ne pas perdre de vue, serait de permettre à ce que l'ensemble de l'activité industrielle ne permette de garantir une amélioration du niveau de vie de chacuns. si tout le monde consomme plus et puise davantage de ressources énergétique certes cela risque de poser des problèmes, mais nos modes de vies évoluent, et l'on pourrait alors faire le souhait de permettre à tous l'accès à un minimum de dignité sociale, et d'équilibrer la répartition de nos richesses. - une nouvelle vision du monde que le npa ou la gauche, les idées du socialisme se pourraient d'inventer en opposition au capitalisme et d'une certaine façon pour dépasser le libéralisme, se pourraient d'être de concevoir qu'il faille inventer un système moral et technique qui propose un moyen, une cohérence entre l'investissement des uns et des autres, et la construction concrête d'un monde plus pacifié, grace à l'ambition concrête de construire un système plus responsable ou le progrès ne se base pas sur le productivisme, mais sur la possibilité par le développement et l'usage des technologies, de créer un rapport différent au monde ainsi que entre les uns et les autres, ou le facteur économique du profit ne soit plus un moyen d'asservissement, mais ou notre relation à la nature par la construction de notre culture permette d'en établir un rapport plus productif pour résoudre les questions de pauvreté et afin de permettre d'affirmer la construction d'un idéal moral, d'accés aux richesses pour tous sans avoir à se sacrifier pour les bénéfices de la marchandisation, mais d'établir un équilibre plus qualitatif et moins quantitatif dans notre conception du bonheur et de notre vision du progrès.

Vous avez raison : vaste chantier que celui des alternatives au capitalisme! Je préfère parler de "capitalisme" que de "libéralisme", à cause notamment deux deux ambiguïtés de l'expression "libéralisme" : - cela tend à confondre libéralisme politique (qui constitue aussi un héritage du camp de l'émancipation, à mon avis) et libéralisme économique; - cela laisse supposer que la réponse pourrait consister dans une régulation plus publique et moins "néolibérale" (à l'échelle nationale, européenne ou mondiale) du capitalisme plutôt que dans l'invention d'une société non-capitaliste.

absolument oui , bien souvent les idéologies marxistes contemporaines semblent être en désuètude face au rejet de la question du libéralisme et atteignent une impasse le libéralisme est nécessaire tout comme la liberté d'entreprendre car constitut le moyen par lequel créer le développement et le progrès. - demeure cependant la question des limites du libéralisme politique et économique car se rejoignent pour permettre de définir un cadre ou la concurence pourrait se maintenir tout en préservant une conception qui soit plus équitable. le capitalisme est certes plus criticable car constitut la base de la logique de profit qui cause les torts et les excès que nous connaissons actuellement. - la tendance à la radicalisation des conflits politiques ménerait à penser que face aux excès du capitalisme des partis comme le npa soient favorables à des ruptures tout a fait opposées au capitalisme et au libéralisme en faisant appel à l'idéologie marxiste qui semble difficile à concevoir, il est cependant certes plus difficile de concevoir un équilibre, une justesse plus sociale au libéralisme mais préférable. c'est assez surprenant de constater la façon dont laquelle l'histoire des hommes a mis du temps à définir des principes simples et raisonnables de liberté, d'égalité, et de fraternité, qui sont relatifs à une volonté et ne sont pas des principes innés mais un idéal à atteindre qui permet la " stabilité " de nos sociétés. - le positionnement idéologique du npa pourrait se situer dans cet interstice relativement difficile à définir mais en même temps tout à fait essentiel, de défendre l'idée que le libéralisme est nécessaire au progrès mais devrait se construire avec davantage de respect pour la condition humaine et l'émancipation collective dont il sagit du but à ne pas perdre de vue, sans quoi toute conception du progrès semble inutile.

Oui, et Karl Marx était un bourgeois qui couchait avec sa bonne.

Justement, il était ainsi bien placé pour critiquer la bourgeoisie :)

Merci de ce panorama ! une petite question, (mais peut être vous ai-je lu trop vite !) : ne doit-on pas aussi envisager un recul critique sur l'alliance possible : progrès technologiques / domination capitaliste ? je dirais volontiers, domination néo-libérale, (en lien avec le livre La nouvelle raison du monde, Dardot et Laval) Et dans le fond une critique du lien implicite constant entre progrès et bien pour l'homme. N'existe-t-il pas aujourd'hui des progrès technologiques qui risquent de déposséder l'homme de toute autonomie, la science étant, elle, mise au 2ème plan (et du coup, la pensée que la science sécrète, la philosophie, tout ça disparaissant) ?

Je pense comme vous qu'il faut réévaluer et redéfinir la question du "Progrès", hérité des Lumières et qui a marqué profondément les gauches socialistes (au sens large) des 19° et 20° siècles - dans la tentation de voir dans les progrès technologiques et scientifiques un mieux en soi inéluctable -, mais sans abandonner pour autant la visée de progrès -et de céder alors, par exemple, aux tentations technophobes et scientophobes. J'ai commencé à travailler dans cette direction dans mon livre de 2002 "La société de verre - Pour une éthique de la fragilité" (Armand Colin), autour du thème des "Lumières tamisées"...

Le difficile en effet est de ne pas tomber dans la scientophobie, vous avez raison. Mais je me demandais s'il ne fallait pas bien dissocier la pensée du "progrès" pour l'homme, lui permettre par exemple d'examiner tel progrès technologique et se poser la question de son bénéfice(ou pas) pour l'homme. J'ai l'impression pour l'instant que ce débat est absorbé par ce qu'on appelle l'éthique, ce qui me paraît un débat un peu limité, parfois un peu pipé. Le sujet est complexe et demanderait sans doute plus que 5 lignes ...

et s'interroger également sur l'impact d'une nouveauté technologique sur l'environnement, chère Marielle.

Et oui, Alain, ne l'oublions pas. (pensons aux nanotechnologies par exemple).

"examiner tel progrès technologique et se poser la question de son bénéfice(ou pas) pour l'homme" (Marielle) comme "s'interroger également sur l'impact d'une nouveauté technologique sur l'environnement" (Alain) : Cela participe pour moi de l'exercice citoyen de la raison critique, et donc de la redéfinition des valeurs des Lumières contre une certaine absolutisation dogmatique de l'esprit des Lumières, bref de Lumières tamisées par un certain sens de la fragilité...

Oui, merci. Pas mal cette image des Lumières "tamisées" ...on peut dire avec vous : attitude critique, toujours et toujours.

la révolution et le progrès relatifs à l'époque des lumières renvoient à l'idée d'humanisme cet humanisme s'est construit essentiellement par l'avènement de la raison grace aux travaux de scientifiques, de philosophes, qui ont construit l'esprit des lumières créant un nouvel élan pour l'homme en dehors de la religion par la science, la connaissance permettant à l'homme de créer sa liberté. - quel pourrait-être aujourd'hui cette nouvelle vision d'un humanisme contemporain ? - quel est ce projet initié par la science et rejoignant la question métaphysique qui fut initiée par les lumières ? - deux aspects qui se complètent : la construction de notre bonheur par davantage de liberté, et dans cette continuité la possibilité de s'interroger sur l'origine métaphysique de l'humain. - actuellement la réponse pour concevoir cet humanisme serait dabord de considérer que la science devrait nous permettre de mieux régir notre économie, de permettre de créer les conditions de notre bonheur par la réalisation d'objectifs simples mais difficile à mettre en application : - réduire la question de la faim et de la pauvreté dans le monde, c'est à dire de construire une harmonie au niveau mondial de l'économie. résoudre la question des guerres bien entendu également, pas d'humanisme possible avec l'idée de guerre, donc défendre une conception concrêtement pacifique du monde. - souhaiter considérer que notre préoccupation première et les valeurs qui nous rassemblent une fois le premier objectif accompli se concentrent essentiellement sur la compréhension de notre être au monde, de tenter de répondre aux questions existentielles de l'humanité, - il ne sagit pas de rejetter l'idée de dieu, ou de se l'approprier, mais de prendre en compte que bcp de nos désordres renvoient à ce manque de réponses sur nos origines et notre but, il faut par conséquent permettre de créer les conditions à mieux permettre d'en comprendre les réponses, et ainsi que s'effectue un basculement en faveur d'une quête métaphysique comme référent moral favorisant les sciences sociales, ou appliquées, la recherche en terme de technologie, en physique en médecine, - ce pourrait être une façon de redonner un sens au progrès, une manière concrête de proposer les moyens de construire un bonheur nouveau qui ne soit pas basé seulement sur une satisfaction à court terme mais la recherche d'une plénitude et d'un accomplissement synonyme d'un humanisme contemporain.

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