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Anne Sylvestre et "les gens qui doutent"

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La chanson d'Anne Sylvestre, "Les gens qui doutent", datant de 1977, reprise récemment par le trio Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et Albin de la Simone, garde quelque chose comme une jeunesse poético-philosophique.

 

 

"Les gens qui doutent" est donc une chanson écrite et interprétée par Anne Sylvestre dans l’album J’ai de bonnes nouvelles de 1977 (voir la discographie d’Anne Sylvestre sur : http://www.annesylvestre.com/discographie_adulte_disponible.htm). Elle a été reprise en public par notre trio dans l'album Favourite Songs de Vincent Delerm (2007). Elle m'apparaît dotée d'une portée philosophique - existentielle, éthique, voire politique - susceptible d'éclairer différents moments et événements de nos vies. Il suffit d'écouter la chanson et/ou d'en relire les paroles.

 

"Les gens qui doutent", Anne Sylvestre, 1977

 

J'aime les gens qui doutent

Les gens qui trop écoutent

Leur coeur se balancer

J'aime les gens qui disent

Et qui se contredisent

Et sans se dénoncer

J'aime les gens qui tremblent

Que parfois ils ne semblent

Capables de juger

 

J'aime les gens qui passent

Moitié dans leurs godasses

Et moitié à côté

J'aime leur petite chanson

Même s'ils passent pour des cons...

 

J'aime ceux qui paniquent

Ceux qui sont pas logiques

Enfin, pas comme il faut,

Ceux qui avec leurs chaînes

Pour pas que ça nous gêne

Font un bruit de grelot

 

Ceux qui n'auront pas honte

De n'être au bout du compte

Que des ratés du cœur

Pour n'avoir pas su dire

Délivrez-nous du pire

Et gardez le meilleur

J'aime leur petite chanson

Même s'ils passent pour des cons...

 

J'aime les gens qui n'osent

S'approprier les choses

Encore moins les gens

Ceux qui veulent bien n'être

Qu'une simple fenêtre

Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme

Les daltoniens de l'âme

Ignorent les couleurs

 

Ceux qui sont assez poires

Pour que jamais l'Histoire

Leur rende les honneurs

J'aime leur petite chanson

Même s'ils passent pour des cons...

 

J'aime les gens qui doutent

Et voudraient qu'on leur foute

La paix de temps en temps

Et qu'on ne les malmène

Jamais quand ils promènent

Leurs automnes aux printemps

 

Qu'on leur dise que l'âme

Fait de plus belles flammes

Que tous ces tristes culs

Et qu'on les remercie

Qu'on leur dise, on leur crie

Merci d'avoir vécu

Merci pour la tendresse

Et tant pis pour vos fesses

Qui ont fait ce qu'elles ont pu...

 

Tous les commentaires

chanson essentielle pour moi, depuis sa création et pour toujours

Ben merde, je connaissais pas... ça fait une éternité que j'avais pas été touché par une chanson...

J'aime vraiment cette chanson... moi non plus je ne la connaissais pas

Je connaissais, mais le temps passe... Merci à tous ceux , vous, les chanteurs et les autres qui avez compris qu'il fallait absolument remettre les pendules à lheure. Rappel très, très,pertinent. Merci à Anne Sylvestre qui n'a jamais cherché autre chose qu'être elle même...Une Femme sans artifice, Une étoile parmis les étoiles. Le Gravier

Anne Sylvestre : pas une once de compromission médiatico-showbizz, sur près de cinquante ans de chanson. Une œuvre poétique immense, pleine de jeunesse, d’humour, de vitalité et d'humanité, essentielle, à découvrir ou réécouter toujours. Pas une ride. Une très grande artiste, parmi les plus grands de la chanson française.

merci d'avoir fait decouvrir cette chanson!!! L'Humanité simple.

Et dans un autre genre, mais tout aussi savoureux: "Plate prière", quelqu'un s'en souvient ? *********************************** "Seigneur, délivrez-nous de ces filles sans fesses qui regardent les nôtres avec réprobation. Seigneur, délivrez-nous de ces tristes drôlesses, ou donnez-nous au moins quelques compensations. *** Faites qu'autour de la table on leur réserve le banc: c'est assez confortable sans un certain répondant; et faites que la salade, la tomate et le citron rendent beaucoup plus malade qu'un modeste miroton; et dans votre bonté, faites aussi que le thé donne plein de calories, Vierge Marie. *** Faites que dans les boutiques on regarde de travers leurs silhouettes étiques nager dans les pull-overs; qu'essayant la plus banale des robes, on leur dise un peu: "On fait les tailles normales" sur un ton très dédaigneux; et dans votre justice, faites que dans leur 36 on les prenne pour des salsifis, ô Sainte Sophie. *** Faites que tous ces jeunes hommes, les invitant à dîner, cessent un peu d'être économes et veuillent imaginer qu'en ouvrant les bras plus large, ils y gagneraient un peu: - les filles avec une marge, ça fait beaucoup moins de bleus - et faites qu'une fois, privés de contrepoids, ils se foutent la gueule par terre, ô grand Saint-Pierre. *** Faites que les magazines payent le papier moins cher, - c'est pour cela, j'imagine, qu'on voit été comme hiver, rangés à douze par page des sardines très mini, des haricots sur la plage ou d'élégants spaghettis - et que les photographes, dégoûtés des girafes, découvrent les trois dimensions, Saint Timoléon. *** Seigneur, gardez-vous bien de leur donner des fesses: nous porterons les nôtres avec sérénité. Seigneur, ne croyez pas surtout que ça nous blesse: abondance de biens n'a jamais rien gâté." ************************************ Un grand moment, quand même, non ? C'est là http://fr.lyrics-copy.com/anne-sylvestre/plate-priere.htm mais impossible de trouver une vidéo . A.S. a toujours été quelqu'un de droit et d'engagé.... mais aussi une artiste pleine d'humour et qui ne s'est jamais prise au sérieux ! Ça fait toute la différence...

. Il y a aussi "Pas de boogie-woogie avant les prières du soir", de l'ami Schmoll. Genre complètement différent. Compromission absolue avec le show-biz; mais j'aime bien quand même. . jpylg

Je signe ! Vanc'

Il y a quelques jours, Anne Sylvestre est revenue au Trianon à Paris. C'était magnifique et jubilatoire! Immense artiste!

Merci pour ce plaisir.

Bon sang mais où je les ai mis mes Anne Sylvestre? Cette chanson là je l'écoutais en boucle...Il y a longtermps. Un CD mais pas cette chanson là, elles sont plus récentes, très bien aussi d'ailleur. Alors fouiller dans les cassettes, pas touchées depuis des lustres et me voilà écoutant depuis une bonne heure. Après je vais passer aux vinyles....Il doit bien m'en rester un puisqu'Anne Sylvestre a été là toute ma vie. Merci.

superbe, cette chanson est essentielle en cette période où il ne fait pas bon de dire que l'on doute... où quand on le fait c'est avec une fausse modestie insupportable. Merci Philippe.

C'est Anne Sylvestre (et aussi Angelo Branduardi...) que ma femme chantait à nos petits quand ils étaient petits. J'ai bien l'impression que ça leur a réussi...

Monsieur Corcuff, Les gens qui doutent sont fragiles et émouvants. Ils nous sont proches. Tellement proches. Cependant, c'est quoi, aujourd'hui, que cet éloge du doute, à travers une chanson qui touche ? Les forts et les puissants ont tout intérêt à ce que la culture du désespoir (de l'espoir de gauche) occupe les esprits. En quoi consiste votre travail ?

Je suis chercheur et militant (de la gauche radicale : LCR/NPA, Attac, Universités populaires, etc.), et je comprends (et pratique) la nécessité du combat contre les forts et les puissants. Mais je ne confonds pas "désespoir" et "doutes". Comme l'a écrit, un écrivain juif polonais Stanislas Jerzy Lec (1909-1966 : http://www.evene.fr/celebre/biographie/stanislaw-jerzy-lec-172.php ) : "Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses." (repris dans Victor Malka, Mots d'esprit de l'humour juif, Paris, Seuil, collection "Points-Sagesses", 2006)... Je ne confonds pas, non plus,ouverture aux doutes et doute absolu (autodestructeur). Mais une ouverture aux doutes, cohabitant avec des repères éthiques et politiques stabilisés (et non pas définitifs), constitue une des modalités d'une éthique et d'une politique de la fragilité (voir mon livre La société de verre - Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002; où je travaille aussi à partir de Barbara, Eddy Mitchell..."Taxi driver" de Martin Scorsese.. les poèmes de Résistance de René Char ou le roman noir américain). Il me semble qu'il faudrait pouvoir métisser, contre les ordres dominants mais aussi dans la constitution de formes émancipées, le vocabulaire du combat (nécessaire) et le vocabulaire de la fragilité (tout aussi nécessaire, car il ne s'agit pas seulement de battre des puissants mais de s'émanciper individuellement et collectivement, et vu les échecs passés, c'est pas de la tarte...). Il me semble que les chansons d'Anne Sylvestre incarnent bien, dans un registre poétique et tendrement ironique, ce métissage (encore à venir en politique). J'avais esquissé des éléments en ce sens dans un débat critique avec mes camarades de la LCR (dont je ne partage pas la tendance à faire de "la force" et du "combat" un axe quasi-exclusif de la politique, même si je pense que cela doit demeurer UN des axes) : "(...) la pensée stratégique «dans la tradition marxiste révolutionnaire» apparaît «étroitement liée à la problématique de la guerre», et qu’elle a donc été fortement contrainte par un «langage militaire». Il aurait pu ajouter la connotation machiste de ce vocabulaire, au sens où il entre plutôt en congruence avec les valeurs constituées socialement et historiquement dans nos sociétés comme «masculines». Il n’est pas étonnant que la politique occidentale ait été largement pensée et pratiquée sous le prisme d’un imaginaire machiste (y compris les politiques révolutionnaires), alors que les hommes ont dominé et dominent encore la politique (y compris dans les organisations révolutionnaires). (...) est ainsi plein de métaphores d’inspiration militaro-machiste : «montée de luttes des classes», «la conquête du pouvoir politique», «les rapports de forces» (omniprésents), «stratégie d’usure et d’affrontement», «des périodes offensives et défensives», «des phases de replis et d’assaut», «accumuler», «s’attaquer», «décisif», «central», «renversement», «confrontation», «les préparatifs», «mobilisation», etc. Ces métaphores contribuent à structurer la vision même de la politique, hantée par un inconscient machiste. Les historiennes féministes des sciences ont bien analysé les effets des métaphores en général et des métaphores sexuées en particulier sur les raisonnements et les pratiques scientifiques. (...) Le vocabulaire hégémoniquement machiste de la politique (et tout particulièrement des analyses stratégiques, marquées par leurs origines militaires, ce qui a été renforcé dans les mouvements révolutionnaires par la contrainte, dans certaines conditions historiques et politiques, du recours à la lutte armée, puis sa mythologisation machiste dans des conditions historiques et politiques qui n’avaient plus grand-chose à voir) aurait alors refoulé ce que les métaphores constituées socialement comme «féminines», et donc dominées, pouvaient nous dire sur d’autres rapports possibles à la politique. La focalisation exclusive sur «les rapports de force » n’a-t-il donc pas à voir avec l’obsession machiste de «montrer qu’on a des couilles» ou qu’«on en a une plus grosse» ? Les thèmes de «l’accumulation», de «la montée», de «la conquête», de «la prise», de «l’assaut» ou du «renversement», comme l’insistance sur «le basculement» dans «le moment décisif», n’ont-ils pas à voir avec une sexualité vue à travers le pénis et l’orgasme masculin ? Les «préparatifs» ne font-ils pas signe du côté de «préliminaires» menant inéluctablement au coït final ?... La métaphore de la caresse filée par Emmanuel Lévinas, en réévaluant un imaginaire et une érotique dévalués car socialement constitués comme «féminins», nous permet de découvrir, a contrario, ce que le machisme stratégique occulte dans le rapport à la politique (...) Un mouvement émancipateur plus radical (car saisissant plus profondément les racines emmêlées des oppressions, jusque dans les formes routinisées du langage) aura sans doute à davantage métisser les métaphores et les valeurs socialement constituées comme «masculines» et comme «féminines», le vocabulaire de «la force» et celui de «la fragilité», contre l’hégémonie machiste actuelle. Des figures plus métissées commencent d’ailleurs à émerger du côté de la contestation sociale. Sur un terrain directement politique : le sous-commandant Marcos, guérillero-poète se moquant de lui-même. Ou sur le terrain artistique : le rap de la marseillaise altermondialiste Keny Arkana, mettant en tension le registre habituel de la force dans le rap et une fragilité singulière." (dans "La LCR a-t-elle perdu la boussole? Conservatisme trotskyste et imaginaire machiste dans le renouveau du débat stratégique au sein des gauches radicales", paru dans Critique Communiste, n°183, mai 2007, repris sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5525 )

Comme vous parlez de Keny Arkana, je ne résiste pas à poster cette interview de Keny Arkana : http://indymedia.agora.eu.org/keny_arkana/keny_arkana_128.mp3

"le vocabulaire de «la force» et celui de «la fragilité», contre l’hégémonie machiste actuelle. " Passionnante réponse... L'idée d'une révolution brutale (renversement) serait imprégnée de "masculinisme" ; l'idée d'une accumulation de petites "réformes" décisives serait imprégnée de "féminisme".
Concernant le doute, que penser alors du doute systématique, qui serait une pensée "négative"(j'entends par là destructrice, déconstructrice), donc toujours axée sur le renversement?
Faut-il d'autre part opposer les valeurs dites masculines aux valeurs féminines ? Je préfère les considérer comme complémentaires. Notre époque aurait alors à réévaluer les valeurs dites féminines - axées sur la préparation, le soin, le développement, pour les réintégrer à égalité dans nos boites à outils (métaphore métisssée... la boite, et les outils, du menuisier comme de la couturière. Dans la démarche de recherche, comme dans la démarche de toute "petite entreprise" je vois deux étapes et deux désirs : le doute qui peut amorcer une déconstruction, et le "goût" qui peut amorcer la construction ?

Chère Fantie, Je ne superposerai pas tout à fait le couple "réformes/révolution" avec le couple vocabulaire de la fragilité/vocabulaire de la force et du combat. Le discours viriliste a exercé son hégémonie tant sur "les réformistes" que sur "les révolutionnaires", et certains "révolutionnaires" ont pu être plus sensibles à la fragilité (de Rosa Luxemburg au sous-commandant Marcos), même si le discours "révolutionnaire" a vraisemblablement été plus imprégné (à cause des analogies militaires) par le vocabulaire viriliste. Or la perspective d'un métissage des deux vocabulaires peut nous inciter à avoir une vision plus expérimentale, moins définitive, des réformes comme d'un processus révolutionnaire, et de leurs liens. Petite précision : en tant que sociologue, il s'agit bien de valeurs historiquement et socialement constituées comme "féminines" et "masculines" dans nos sociétés, et surtout pas de "nature féminine" et de "nature masculine" (les travaux ethnologiques montrent que cela peut être différent dans d'autres civilisations). Par ailleurs, ma perspective est bien le métissage de ces valeurs (ni leur opposition, ni l'hégémonie de l'un des deux pôles). La lecture du philosophe Ludwig Wittgenstein (dans son petit livre inachevé, "De la certitude", notes entre 1949 et 1952, traduction française, Paris, Gallimard, 2006) m'a rendu sensible aux doubles limites de la certitude et du doute (et donc à mettre de côté la double illusion de la certitude absolue et du doute systématique). Il écrit notamment : - "Celui qui n'est certain d'aucun fait, il ne peut non plus être certain du sens de ses mots." (§114, p.46) - "Celui qui voudrait douter de tout n'arriverait jamais jusqu'au doute. Le jeu de douter présuppose lui-même la certitude." (§115, p.46) - "C'est-à-dire : les questions que nous posons et nos doutes reposent sur le fait que certaines propositions sont soustraites au doute - sont, pour ainsi dire, comme des gonds sur lesquels tournent nos questions et nos doutes." (§341, p.98) - "Si je veux que la porte tourne, il faut que les gonds restent fixes." (§343, p.98)

Cher Philippe Corcuff : *Féminisme et masculinisme : Entièrement d'accord avec votre précision : "il s'agit bien de valeurs historiquement et socialement constituées comme "féminines" et "masculines" dans nos sociétés, et surtout pas de "nature féminine" et de "nature masculine"* "une vision plus expérimentale, moins définitive, des réformes comme d'un processus révolutionnaire, et de leurs liens" : d'accord. Le mot expérimental me convient, et je proposerais d'y ajouter "expérientiel" (retour sur l'expérience personnelle, intime, de chacun des participants au processus). Tous mes voeux pour le NPA à ce sujet, vous nous en direz des nouvelles ;-)) *Rosa Luxemburg... Ah combien sa pensée mériterait le détour (soupir... je ne suis mêmepas allée lire le billet que Velveth a consacré à l'anniversaire de son assassinat) *Le doute : Quant à Wittgenstein, je sens que je vais imprimer vos (ses) citations comme méditations du mois... sur une porte, de préférence ;-)
PS : En écrivant sur le doute trop systématique, j'avais en tête la pensée du philosophe Clément Rosset, philosophe de la joie, et son analyse de la "pensée négative". Je crois vraiment désormais que la transformation vers une nouvelle société moins violente ou moins inégalitaire demandera, de chacun, un appui sur les sources de "la joie" (donc du lien) et pas seulement un appui sur les sources critiques.

Monsieur Corcuff, Tout d'abord, merci pour votre réponse. LCR ou/et NPA, Eddy Mitchell ou/et René Char, "vocabulaire du combat" ou/et "vocabulaire de la fragilité", machisme ou/et féminisme... Il me semble que ce que vous appelez '"ouverture aux doutes" se situe dans une série (peut-être infinie) d'oscillations permettant de n'avoir pas à choisir son camp. Du point du combat (qu'il soit masculin, féminin ou les deux à la fois), à trop poser la question de l'identité sexuée de l'agir, il ne reste que la question. Et la poésie de René Char (qui cessa, sauf erreur de ma part, toute activité poétique durant la période où il fut résistant) reste insoumise aux équivalences douteuses.

Fureur et mystère rassemble des poèmes de René Char, écrits entre 1938 et 1947. Feuillets d'Hypnos est un recueil de 'notes' écrites en 1943 et 1944 - dédié à Albert Camus.

Joha1008, Merci pour ces précisions. Preuve que le "sauf erreur de ma part" n'était pas de trop. Ce que René Char ne fit pas, sauf erreur de ma part, durant la période où il fut résistant, c'est publier (légalement). Ce qui n'invalide pas complètement ma démonstration précédente, relative à la question du choix. Publier ou/et résister ? Peut-être puis-je maintenant avancer que résister et écrire à ce moment-là étaient, pour René Char, une seule et même chose. Que publier, toujours à ce moment-là, en aurait été l'exact contraire.

Vous préférez garder l'hégémonie du vocabulaire du "combat" sans vous interroger sur le lien entre sa domination dans le champ politique et l'hégémonie viriliste. C'est votre droit. Mais ça fait deux siècles que l'hégémonie de ce vocabulaire sur les gauches participe à l'échec de l'émergence d'une société non-capitaliste sur des bases démocratiques et pluralistes. Donc ce choix n'a pas montré sa plus grande efficacité historique, même dans le combat contre le Capital. Je préfère explorer une autre voie : le métissage de la force et de la fragilité, des repères éthiques et politiques stabilisés et d'une ouverture aux doutes. Cela ne peut pas nous mener moins loin que deux siècles d'échecs? Quant à suggérer que cette exploration mènerait nécessairement à l'indécision et empêcherait le combat : n'est-ce pas simplement s'efforcer de maintenir l'hégémonie de votre façon de voir (qui est encore dominante à gauche) comme "la seule possible" (le coup de "la seule voie" possible, on nous l'a beaucoup fait, du stalinisme au néolibéralisme...). Ca fait 32 ans que je m'engage politiquement (j'ai pris ma première carte de parti à 16 ans) : quand j'étais au PS (pendant 17 ans) je tenais implicitement (sans y avoir réfléchi) la position de l'hégémonie du vocabulaire du "combat" et de "la force"; depuis que je suis à la LCR (1999), je ne pense pas être entré dans l'indécision et le refus du combat, et pourtant j'explore la possibilité d'un vocabulaire métissé. Enfin à propos de René Char, il a effectivement continué à écrire alors qu'il avait des responsabilités dans la Résistance, mais il n'a publié ces textes qu'à la Libération. Ces textes, que j'analyse dans "La société de verre", marquent à la fois la nécessité de l'action, tout en faisant place aux doutes et à la fragilité.

Monsieur Corcuff, Que vous soyez engagé politiquement depuis vos 16 ans, donc depuis 32 ans, dont 17 passés au PS (ce qui, je vous le concède, dénote un certain aveuglement) devrait-il me faire taire ? Et si je prenais le risque de me faire insulter, de nouveau, de me faire qualifier, par vous, de stalinien ou de néolibéral ? Serait-ce si grave ?

Je n'ai demandé à personne de se taire, mais votre discours est simplement ouvert, comme les autres discours, à une critique rationnelle : * si mon discours mène nécessairement à l'indécision et empêche de combattre, comment expliquer que tout en tenant ce discours je m'engage pratiquement? (mon exemple n'avait que cette fonction) * problème analogue avec René Char : comment expliquer, si l'on suit votre thèse, qu'il s'engage fermement dans la Résistance, tout en écrivant dans le même temps des textes ouverts au doute et à la fragilité (qu'il ne publie qu'à la Libération)? Peut-être que cela conduira seulement alors à nuancer votre thèse? Par ailleurs, j'ai seulement indiqué que "staliniens" et "néolibéraux" étaient deux catégories historiques ayant nettement défendu l'idée d'une "seule voie possible". Je ne vous ai pas traité de "stalinien" ou de "néolibéral". Mais je suis particulièrement rétif (à cause des deux catégories historiques précédentes) à tout discours de "la seule voie possible". Enfin, effectivement, rester au PS si longtemps est justement un exemple, dans ma propre biographie, de la force de la reproduction des évidences et de l'incapacité à s'ouvrir suffisamment au doute.Aujourd'hui (à la différence d'hier), je ressemble donc assez aux "gens qui doutent" d'Anne Sylvestre...

Monsieur Corcuff, Que l'on s'engage pratiquement ne signifie pas nécessairement que l'on combatte politiquement. Pour moi, toute politique reposant sur des principes (et non sur des doutes), vous ne faites pas de politique. Ce qui, d'ailleurs, ne veut pas dire que vos recherches n'ont aucun intérêt. Vous faites autre chose et, comme vous dites : "C'est votre droit."

Il semble que vous soyez détenteur d'un secret qui n'est accessible qu'à quelques sages, d'une certitude réservée à une poignée, voire d'un monopole : vous vous savez ce qu'est "combattre politiquement" (les autres au mieux, les pauvres, "s'engagent pratiquement")...Et dans ce monde que vous surplombez (VOTRE monde) : c'est "tout ou rien" : soit "les principes", soit "les doutes". Aucune exploration de sentiers adjacents ne semble permise. Et ce sentiment d'avoir raison, aucun argument rationnel avancé, aucune contradiction pointée, aucun exemple historique ne peut le faire bouger d'un millimètre : on s'approche donc plus de quelque chose comme la religion que de la tradition du rationalisme critique. Je préfère le monde humain plus composite, contradictoire, nuancé, ambigu...d'Anne Sylvestre. "Il n'est aucun remède contre la clairvoyance : on peut prétendre éclairer celui qui voit trouble, pas celui qui voit clair" (Clément Rosset, Le réel - Traité de l'idiotie, 1977) Bonjour chez vous, comme on disait dans la série "Le prisonnier"...

Monsieur Corcuff, Perdriez-vous votre sang-froid ? Seriez-vous la victime de vos certitudes ? Allons ! D'abord stalinien ou néolibéral, me voici maintenant du côté des religieux. Continuez à ne prendre aucune précaution dans vos admonestations ; continuez à faire la preuve que vous êtes un parfait démocrate ouvert à toutes les condamnations qui doivent faire taire (quoi que vous en disiez). Si vous souhaitez vous égarer sur des "sentiers adjacents", libre à vous. Pourquoi devrait-on vous suivre ? Au nom de quoi ? Vos déceptions passées vous donneraient-elles l'autorité du doute et justifieraient-elles votre mépris ? Vos fantasmes ? Monsieur, je ne suis pas votre prisonnier.

Hêtre, Peut-être que "les gens qui doutent", comme moi, sont métissés de "sang chaud" (mon côté "pied-noir") et de "sang froid" (mon côté rationaliste)? Je ne cherche pas les (vraies ou les fausses) distinctions (type "parfait démocrate"...ça serait déjà pas mal d'être un "démocrate" tout simplement...on dirait sous votre clavier que cela sonne ironiquement négativement, d'ailleurs?) étant conscient de mes nombreuses fragilités. Vous avez commencé par marteler (contre ceux qui défendent une part de doutes, une ouverture aux doutes, d'Anne Sylvestre à ...moi) qu'il n'y avait qu'une seule voie possible, la vôtre (comme dans la série "Le prisonnier", univers clos par excellence autour de certitudes absolues, ou comme dans la pente dogmatique de nombre de religions, et n'y a-t-il pas eu des quasi-religions communiste-stalinienne-maoiste et néolibérale?), et que ceux qui ne la suivaient pas n'avaient même pas le droit au label "combat politique", dont vous disposeriez du monopole (déposé à l'Institut National de la Propriété Industrielle?) : - "Il me semble que ce que vous appelez '"ouverture aux doutes" se situe dans une série (peut-être infinie) d'oscillations permettant de n'avoir pas à choisir son camp. Du point du combat (qu'il soit masculin, féminin ou les deux à la fois), à trop poser la question de l'identité sexuée de l'agir, il ne reste que la question. Et la poésie de René Char (qui cessa, sauf erreur de ma part, toute activité poétique durant la période où il fut résistant) reste insoumise aux équivalences douteuses. » (24/01/2009 11:36) - « Pour moi, toute politique reposant sur des principes (et non sur des doutes), vous ne faites pas de politique. » (25/01/2009 00:18) Vous persistez dans votre dernier message, car toute exploration d'un sentier adjacent ne pourrait relever que de "l'égarement". L'alternative implacable qui se présenterait devant nous serait alors : soit suivre la seule voie légitime (la vôtre), soit "s'égarer". Bien que militant dans des partis politiques, des syndicats et des associations depuis plus de trente ans, je ne ferais pas vraiment de politique (mais peut-être quelque chose entre la gymnastique et le macramé?), et je refuserais de "choisir mon camp". Car il n'y aurait qu'une seule voie dans le rapport à la politique (les "principes" contre les doutes) : ce serait indiscutable. Le contenu de cette voie serait lui-même indiscutable, comme vous l'avancez plus bas : - "Un principe relève de l'émancipation ; un principe n'est ni révisable ni réformable." (26/01/2009 00:33) Donc, si l'essentiel est indiscutable, et si le "débat" pour vous se résume à la simple reconnaissance que vous avez nécessairement raison, je ne vois pas quel sens cela aurait de continuer à discuter? Si ce n'est, une dernière fois, pour pointer méthodologiquement l'impossibilité de discuter dans un tel cadre. Je serais prêt à admettre que trop de doutes peuvent mettre en cause un combat, que l'exploration du sentier du métissage entre vocabulaire de la force et vocabulaire de la fragilité pourrait déboucher sur des impasses, etc. Bref déplacer et assouplir mes formulations dans la dynamique de la discussion, tout en maintenant certaines divergences de vue qui pourraient apparaitre irréductibles au bout du débat. Mais "débattre" sur du complètement indiscutable (et devoir admettre qu'il n'y aurait qu'une possibilité devant l'action politique), quel sens cela aurait-il? Je vous laisse donc avec vos certitudes, en tant que centre du "vrai" monde politique (et je m'attends à entendre beaucoup parler de vos exploits dans l'avenir, comme seul détenteur du label "combat politique", car normalement votre dialectique à une seul direction devrait prochainement casser les briques des ordres dominants avec fracas?), et je reste avec mes doutes, mes "faux" combats politiques et mes "égarements"... bonjour chez vous!

Monsieur Corcuff, Que viennent faire, dans notre discussion, ce "sang chaud" et ce "sang froid" ? A moins que, pour vous, la question de la politique ait à voir avec ce qui coule dans vos veines. Si tel est le cas, permettez-moi de vous dire que vos propos sont inquiétants. Pour moi, il ne s'est jamais agi, ici, sur ce blog, entre vous et moi, d'un débat. Notre discussion, à mon sens, a au moins ceci d'intéressant qu'elle permet de pointer que le tenant du discours de l'"ouverture aux doutes" ne doute guère de l'exactitude de sa position. Que penser de la réalité de fragilités revendiquées si haut et si fort, et au nom desquelles vous attaquez sans nuance votre adversaire ? La fragilité serait-elle, pour vous, l'arme totale (l'arme qui doit faire taire quiconque ne la possède pas) ? Restez avec vos doutes (comme vous dites) et votre encombrant attirail fragilistique. Continuez à donner des leçons d'ouverture. Faites la chasse aux méchants qui vous parlent de principes. Rejetez l'émancipation véritable. Ainsi êtes-vous sûr de n'accomplir aucun exploit.

Fantie B., Le doute comme "petite entreprise", il fallait y penser ! Pour la construction, "Laisse béton".

@ Hêtre : je n'ai pas parlé du doute comme petite entreprise. Je n'ai (donc ?)pas compris votre deuxième phrase.
Dans votre réponse à Ph Corcuff juste au dessus, vous disiez : "Pour moi, toute politique reposant sur des principes (et non sur des doutes), vous ne faites pas de politique." Dans un premier temps, d'accord pour les principes, si vous entendez par là quelque chose d'aussi large que, par exemple "principe de la justice sociale". Ou "principe de l'égalité sociale" Effectivement, un principe ne peut pas se démontrer. Il est fondé sur des valeurs, et celles-ci sont fondées des sentiments. Comme toute entreprise, la politique est faite pour moi de différents moments. Le moment de sa "fondation" est un - on ne le choisit pas , il nous est inculqué, il est "en nous" au commencement. La décision en est un autre : le passage à un acte politique, grand ou petit : Je m'inscrirai sur les listes électorales -ou je ne le ferai absolument pas. Je voterai avec la majorité, ou l'opposition à (l'assemblée, à l'AG de mon association..). Sur mon lieu de travail, je ferai les grèves, ou je ne les ferai surtout pas. .Mais il n'y a pas que le moment de la décision première, éventuellement suivie automatiquement de décisiosn identiques, dans la lignée. Il y a aussi la préparation des décisions suivantes. Et là il s'agit d'examiner les conséquences de la précédentes : certaines de ces conséquences ne sont-elles pas allées à l'encontre de mes principes, ou des principes énoncés par l'association, etc. ?
Alors parfois il se peut que même certains principes soient à réviser. Ceci, à la suite d'une période de doutes, engendrés par l'examen des conséquences, elles mêmes entrainées par la mise en oeuvre concrète du principe. Exemple de tels principes dont des gens ont commencé à douter : "Etre gouvernés par un roi" ; "l'infériorité des femmes et des non-blancs" ; "La dictature du prolétariat" ; "L'auto régulation du marché"... C'est là qu'un individu peut changer, et progressivement, qu'un groupe (petit, ou plus large, voire une société) peut aussi changer. Mais peut-être , Hêtre, êtes vous un conservateur absolu ?

Fantie B., Sachez que ce que vous appelez "principes", en fin de texte, pour moi, n'a rien à voir avec la logique dont relèvent les principes. Un principe relève de l'émancipation ; un principe n'est ni révisable ni réformable. Quant à votre question... Dites-moi ce qu'est, pour vous, "un conservateur absolu", et je vous répondrai.

@ Hêtre : Un conservateur absolu c'est celui qui ne veut pas réviser ses principes, à aucun prix, même si la réalité s'acharne à en démontrer la probable inadaptation.
Je ne vous suis pas quand vous dites "Un principe relève de l'émancipation". Et pourtant le principe qui mesert de boussole depuis l'enfance est justement celui-là! Mais il m'a été inculqué, il fait partie de mon habitus. Si j'étais née dans une autre famille... j'écriais peut-être avec conviction dans le Figaro pour la réhabilitation de Messier ;o))) Car un principe n'est qu'un axiome, il y en a dans tous les sens, de toutes les sortes.
Par exemple, le principe hiérachique est profondément ancré dans l'immense majorité de l'humanité depuis des siècles.
Alors, peut-être que le conservateur absolu est celui qui croit à la vérité unique, celle de ses principes. Moi je crois (désormais) qu'il n'y a pas de vérité, révélée ou non à trouver, il n'y a que des principes qu'à un moment, avec du doute et du recul, nous pouvons choisir en revisitant nos héritages : Loi du plus fort, ou soumission, ou émancipation, ou...

Fantie B., Prenons un exemple. Le principe d'égalité. Tout principe se déclare. Que la réalité s'accorde ou non au principe, le principe reste valable. Je déclare l'égalité entre les hommes. Même si, dans la réalité, je constate que les hommes ne sont pas égaux, cela ne signifie pas que le principe est mauvais. Qu'il doit être revu, corrigé, aménagé, etc. Cela signifie simplement que la réalité doit changer. S'en tenir au principe, voilà ce qu'on appelle faire de la politique.

Agréables ces poèmes, chansons et réflexions qui éclairent la grisaille de ce samedi...

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