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La philo pour les minots : continuons le débat
Peut-on faire de la philosophie avec des enfants ? Ne galvaudons-nous pas le mot philosophie dans cette situation ? Est-ce que cette pratique doit avoir sa place dans une classe ? Est-ce que l'adulte laisse vraiment penser l'enfant ?
Après l'émission du mercredi 3 mars, et la petite frustration de ne pas avoir pu tout dire ou mieux dire , je vous propose de continuer le débat autour de la possibilité de faire de la philosophie avec des enfants.
Voici donc un billet essentiellement fait de commentaires. D'abord en réaction à l'émission que vous pouvez écouter ci-dessous, puis dans un dialogue où je développerai certains aspects laissés dans l'ombre.
A l'occasion, Roger Pol Droit et Myriam Revault d'Allonnes interviendront.
Vous pouvez télécharger l'émission en cliquant sur l'adresse suivante si les lecteurs ne fonctionnent pas.
Les enfants peuvent-ils philosopher ?
Lorsque l'on fait de la philosophie avec des enfants, il est exclu de comprendre cela comme un exercice où l'on pratique de l'histoire de la philosophie ou l'étude de systèmes de pensées.
Je crois que Wittgenstein peut nous venir en aide pour comprendre comment et pourquoi les enfants peuvent faire de la philosophie.
Bien que la distinction entre le 1er et 2nd Wittgenstein soit assez factice, il faut tout de même croire l'auteur lui-même lorsqu'il présente dans sa préface aux Investigations Philosophiques, son Tractatus comme ses anciennes pensées constituées de "graves erreurs". Le point de bascule entre les anciennes et les nouvelles pensées est l'expérience que Wittgenstein fait de la pratique de la classe comme instituteur en Autriche.
On retrouve ensuite dans son œuvre, une multitude de références au langage, aux jeux, aux apprentissages de l'enfance. Lorsque celui-ci travaille la question « qu'est-ce qu'une règle ? », l'on ne peut s'empêcher d'imaginer le maître avec ses élèves, retenant la main du plus jeune pour lui dire « non », ce n'est pas ainsi que l'on bouge cette pièce. On ne lire les expériences de pensées que comme des exemples, simples, que les enfants peuvent suivre. Enfin, on ne peut pas ne pas remarquer, lorsque l'on est soi-même enseignant pour des « petits », la primauté de l'acte dans la pensée que souligne constamment Wittgenstein.
Pour celui-ci, « la philosophie dénoue des nœuds dans notre pensée ». Ainsi, le projet d'éclaircir les idées des philosophes implique une méthode longue, requérant de la patience pour détacher les fils que le temps et l'usage quotidien ou savant des mots ont entremêlés. La réponse trouvée peut sembler alors triviale mais elle nous convaincra. Elle ne fera pas appel à des forces obscures ou au paradoxe comme point (de suspension) final. Nous nous serons donné les bonnes raisons de penser ce que nous pensons au terme de la réflexion.
Deux aspects de cette nouvelle pensée de Wittgenstein permettent de comprendre pourquoi l'on peut faire de la philosophie avec des enfants. J'en ajouterai un dernier aspect qui tient à son ancienne façon de penser.
Tout d'abord, les enfants apprennent les mots en les utilisant. Dans ce que l'on peut appeler des jeux de langages, le mot, que l'on qualifiera ici de nouveau, est utilisé en situation ; à sa bonne place dans la phrase, dans le bon contexte, le geste joint à la parole. L'enfant qui utilise le mot s'efforcera de le faire en situation et c'est la situation qui sera juge de l'efficacité du mot, de sa pertinence dans la nouvelle situation expérimentée. Si le mot est mal utilisé, l'enfant peut être directement repris par adulte qui lui indique son erreur ou son incompréhension ou encore, plus simplement, l'enfant n'obtient pas un retour satisfaisant à son attente après ses paroles. Ainsi, le mot libre ou juste sera utilisé par l'adulte en situation et l'enfant en fera une expérience selon différents contextes. « Tu peux jouer librement dans ta chambre ».
On tient ici une première raison qui permet de comprendre pourquoi les enfants peuvent philosopher. Ils ont une expérience de ce que veut dire libre, juste, beau, mal...et on ne peut pas dire qu'ils utilisent mal ces mots parce qu'ils n'en ont pas une claire définition. Au contraire, ils utilisent bien ces mots parce qu'ils en ont un bon usage sans aucune définition claire. D'ailleurs, nous ne cherchons dans le dictionnaire uniquement que les mots dont nous n'avons pas l'usage. Cette même idée peut se formuler autrement. Les enfants savent ce que c'est que le beau, le juste, l'égal, le vrai, le bien, le temps...mais sitôt que l'on leur demande, ils ne savent plus ! C'est pourquoi, en même temps que nous tenons une bonne raison de penser que les enfants peuvent philosopher, nous tenons une partie de la méthode à utiliser pour philosopher, notamment avec les enfants. Il nous faudra confronter l'usage des mots dans des situations variées. Faire jouer le langage ou encore repérer quand il y a du jeu dans les mots (dans le sens qu'une porte peut jouer). Les philosophes eux-mêmes se prennent aux mots trop souvent ou plutôt ils se prennent les pieds dans les mots comme l'on se prend les pieds dans le tapis. Ils sont happés par le langage quotidien sans toujours vraiment percevoir que le problème se trouve dans la confusion des termes. Les philosophes peuvent aussi entretenir cette confusion par leur travail des concepts ; ils peuvent susciter la confusion par la création de concepts en usant ou abusant des jeux de mots ou de l'étymologie (en quoi l'allemand donne t'il accès à la vérité ?). Il a juste ce qu'il faut - il a fait un partage juste sont deux énoncés où nous ne faisons pas le même usage du mot juste. Simple polysémie ? Pour exclure cette hypothèse, il faut regarder l'autre aspect des nouvelles pensées de Wittgenstein.
Wittgenstein n'a jamais varié d'objectif, d'ambition philosophique depuis le Tractatus : débarrasser la philosophie de toutes les confusions fondamentales dont elle est remplie. Cependant, entre sa « première » et sa « seconde » philosophie, il ne croit plus que seule la logique (formelle) viendra à bout des problèmes des philosophes. Cette grave erreur, lui saute aux yeux lorsqu'il s'aperçoit que des enfants « utilisent » les mêmes nœuds de pensée que les philosophes et sans que cela ne pose problème. Les enfants n'utilisent pas d'autres mots que ceux qu'ils entendent. Un mot et usage de ce mot est lié à un contexte qui est aussi culturel et social où le langage exprime une « forme de vie ». Les exemples abondent dans la littérature des anthropologues où un mot « découpe » la réalité selon une autre modalité qui pourrait être la notre avec nos propres mots. Ainsi, les mots que nous utilisons portent en eux des visions particulières du monde, visions qui ont été formées au fil des siècles par l'usage quotidien des mots mais aussi par leur reprise plus ou moins savantes et travaillées. Les scientifiques, les philosophes, les curés et les journalistes façonnent les mots, modifient leurs usages, accentuent certains traits et en laissent d'autres de côté. Ne vivant pas dans un autre monde que le leur, les enfants font bien évidemment un usage culturel des mots et ils portent donc, lorsqu'ils utilisent tel ou tel autre mot, des siècles de culture. Travailler ces mots, notamment par l'usage des « Grands Textes » qui les ont façonnés, mais aussi en les faisant jouer comme je l'indiquai plus haut (c'est-à-dire en philosophant), est une manière de retrouver des pensées plus élaborées, plus construites que celles que nous exprimons lorsque nous parlons « sans y penser ».
Après avoir défini avec les enfants une typologie des autorités suite à la question « qu'est-ce que c'est qu'être un chef ? » (on n'est pas de la même manière le maître d'élèves, de chiens, d'esclaves ou d'armes), nous nous étions interrogé sur une autre question « Comment être chef de soi ? ». Nous avions déjà évoqué les lois comme forme d'autorité possible. Au fil du travail, une élève n'a rien trouvé de mieux que de dire que pour être chef de soi, le mieux était que, puisque les lois nous commandent, si tout le monde fait une loi, cette loi reste « ma » loi et celle de tous. On est alors chef de soi. Rousseau expliqué par les enfants.
Mais l'on ne peut pas bien comprendre pourquoi, un enfant peut exprimer les idées du passé, voire des idées de philosophes, si l'on ne considère pas une ancienne pensée de Wittgenstein. On ne pense pas illogiquement. Si la phrase n'est pas une mixture de mots où chacun à sa place et cette place ordonne notre pensée (ou ordonne à notre pensée un sens) et que la réalité est telle qu'elle est, c'est-à-dire qu'elle est façonnée selon un ordre « logique » qui fait que chaque chose existe et est à sa place, alors on ne peut pas penser n'importe quoi à n'importe quel moment. D'une idée, nous ne pouvons pas en déduire n'importe quoi. Il y a un certain nombre de possibilités limitées. Se déplacer parmi ces possibilités peut être plus ou moins facile mais on ne peut pas déduire n'importe quoi d'un concept. On peut dire beaucoup de choses de la liberté ; on peut en dire des contradictoires même ; mais on ne pourra pas dire n'importe quoi. L'usage d'un mot ouvre un champ de possibles à partir duquel l'on se met à penser. Ainsi, la question du choix et de la liberté entretiendront certaines relations qui impliquent certaines réponses comme celle qui a été faite par mon élève : choisir ses propres règles, c'est être libre, la liberté résidant dans le choix (tautologie heureuse).
Si on ne peut penser n'importe quoi à partir des mots, si ces mots sont façonnés par la culture et la pensée des anciens eux-mêmes, si ces mots sont appris selon des usages en contexte alors on ne peut refuser aux enfants la possibilité de philosopher.
Quelques remarques pour conclure. On pourrait me rétorquer que les enfants, assez jeunes ne sont pas en âge de raison et qu'ils ne peuvent pas faire des raisonnements. Outre que l'on puisse voir la capacité de faire des raisonnements lorsqu'ils font des mathématiques dès la maternelle, on considérera la chose suivante. Je crois qu'avec le mot « raison » nous avons à faire un nœud philosophique et que ce nœud vient d'un déplacement malheureux. On s'est pris les pieds dans les mots. Faire un raisonnement en géométrie où les propriétés découlent les unes des autres ou en mathématiques, cela à un sens. Faire un raisonnement à partir de mots dont l'usage prouve qu'ils n'ont pas de « propriété » précise semble tout indiqué que l'on emploi le mot raisonnement en philosophie, en politique, en histoire...uniquement de manière métaphorique. Je ne vais pas en apporter la preuve ici mais c'est une remarque qu'il me semble utile de considérer. Elle rejoint le parcours de Wittgenstein : la logique et la raison (du Tractatus) ne peuvent parvenir à bout de problèmes philosophiques. Il faut utiliser une autre méthode (celle des Investigations). De là aussi, on comprendra une nouvelle manière d'utiliser l'exemple en philosophie. En effet, à une question philosophique, les enfants répondent souvent par des exemples. Une preuve d'immaturité ? Mais comment comprendre qu'un enfant puisse donner le bon exemple à une question, s'il n'a pas saisi ce qu'il y a de proprement philosophique dans la question ? La différence majeure entre l'adulte et l'enfant n'est donc pas la capacité ou non d'accéder à une idée philosophique mais plutôt dans la manière de l'exprimer : par des propositions « abstraites » ou des propositions « concrètes ». Avant d'accéder à l'abstraction, un enfant passe par le corps, l'acte et l'image pour en abstraire la réalité. C'est un processus d'apprentissage que l'on observe tous les jours dans une classe. C'est ce que Wittgenstein a remarqué dans sa classe. C'est ainsi qu'il considère la réponse à la question « comment peut-on suivre une règle ? ». C'est ainsi qu'il faut considérer comment on peut faire de la philosophie avec des enfants : les « raisonnements » philosophiques doivent porter la marque d'un travail sur l'usage des mots et sur l'usage d'exemples qui simulent des actes. C'est le travail d'un enfant qui engage son corps dans la pensée.

Tous les commentaires
excellent, je préfère vraiment consacrer mon temps à ce genre de réfléxions que de me défaire de la hargne de quelques personnes qui tournent vraiment en rond ...
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la philosophie devrait représenter certes une part importante de l'enseignement de tout citoyens, de permettre d'apprendre à penser est quelquechose de difficile, mais d'absolument essentiel ...
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il faut permettre les outils pour cela et une volonté, mais il s'agit certes d'un investissement tout à fait souhaitable pour améliorer la capacité de réfléxion de jeunes futurs citoyens.
Je dirais même plus, apprendre à penser librement est quelquechose de difficile, mais d'absolument essentiel.
Tout à fait d'accord avec Jonath. Mais il y a du chemin à faire!
" C'est proprement avoir les yeux fermés sans tacher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher "
Réné Descartes - Les principes de la philosophie
" On ne peut apprendre la philosophie, on ne peut apprendre qu'à philosopher "
Emmanuel Kant
Le fanatisme est un monstre mille fois plus dangereux que l'athéisme philosophique. [Voltaire]
Extrait de Dictionnaire philosophique
hm, j'ai contre voltaire, mais celui-ci aurait tout de même du prendre garde, dès qu'il y a un -isme ou un -iste, l'on est dans l'extrém-isme, et le fanat-isme. athéisme ne vaux guère mieux que le reste, celui-ci ayant troqué sans doute le fanatisme religieux et ses superstition pour un jusqu'au boutisme philosophique. l'on ne saurait trop que rappeler le "point de trop" qui en-soi définie une part de l'éthique des sages. ou l'art de savoir toujours raison garder.
plait-il ?
(désolé pur les fautes de frappes et oublie /D ) hm, j'ai "rien" contre voltaire, mais celui-ci aurait tout de même du prendre garde,"car" dès qu'il y a un -isme ou un -iste, l'on est dans l'extrém-isme, et le fanat-isme. . athéisme ne vaux guère mieux que le reste, celui-ci ayant troqué sans doute le fanatisme religieux et ses superstition pour un jusqu'au boutisme philosophique. . l'on ne saurait trop que rappeler le "point de trop" qui en-soi définie une part de l'éthique des sages. ou l'art de savoir toujours raison garder.(soit accepter que tout autrui puisse avoir un point de vue différent du siens, l'on rejoint voltaire, pour la liberté d'expression
la philosophie c'est deja rendre clair l'usage des mots. l'étude du vocabulaire, et utiliser correctement, expliquer les différent sens(fond) que peu prendre un mot(forme) c'est deja rendre perceptible les nuances du vocabulaire. . là est la leçon de maitre Prodipe a socrate soi-même, le seul sophiste(maitre de rethorique) que socrate donc platon donc aristote respectaient. . ensuite savoir réfléchir, et bien ordonner et conduire ses reflexion, connaitre les raisonnements faux(sophisme) c'est deja d'un autre niveau. . est-il vraiment judicieux de faire philosopher l'enfant, alors qu'il a à peine le matériel linguistique pour aborder deja la perception et a représentation "commune" du monde. . la philosophie est une mathématique du langage naturel, c'est quelques choses il me semble d'assez complexe. . de plus, la philosophie fonctionne sur la critique, le doute permanent, et la remise en cause. pas facile donc quant on est élève de devoir toujours remettre en cause tout ce qu'un prof vous apprend, là ou celui-ci et le système scolaire attend précisément que l'on se plie au recrachage "ubi et orbi" de tout ce qui est donné. . il me semble que la meilleure philosophie que l'on puisse donner à un enfant tient en trois points. - avoir le gout du vocabulaire, aimer connaitre les différent sens d'un mot - avoir le courage de "toujours" poser des questions au prof quant on ne saisie pas quelques chose ou quand quelques chose ne semble pas être clair. - le philosophe est celui qui se pose, ou qui pose des questions, l'enfant-philosophe sage est celui qui questionne le monde et ces professeur, il est curiosité. la philosophie pour l'enfant c'est susciter sa curiosité (l'étonnement)
Je recommande avant tout d'écouter l'émission, plusieurs réponses se trouvent à "l'intérieur".
clair, désolé, pour ne pas l'avoir écouté avant de répondre.. j'y reviendrais plus tard... ;)
Vous pouvez maintenant lire mon intervention que j'ai placé dans le corps du billet.
Je rejoins Quetzal sur la problématique :
- s'il s'agit de forger des concepts ou de faire de l'histoire de la philosophie (penser la pensée, savoir qu'on ne sait pas, etc...), c'est trop tôt, l'enfant n'a pas encore fait le travail de distanciation de soi.
- s'il s'agit d'interroger le réel (qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que la mort, à quoi ça sert d'apprendre, etc...), l'enfant est tout-à-fait dans son élément puisqu'il est questionnement perpétuel voir assourdissant, nous obligeant à chercher des réponses là où nous n'en avons pas.
Ma fille de 7 ans m'a demandé a brûle-bourpoint : "Papa, qu'est ce qui est important dans la vie?" Je ne sais pas d'où lui est venu ce genre de questionnement, mais ca me parait un bon point de départ... j´'écouterai les liens audio ce soir.
Voici une contribution au débat qui permet de répondre à plusieurs commentaires. Comme cela est assez long, je l'ai ajouté à mon billet pour plus de lisibilité.
J'aime bien votre conclusion que l'on peut faire de la philosophie avec les enfants et votre intervention est riche d'éclairages que je retiens. Je ne suis pas surpris que vous aboutissiez à la question "qu'est-ce que c'est qu'être un chef ?" tant il est vrai que penser c'est prendre du pouvoir sur les choses.
Camus faisait dire à Caligula "Les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être". On pourrait sans doute dire la même phrase avec "les hommes pensent parce que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être" et donc se demander comment l'école sollicite les enfants pour savoir "comment le monde devrait être".
Voici quelques phrases que je retiens particulièrement de votre intervention :
la primauté de l'acte dans la pensée
la philosophie dénoue des nœuds dans notre pensée
Tout d'abord, les enfants apprennent les mots en les utilisant.
c'est la situation qui sera juge de l'efficacité du mot, de sa pertinence dans la nouvelle situation expérimentée.
on ne peut pas dire qu'ils utilisent mal ces mots parce qu'ils n'en ont pas une claire définition.
nous ne cherchons dans le dictionnaire uniquement que les mots dont nous n'avons pas l'usage.
Les enfants savent ce que c'est que le beau, le juste, l'égal, le vrai, le bien, le temps...mais sitôt que l'on leur demande, ils ne savent plus !
Les philosophes peuvent aussi entretenir cette confusion par leur travail des concepts ; ( comme tout artisans sans doute devraient-ils ne laisser diffuser que l'oeuvre parfaite!)
les mots que nous utilisons portent en eux des visions particulières du monde,
et ils portent donc, lorsqu'ils utilisent tel ou tel autre mot, des siècles de culture.
Merci pour ce commentaire...je n'ai jamais été aussi cité
. Mais ce que j'aimerai avant tout, c'est faire réagir à ce billet. Je ferai donc du porte à porte...
Invitation intéressante à sortir de l'élitisme philosophiste, sans pour autant abandonner les exigences du travail intellectuel associées à la philosophie.
L'appui sur Wittgenstein (et le "second Wittgenstein") apparaît éclairant.
L'apport pionnier, en sciences de l'éducation, de Michel Tozzi aurait pu être souligné. Il a d'ailleurs ces dernières années transféré les acquis de son analyse et de ses expériences du côté des nouvelles universités populaires (à l'Université Populaire de Narbonne, qu'il co-anime, et plus largement dans le réseau de ces universités populaires alernatives crées dans le sillage de l'initiative de Michel Onfray à Caen en 2002).Il a pu ainsi faire basculer des éléments de ce travail vers des ateliers de philosophie pour adultes, et j'ai rebondi sur cette expérimentation d'abord à l'Université Populaire de Lyon il y a deux ans et je vais aussi le faire dans quelques mois à l'Université Populaire de Nîmes.
Un petit bémol sur une formulation : "le parcours de Wittgenstein : la logique et la raison (du Tractatus) ne peuvent parvenir à bout de problèmes philosophiques. Il faut utiliser une autre méthode (celle des Investigations)". Je dirais plutôt : la logique formelle ne peut parvenir à bout des problèmes philosophiques. Mais la méthode des Investigations philosophiques (ou Recherches philosophiques, en fonction des traductions) garde un rapport avec la raison au sens large. Mais une raison praxéologique, non complètement séparée et posée au-dessus de la vie ordinaire. En ce sens, Wittgenstein nous permet, comme Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception (1945), mais avec d'autres ressources philosophiques (c'est notamment le rapport raison/corps qui intéresse Merleau-Ponty), de sauver un certain rapport à la raison contre les usages intégristes et désséchés de la raison. Pierre Bourdieu empruntera d'ailleurs à la fois à Wittgenstein et à Merleau-Ponty dans son entreprise de relocalisation de la place de la raison savante et de prise en compte d'une "raison pratique" (en un sens différent de Kant). Or, justement, dans le cas de la philosophie pour enfants, il s'agit bien de faire travailler de la raison, en rapport avec les pratiques et la vie ordinaire.
Cette perspective aurait alors à voir avec ce que j'ai appelé métaphoriquement dans mon livre La société de verre (2002) des "Lumières tamisées", à l'écart de certaines Lumières arrogantes et aveuglantes.
Merci encore pour cette invitation à la réflexion.
Merci de signaler des imprécisions mais aussi de ne pas en signaler d'autres, plus bas dans le texte. Je suis un peu dans la position du cycliste qui remonte à vélo les jours fériés...
L'évocation des auteurs de Metleau Ponty et de Bourdieu est effectivement pertinente dans ce sujet. Je peux même dire qu'il s'agit d'un arrière fond à partir je pense aussi. Pour « jouer », on pourrait parler d'un "second" Bourdieu après qu'il est utilisé les « philosophes pragmatiques » et Wittgenstein (je fais très court) pour redonner un tour de vis conceptuel à son "système" Merleau-Pontien (Il me semble que c'est après Ce que parler veut dire). Un numéro de la revue Critique sur Bourdieu faisait clairement le lien entre l'ensemble de ces auteurs (un texte de Charles Taylor, il me semble, mais je n'ai malheureusement pas l'exemplaire de la revue dans ma bibliothèque ; peut-être pourrez-vous m'apporter cet éclairage, je le redis, par simple jeu).
Pour en revenir au sujet, il me semble que l'on peut tirer outre des conclusions philosophiques à cette expérience (c'est ce que j'exquise sans aller au bout de ma pensée) mais aussi des conclusions proprement politiques.
Non que l'on doive imaginer que la philosophie est l'apprentissage de l'esprit critique dès le plus jeune âge, car c'est là normalement le sens de toute l'éduction et de toutes les disciplines, mais plutôt que qu'une éducation qui passe par l'agir rend "naturel" l'idée que tout discours doit trouver une issue dans un acte. La démocratie est malade des discours découpler des actes : autant du côté des dirigeants que, et je dirais et surtout, des citoyens.
Sur l'apport pour la démocratie d'une approche pragmatiste de l'éducation (et d'une place pragmatiste de l'éducation dans la cité), l'oeuvre (et la pratique) du philosophe américain John Dewey (1859-1952), redécouverte ces dernières années en philosophie (et en sciences sociales) en France, apparaît importante.
Là encore un "cercle d'auteurs" peut-être tracé : Dewey qui fonda une école avec sa femme institutrice inspira Lipman, créateur d'une "methode" pour parler philo aux enfants...
Ci dessous, une illustration de notre échange (texte de R. Brissiaud) sur l'acte et la pensée.
"Des enfants qui donnent l'illusion de savoir dénombrer
Dans une des recherches récentes sur le sujet (Sarnecka & Carey, 2008 [2]), 67 enfants (ils ont entre 2 ans 10 mois et 4 ans 3 mois) se voient proposer trois tâches numériques :
Intéressons-nous aux 53 enfants (sur les 67) dont on est tenté de dire qu'ils savent dénombrer jusqu'à 10 parce qu'ils ont une performance parfaite aux deux premières épreuves, celles où l'on demande « Combien y a-t-il de... » [3]. Lorsqu'on examine leurs performances à la 3e épreuve, « Donne-moi N jetons », on observe que :
Lorsqu'un élève sait compter loin dans le contexte de la tâche « Combien y a-t-il... », cela n'assure d'aucune façon qu'il comprend les premiers nombres. Si on lui a montré de manière répétée que pour compter il faut pointer l'un après l'autre les éléments de la collection ; si on l'a entraîné à coordonner le pointage et la récitation ; si, enfin, on a souligné à maintes reprises que le dernier mot du comptage est la réponse à la question « Combien... » ; à terme, l'élève reproduira de manière scrupuleuse le comportement qu'on lui a montré ! Mais, dès que la question n'est pas du type : « Combien y a-t-il... », il ne pensera pas à compter parce que le comptage n'est pas pour lui un moyen d'accéder au nombre : c'est seulement un moyen de satisfaire l'attente des adultes dans le contexte bien précis de l'interrogation : « Combien y a-t-il de... ». Certains élèves vont évidemment comprendre que ce savoir-faire est pertinent dans d'autres contextes, dont ceux où on leur demande de donner 4 verres, 6 assiettes... et cela leur permettra de progresser. Mais tous ne feront pas ces mises en relation de manière précoce et certains donneront longtemps l'illusion de comprendre de grands nombres alors qu'ils ne comprennent même pas les 5 premiers nombres."
Billet passionnant qui mérite une lecture approfondie puis réflexion. A chaud, je suis forcément pour toute expérience qui prend le temps d'écouter les enfants, de respecter leur parole tout en posant des régles simples (on s'écoute, on demande la parole, on tente de réfléchir pour formuler au mieux ce qui est parfois confus dans la tête). Important aussi la centration sur le vocabulaire et sa nécessaire précision, si on se place sur le strict plan de la réussite scolaire cette exigence est capitale pour tous les exercices qui exigent une lecture et compréhension de consignes, mais bien sûr c'est essenteil aussi pour former à la réflexion et au raisonnement. Enfin, et c'est probablement le plus important, accepter de penser, de réfléchir, de se confronter à la parole de l'autre et en faire - ou pas -son miel, c'est prendre prise sur sa vie, lui donner du sens, aider à la compréhension du monde et à la mise en perspective de ses propres expériences (douloureuses ou non). De ce fait, et là encore ce n'est pas négligeable, philosopher avec les enfants c'est faire reculer la violence, exactement comme le fait la pratique d'un art quel qu'il soit.
Malheureusement le temps manque pour faire ce travail, tant dans l'année que tout le long de la scolarité. Plus encore la formation manque cruellement. Je ne crois pas que l'on puisse faire de la philosophie avec les enfants sans formation et sans outils.
Peut-on imaginer qu'un enseignant du primaire puisse faire un cours d'histoire, même pour des enfants de l'âge de 8-11ans, sans avoir été "mise à jour" des connaissances actuelles en histoire ? Il serait très léger de laisser un "maître" former ses élèves sur ses propres et seuls souvenirs d'élèves.
Mais ce n'est pas ce qui se prépare au fait ?
Absolument d'accord avec vous, l'improvisation dans ce domaine serait dangereuse. Comme, et vous le faites remarquer justement, elle est dangereuse pour tout acte éducatif, les connaissances actualisées sont certes indispensables, mais aussi la psychologie de l'enfant, la didactique et les méthodes pédagogiques, toutes choses qui étaient enseignées à l'IUFM!
Mais comme chacun sait nous aurons dès la prochaine rentrée des professeurs non formés, cette régression est une catastrophe pour notre système éducatif.
Plus exactement, elle est une catastrophe, pour l'ambition humaniste et l'utopie démocratique.
Et c'est fait exprès !
Jean Claude Charrié, entièrement d'accord avec vous, la fin, ici économique, n'est qu'un moyen pour atteindre la fin idéologique du non partage des outils de construction de la pensée, du non partage de l'entraînement à une pensée critique en milieu confiant.
Et cet entraînement, d'accord avec Marie Lanvin et Sébastien Rome, pour dire qu'il ne s'improvise pas.
Nous nous retrouverons donc sur la nouvelle édition sur Mediapart :
"Enfant aujourd'hui, citoyen demain."
Je suis d'accord avec l'ensemble des interventions ci-dessus et je m'inscris donc à cette nouvelle édition.