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Le mystère des hommes quadrupèdes

 

Quand j'ai vu cette photo, j'ai cru à un canular, une version d'un sketch du Monty Python remixée façon Borat. Elle est pourtant très sérieuse, et provient d'un documentaire britannique de 2006 (vidéo dans ce lien, colonne de droite), qui apparemment avait fait grand bruit, et on le comprend : il présentait une famille turque quadrupède, vraisemblablement incapable de marcher sur deux jambes. Cette affection s'accompagnerait d'un retard mental et de défaut d'équilibre. Depuis, selon Nature, des cas sporadiques similaires ont été identifiés au Brésil et en Irak. Tout est en place pour partir à la recherche d'une mutation génétique rare expliquant le phénomène.

Pas forcément d'ailleurs. Sur 6 milliards d'habitants, il ne serait pas impensable que trois familles isolées, pour des raisons complexes, et pas seulement génétiques, présentent ces caractéristiques. Même si cela peut nous paraître déconcertant. Des psychologues se sont penchés sur le cas et ont avancé l'hypothèse que des problèmes d'équilibre, associés à un défaut de traitement dans un contexte de pauvreté, pourraient expliquer ce phénomène. Mais la coexistence des symptomes décrits plus haut rend la chose plutôt improbable et prépare le terrain à une explication « biologique », au moins partielle.

Les développement récents de cette histoire sont intéressants à plusieurs titre.

Tout d'abord, quand le cas a été rendu public, un chercheur, turc lui aussi, a cru bon d'y voir une preuve de dévolution (sic) une sorte d'évolution « regressive ». Ce genre de concept bancal qui laisse entendre que l'évolution des espèces a forcément un sens, une direction, intervenait dans un pays qui est traversé par la question évolutionniste et par la sinistre farce du créationnisme sous toutes ses formes. Pays laïc dans le monde musulman, il y voit dans ses lycées et universités la cohabitation d'enseignements de biologie évolutive, et de discours idéologiques créationnistes adaptés à la sauce islamique. Je pèse mes mots car de tout évidence il s'agit d'une adaptation, d'une importation , à la suite de conférences données par des créationnistes chrétiens états-uniens dans les années 1980-90. Et si je me permets le terme « sauce », ce n'est pas du dénigrement mais cela souligne qu'a mon sens, un musulman rigoureux n'y trouverait pas son compte. L'Islam ne dit d'ailleurs rien de définitif sur la question...Comme le souligne le biologiste Aykut Kence dans un article récent de Current Biology, le théologien et philosophe musulman Ibn Khaldun, au XiVème siècle, avait proposé une théorie évolutive où la vie serait apparue à partir des minéraux, puis aurait évolué en plantes et en animaux. Pas si mal vu... Cette importation de concepts créationnistes, sous la houlette d'une structure turque privée appelée BAV ( Fondation pour la Recherche Scientifique), a trouvé l'an dernier un climax médiatique en inondant les bibliothèques universitaires et les labos d' « Atlas de la Création », un pavé de plusieurs kilos, et de plusieurs centaines de pages en papier glacé, luxueux dans sa présentation et consternant dans son discours ( voire révoltant : les « darwinistes » y sont associés aux nazis, vous voyez le niveau...), écrit par un certain Harun Yahya, de son vrai nom Adnan Oktar, patron du BAV. Epilogue plutôt rassurant : il vient d'être condamné en première instance, en Turquie, à de la prison ferme, pour "création d'une organisation illégale" et "enrichissement personnel" . Epilogue plutôt pas rassurant : nous avons reçu, au labo, un peu plus discrètement, le deuxième tome de l'Atlas, tout aussi lourd, tout aussi luxueux, tout aussi consternant... Il y en a sept de prévus !! Un ami éditeur, voyant l'objet, m'a dit qu'il y en avait pour environ cent euros de fabrication de chaque ouvrage, diffusé à plusieurs milliers d'exemplaires... qui paye cela ?

Qu'il soit clair que cette digression turque ne soit pas une volonté de ma part de stigmatiser ce pays. Ce sont les tensions contradictoires en son sein qui m'intéressent et que j'ai voulu, au passage, évoquer. On aura compris qu'il y a les mêmes aux Etats-Unis : d'après une récente et triste enquête, 25 % des enseignants de biologie au lycée abordent le créationnisme dans leur enseignement.

Pour en revenir à nos hommes quadrupèdes, un début de réponse semble arriver. Dans la très sérieuse revue PNAS , un chercheur turc (décidémment!) Tayfun Özçelik et ses collaborateurs, identifieraient une mutation causale dans un gène codant pour un récepteur membranaire (le VLDLR) des cellules, impliqué dans le développement neuronal. Cependant, d'autres chercheurs leur ont répondu, dans la même revue, que ce gène agissait de manière non spécifique sur de nombreuses fonctions, et qu'il était illusoire qu'un gène explique tout dans un cas complexe comme celui-ci. Cela rejoint d'ailleurs le constat général qu'il est de plus en plus difficile de trouver le gène de quelque chose, on en parle souvent ici. D'ailleurs, un membre de la famille quadrupède n'a pas la forme mutée du gène... Il semble donc qu'il y ait bien plus qu'un gène impliqué, sans exclure bien sur des facteurs environnementaux et sociaux. On n'en est qu'au début de l'histoire, mais au moins, cela se passe sur un plan scientifique. C'est déjà ça !

 

 

Tous les commentaires

A peine croyable!!! Si je n'avais pas eu l'occasion d'apprécier vos articles précédents, je croirais à une énorme farce. Ce qui m'étonne, c'est la différence entre la morphologie typiquement adaptée à la marche bipède, et la posture apparaissant comme "contre nature" de la photo.

Le cas de ces familles nous frappe car il a un côté spectaculaire. Il nous rappelle simplement que, la marche, une chose qui nous parait tellement banale est, en fait, le résultat de phénomènes multiples et complexes qui entrent en jeux simultanément: qu'un facteur soit perturbé (ici semble-t-il un trouble de l'équilibre) et la machine dérape. A partir de là, les humains, comme tous les êtres vivants, font avec ce qu'il ont: ici, les individus "compensent" en augmentant leur surface de sustentation, et, de là, une marche à quatre pattes! Rappelons qu'il s'agit d'un SYNDROME c'est à dire d'un ensemble de troubles associés: trouble du langage, retard mental important, etc. Evoquer une DEVOLUTION est un peu simpliste et fait référence à ce dont nous sommes si fiers: la bipédie (que nous ne sommes d'ailleurs pas du tout les seuls à posséder: voir des singes, des ours et autres!). Je vois ce syndrome et ce qui en découle comme une merveilleuse adaptation du vivant; un peu comme ce merveilleux sportif cul-de-jatte qui, avec deux bouts de carbone, court si vite!

C'est un article sur l'art de digrésser? En tout cas moi ça me plais bien cette façon d'aller toucher à un aut' truc à dire pendant qu'on y est, genre promenade autour du sujet. Je m'suis permis un détour en lisant qu'on pourrait voir la vie comme ayant commencé au niveau minéral, celui de gaïa réintégrant sa partie minérale et réaprennant a communiquer avec elle. Dans un truc de secte me dirrez vous, hé ben non, dans un livre de science fiction du maitre à penser de la robotique dans ce genre litéraire! (quatrième livre du cycle fondation d'isaac asimov)

J'avais déjà lu votre article sur les rotifères. Merci pour la clarté de votre style. S'agissant des hommes quadrupèdes, il me semble avoir lu quelque part, que quelques modifications favorables ou défavorables d'un contexte entrainent des modifications sur le plan de la sélection naturelle.( le sonar des chauves-souris?)Il ne s'agit pas de cela dans le cas des hommes quadrupèdes mais vous employez le terme de syndrome: c'est la conjonction de différents troubles qui ont influencés la posture quadrupède; imaginons, ce syndrome sur des milliers d'années!!!

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