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Une fois par siècle

Dans les échos suscités par la mort de Germaine Tillion, on a mis en avant sa qualité de résistante de la première heure. Et c’est vrai qu’elle a cherché à « faire quelque chose » contre l’occupant allemand dès le mois de juin 1940 et qu’elle a poursuivi cet engagement jusqu’à son arrestation en août 1942. Mais si Germaine Tillion occupe une place unique dans l’histoire de France du XXe siècle, ce n’est pas à cause de sa participation à la résistance, c’est parce qu’elle a su faire de ses expériences passées un usage tout à fait particulier.


Cela commence au camp de Ravensbrück, où Germaine Tillion est déportée en novembre 1943. Dans sa vie antérieure, elle a été ethnologue, spécialiste des populations berbères dans l’Aurès algérien. Son cadre d’activité est une science humaine, son but l’avancement de la connaissance, son idéal la recherche de vérité. Une fois au camp, plutôt que de sombrer dans le désespoir ou la rage, elle choisit de mettre à profit ses capacités scientifiques et commence aussitôt à étudier la mécanique de l’enfermement, de l’exploitation et de l’extermination dans un lieu comme Ravensbrück. Ce savoir une fois établi, elle le met au service de ses camarades, convaincue comme elle est que comprendre une oppression permet de mieux lui résister.


Son métier d’ethnologue la sert aussi d’une autre manière. En Algérie, elle est à la fois proche et distante des populations qu’elle étudie ; au camp, cette expérience lui permettra de garder une certaine distance par rapport à ses propres souffrances, et même de les voir avec une dose d’humour. Grâce à ce clivage intérieur, mais aussi à son passé d’étudiante parisienne amoureuse de littérature et de musique, elle compose à Ravensbrück sa première « œuvre », un texte unique sorti des camps de la mort, son « opérette-revue » Le Verfügbar aux enfers, représentation tragi-comique des malheurs des détenues, qui leur permet de se voir comme du dehors et donc de mieux résister à leur sort.


Au camp, la connaissance sert l’action. Une fois libérée, Germaine Tillion inverse cette hiérarchie : elle décide d’interrompre ses recherches ethnologiques et de se consacrer, dans l’urgence, à l’étude de ce qu’elle et ses camarades viennent de vivre, la résistance et la déportation. Elle collecte les informations, établit les faits, engage les analyses. Mais si l’on se voue ainsi à la recherche de vérité, il faut être prêt à accepter aussi des vérités parfois dérangeantes. A cette époque se situe un épisode bien caractéristique de la « méthode Tillion ». Dans un procès instruit en Allemagne, en 1950, deux surveillantes de Ravensbrück ont été accusées d’avoir décapité à la hache des détenues françaises. Germaine Tillion en est alertée ; elle convainc sa camarade Geneviève De Gaulle-Anthonioz, qui vient pourtant d’accoucher d’un bébé, d’aller avec elle au procès à Rastatt pour témoigner à décharge. Sa camarade se souvient, cinquante ans plus tard : « Tu m’as dit : “Si nous devons continuer à dire la vérité, nous devons aussi dire la vérité quand cela nous coûte”. »


Ce principe la guidera jusqu’au bout. Elle réécrira plusieurs fois son Ravensbrück parce qu’elle a découvert des informations supplémentaires et qu’elle doit les intégrer, sans se soucier de savoir si elles servent bien une thèse quelconque. Comme elle le dira quarante ans plus tard, en 1990 : « En 1945, tout ce qui participait de l’Allemagne, à cause de la nationalité des nazis, m’inspirait encore de l’horreur, et nous étions nombreuses à partager cette horreur… Quelques dizaines d’années plus tard, il me semblait que, pour ne pas être une mauvaise action, un livre sur les crimes concentrationnaires devait mentionner aussi le calvaire du peuple allemand et ses efforts pour échapper à l’emprise totalitaire. » Et elle conclut : « Dire le vrai ne suffit pas, il faut aussi dire le juste. »


La connaissance et l’action, le vrai et le juste, se rendent des services réciproques. En même temps, les actions passées motivent celles accomplies dans le présent. C’est ainsi qu’agira, à la fin des années quarante, un autre ancien résistant et déporté, David Rousset, qui s’engagera dans une action courageuse contre les camps de concentration toujours en activité, notamment dans les pays communistes. Germaine Tillion sera parmi les premières à le rejoindre, elle ira participer aux séances publiques organisées à Bruxelles, où sont présentés les résultats des enquêtes. Cet engagement ne lui vaut pas que des amis, elle est vivement prise à partie par ses anciennes camarades communistes, avec lesquelles elle a partagé combats et souffrances. Pourtant, elle n’hésite pas ; comme elle l’écrit à l’une d’entre elles : « Je ne peux pas dire qu'une chose n'est pas vraie, quand je pense qu'elle est vraie. Et je pense, de toutes mes forces, que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique. » Et à une autre : « Je ne peux pas ne pas penser que les Patries, les Partis, les causes sacrées ne sont pas éternelles. Ce qui est éternel (ou presque éternel), c'est la pauvre chair souffrante de l'humanité. »


En 1954 commence le conflit franco-algérien ; des amis lui demandent d’aller en Algérie pour voir si l’on ne peut pas « faire quelque chose ». Elle obtient une mission, y va et, selon son habitude, enquête pendant plusieurs mois avant de tirer des conclusions. Ce qui la frappe avant tout, c’est la misère nouvelle qui touche la population musulmane : arrachés à leur terre d’origine, des masses d’anciens paysans s’agglutinent autour des villes, sans métier, sans informations, incapables de s’adapter aux nouvelles conditions ; cette détresse contribue aux tensions en cours. Ces miséreux lui font penser aux détenues émaciées de Ravensbrück. Elle invente alors les Centres sociaux, des lieux d’éducation pour tous, enfants et adultes, hommes et femmes.


Pourtant le conflit ne cesse de s’envenimer. Au bout de quelques mois, il devient clair pour elle qu’on ne peut plus s’attaquer efficacement à ses causes et qu’il faut désormais s’employer à en atténuer les conséquences. Germaine Tillion est déchirée sur le fond : elle est toujours aussi patriote que pendant la Deuxième Guerre, mais elle connaît aussi de l’intérieur la mentalité de ces Algériens qui combattent les Français. L’expérience de la résistance revient ici au premier plan. Elle n’est pas la seule à s’en souvenir : de nombreux anciens résistants font maintenant partie des cadres de l’armée française. Eux aussi relient passé et présent : ils n’ont pas su défendre la patrie en 1940, ils parviendront à protéger son intégrité en 1954, se promettent-ils. Pour servir cette noble cause, tous les moyens sont bons : répressions massives, torture, exécutions. Du même passé Germaine Tillion tire une tout autre leçon : elle reconnaît en ces « terroristes » honnis les frères des anciens résistants, elle sait qu’ils sont coupables comme elle l’avait été en 1940. Elle décrit ainsi ses sentiments dans son journal, le 28 juillet 1957 : « Ce n’est rien d’autre qu’une réaction, et je l’explique par l’influence du passé où, pendant cinq ans, j’ai révéré le “terroriste” et haï le bourreau. »


A partir de ce moment, elle n’a plus qu’un souci : empêcher les massacres, quelle qu’en soit l’origine. Une violence, aussi légitime soit-elle (parce qu’au service d’une juste cause ou parce que découlant des lois du pays), conduit inévitablement à une nouvelle violence en retour. Germaine Tillion veut rompre ce cycle infernal ; par delà les causes et les lois, elle défend les êtres humains. C’est à ce moment que se situe sa rencontre avec Yacef Saadi, chef militaire de l’insurrection à Alger, qu’elle tente de persuader d’arrêter les attentats aveugles dans les cafés européens. Dans le même sens vont ses interventions auprès du gouvernement français pour empêcher la torture, à laquelle se livrent systématiquement les militaires, et les exécutions capitales qui se poursuivent impitoyablement. Ce qui la révolte profondément, c’est la « sombre bêtise de la mécanique » qui fait qu’on se sent obligé de rendre le coup pour le coup.


Germaine Tillion ne fait pas de tri parmi les victimes, provoquant l’incompréhension, voire l’indignation de ceux qui militent pour une juste cause et croient que leurs victimes valent bien mieux que celles de leurs adversaires. Elle trouve des ressemblances entre les insurgés d’Alger en 1957 et ceux de Paris en 1940, mais cela ne l’empêche pas de prendre en considération les souffrances des pieds-noirs nés en Algérie et qui, s’ils doivent partir, risquent de perdre tout. Elle intervient donc régulièrement en leur faveur aussi, ou en celle des harkis. En 1964, on la voit écrire des lettres au général De Gaulle pour plaider la cause d’anciens militaires putschistes, maintenant emprisonnés. Son argument : il faut se défendre contre les dangers présents plutôt que de punir les erreurs passées, il est nécessaire d’empêcher l’acte criminel mais, une fois ce but atteint, l’emprisonnement n’est plus nécessaire.

 

Protéger toutes les victimes, de quelque bord qu’elles soient : ce principe vaut à Germaine Tillion quelque mécontentement de la part des autorités au cours d’un autre épisode caractéristique. La mairie de Paris avait décidé d’apposer une plaque commémorative pour les victimes de la répression subie par les manifestants algériens, le 17 octobre 1961. Au cours de la cérémonie, Germaine Tillion tient à rappeler que les fonctionnaires de police, à Paris, avaient eux aussi été victimes d’actions terroristes. Dire le vrai, une fois de plus, ne lui suffit pas, il faut aussi dire le juste.


Elle avait donc été, toute sa vie, une personne « engagée », mais son engagement était de nature bien particulière : jamais pour une cause politique mais, d’abord, pour la vérité, ensuite pour la justice, enfin pour la « pauvre chair souffrante de l’humanité » : la compassion lui paraissait supérieure à la justice même. Elle était en tout cela très différente de la figure habituelle de l’intellectuel engagé, tout en étant l’un et l’autre.


On peut observer particulièrement bien ce contraste au cours d’une des péripéties liées au sort de Yacef Saadi. Celui-ci sera arrêté peu après sa rencontre avec Germaine Tillion ; elle veut sauver sa vie. Elle parvient, dans un premier temps, à le faire transférer, lui et ses complices, des mains des militaires entre celles de la justice, ce qui les sauve de la torture et de l’exécution immédiate. Elle rédige ensuite, en octobre 1957, un témoignage qu’elle adresse à la justice militaire française, dans lequel elle raconte par le menu ses pourparlers avec le détenu. « Entre eux et la guillotine, il n’y eut, pendant toute cette période, rien d’autre que la timide velléité de négociation qu’on m’avait chargée d’amorcer. » Pendant l’été 1958 se tient son procès ; malgré les menaces qu’elle reçoit, Germaine Tillion se rend à Alger pour témoigner en sa faveur. Saadi est condamné à mort (trois fois) mais l’élection de De Gaulle à la présidence de la République lui sauve la vie : De Gaulle gracie tous les condamnés à mort. Le témoignage de Germaine Tillion sera publié dans l’Express à la fin août 1958.


En septembre 1958, raconte Simone de Beauvoir dans son autobiographie La Force des choses, elle « plonge, à la Nationale, dans la guerre d’Algérie » et tombe sur le texte publié dans l’Express. Elle transcrit ainsi son impression : « Nous avons tous dîné… en mettant en pièces l’article de Germaine Tillion que nous tenons, Bost, Lanzmann et moi, pour une saloperie. » Ayant lu cette appréciation à la parution du volume, en 1963, Germaine Tillion adresse en réponse une brillante lettre ouverte au journal Le Monde, publiée en mars 1964.
Simone de Beauvoir n’a jamais fourni d’explication détaillée pour son jugement de 1958, mais on peut la deviner par le contexte. L’équipe des Temps modernes, à laquelle appartiennent les trois personnes concernées, est engagée à l’époque dans le soutien au FLN. La teneur du témoignage de Germaine Tillion est beaucoup plus mitigée, il cherche en quelque sorte à excuser l’action de Saadi en rappelant ses bonnes intentions, ses regrets pour les victimes civiles ou ses promesses de suspendre les attentats. Au regard de l’intransigeance des intellectuels parisiens, les propos de Germaine Tillion qui cherche à sauver de la mort un « terroriste » arrêté, apparaissent forcément comme une concession inadmissible aux pouvoirs en place, donc comme une « saloperie ». On remarquera que Zohra Driff, arrêtée en même temps que Saadi et également menacée de mort mais sauvée par l’intervention de Germaine Tillion, campe toujours sur cette même position : tout récemment encore, elle déclarait n’avoir d’estime que pour ceux qui soutenaient sans réserve la cause du FLN, et mépriser les « leçons de morale » que leur donnait Germaine Tillion au cours de leur rencontre.


On défend, d’un côté, une cause ; de l’autre, un homme. Nous pouvons relever aussi les autres éléments du contraste : la découverte de l’Algérie et de sa guerre à la Bibliothèque nationale, là, et, ici, le séjour de l’ethnologue dans le pays entre 1934 et 1940, puis de l’envoyée du gouvernement, entre 1954 et 1958. On n’insistera pas inutilement sur le fait que l’une risque sa vie en intervenant au procès de Saadi dans la ville d’Alger enflammée par la haine, pendant que l’autre dîne avec ses amis à Paris.
Venu à l’enterrement de Germaine Tillion à Paris, Yacef Saadi répétait à qui voulait l’entendre : « Je viens de perdre ma deuxième maman. La première m’avait donné la vie, la deuxième me l’a donnée, elle aussi, une nouvelle fois. »
Cette femme exceptionnelle, sage et drôle, vient de s’éteindre à sa maison, dans sa cent-unième année. Apparemment, on ne trouve pas plus d’une de ce genre au cours d’un siècle. La place est désormais libre.
Les principaux ouvrages de Germaine Tillion :
- Le Harem et les cousins, Points-Seuil, 1982.
- Ravensbrück, Points-Seuil, 1997.
- Combats de guerre et de paix, Opus-Seuil, 2007 (contient trois ouvrages : A la recherche du vrai et du juste, L’Afrique bascule vers l’avenir, Les ennemis complémentaires).
- Une opérette à Ravensbrück, Le Verfügbar aux enfers, Points-Seuil, 2007.

Tous les commentaires

28/04/2008, 14:22 | Par Nelly Koehren

Merci pour ce si bel article à la mémoire de la femme admirable que fut Germaine Tillion. Je retiendrai particulièrement : "Dire le vrai ne suffit pas ; il faut aussi dire le juste". Il me semble qu'aujourd'hui, plus que jamais, dans une société de plus en plus envenimée par le "politiquement correct" et une mémoire parfois trop sélective battant en brèche l'esprit critique, cette phrase reprend toute sa grandeur et toute sa dimension.

28/04/2008, 16:58 | Par Antoine Perraud

Un tel billet, empli de pièces et de conviction, permet de saisir quel être tutélaire (malgré lui) vient de disparaître, qui nous rappelle à tous, du chercheur au journaliste, qu'à la tentation de traquer la «saloperie», il faut préférer l'exigence de détecter le «juste». La pierre de touche et le trébuchet plutôt que «le fer dans la plaie», voilà une façon d'être fidèle à Germaine Tillion. Se laisser décentrer par une trépassée plutôt que de bramer quelque hommage pavlovien : il fallait toute la ferme subtilité de Tzvetan Todorov pour aboutir à un tel prodige, si peu parisien... Merci.

28/04/2008, 17:05 | Par Jean-Louis Legalery

Jean-Louis Legalery C'est un remarquable hommage à la conception de la vérité et de l'honnêteté intellectuelle et morale de Germaine Tillion. Merci.

28/04/2008, 20:26 | Par Serge Koulberg

J’aime beaucoup la façon dont vous faites ressortir le caractère extrêmement vivant de Germaine Tillon, son choix de s’engager toujours et de s’engager au cas par cas, ce qui implique une conscience autrement plus vigilante que celle du ralliement pur et simple. Exemple de vie héroïque qui sert les causes sans se demander si elles sont grandes ou petites, qui sert les causes plutôt que de s’y servir, énergie vitale loin de toutes les normes de bonheur et de vitalité qui sillonnent les ondes. Cette résistance le rire aux yeux n’est pas la moindre. SergeK

28/04/2008, 22:09 | Par Fantie B.

Merci pour ce texte qui m'aura (enfin) donné envie de découvrir l'oeuvre de cette femme dont je me suis découverte proche grâce à votre analyse : "On défend, d’un côté, une cause ; de l’autre, un homme. " Plutôt les humains de chair que les causes de raison... mais sans renoncer à la recherche de la vérité et la défense de la justice. C'est plutôt difficile à tenir dans nos pratiques quotidiennes, où que nous soyons placés.

30/04/2008, 11:21 | Par Christophe Journet

Cher Monsieur Todorov, j'ai parcouru une première fois, un peu vite ce point de vue éclairant sur la vie de Germaine Tillion dont je n'ai appris l'existence que récemment et sans aucune mention de ce que vous mettez en avant : son engagement pour le respect de l'autre et de la vie tout court, quel que soit le "'camp" ou le groupe humain ou politique dans lequel l'individu est impliqué à un moment de son existence. Ayant perdu mon père à l'âge de deux ans, j'ai tenté de reconstituer résistiblement le parcours qui a sans doute été le sien avant de "tomber au champ d'honneur" en décembre 1957 dans une "embuscade", en Haute-Kabylie, où il était jeune officier de l'infanterie de marine. Récemment, les débats récurrents d'anciens combattants français pour ou contre une date d'anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie m'ont semblés relativement odieux, oublieux de la réalité des enjeux vécus par des milliers de familles au même titre que la mienne, des deux côtés de ces "événements" enfin reconnus comme "guerre" par les parlementaires de trop longues années plus tard! Il m'a fallu aussi de longues années pour entendre, douter, recouper, comprendre, à l'aide de tous les témoignages de proches ou de moins proches, susceptibles tous les uns comme les autres de se tromper, de falsifier la réalité de l'homme qu'il a pu être. A ce titre, les travaux d'historiens connus m'ont parfois aidé, parfois éloigné de cette prise de conscience. Un jour j'ai pu lire une longue lettre qu'il avait adressé à un prêtre lyonnais signataire d'une pétition contre la torture en Algérie, lettre qu'il avait écrit quelques semaines avant sa mort. Dans un long raisonnement illustré de quelques récits de situations précises, il faisait état de la difficulté de vivre l'opprobre permanente jetée sur "l'armée" en général, transmise par les écrits de France-Observateur, alors même qu'il défendait l'idée que la guerre n'était pas et de loin la réponse appropriée face à ce qu'il voyait et décrivait déjà comme un "jihad" bien plus que comme un guerre de libération nationale, dans laquelle la violence et les appétits de pouvoir l'emportaient de loin sur la dialectique politique qui aurait été l'arme idéale, selon lui, de décolonisateurs lucides et respectueux des droits de la personne. J'ai découvert sur le tard que mon père lisait Rainer Maria Rilke dans le texte, et Aragon, au même titre que les Evangiles ou que les oeuvres de Saint-Exupéry, et qu'il avait appris successivement les rudiments du viet-namien en Asie, du bambara en Afrique, de l'arabe en Algérie, pour mieux échanger avec les ressortissants de ces pays alors inclus dans l'Union française, qu'on nommait encore "l'Empire français" dans certains volumes ou journaux lus par les officiers français. Certes, et c'est tout le problème, intelligence d'autrui et connaissance ne sont pas forcément liés. Mais l'attitude d'une Germaine Tillion ne participe-t-elle pas à cet effort d'éveil de l'être que ces auteurs semblent provoquer chez leurs lecteurs? Opposé à la torture comme aux meurtres en série qu'il était chargé de déjouer sur le terrain, crimes qu'il qualifiait de "meurtres d'innocents" le plus souvent, assassinats utilisés pour provoquer la haine du français et la peur, dans le but d'obliger la population civile de ce département d'alors à adhérer aux thèses du FLN, mon père et nombre d'autres durant la même période ont fini par tomber au moment où ils doutaient le plus de la légitimité des mesures militaires choisies par le gouvernement de l'époque, mais se devaient de "tenir". Pour lui, tenir en paix le "sous-quartier" dont il devait assurer la sécurité civile, sans pour autant céder en répondant à la violence par les armes, hormis les cas de légitime défense de plus en plus fréquents dans cette partie du territoire en cette année-là. J'ai su plus tard par un de ses frères aujourd'hui décédé qu'il était reparti dans le secteur où il était posté aprés une courte permission d'avant les fêtes de Noël et de fin d'année, avec le sentiment qu'il s'agissait d'une guerre encore plus sournoise que les autres - ayant connu la résistance, la campagne d'Autriche, l'Indochine avant celle-ci. J'ai compris qu'il avait certainement lui aussi été obligé de "sauver" quelques vies en arrêtant, pour les livrer à la justice, les soldats engagés de force par le FLN avant qu'ils ne mettent à exécution les plans qu'on leur imposait, où qu'ils puissent poser des bombes, s'attaquer à es civils ou à des unités militaires, bref, faire ce que les "libérateurs" leur demandaient de faire. Etant journaliste moi-même, j'ai cherché à un moment de ma vie professionnelle à évaluer en situation ce que représentait le fait de vivre dans un pays en guerre, en l'occurence la Croatie et la Bosnie de 1992. Cela m'a au moins permis d'entendre les récits de militaires de l'ONU de l'époque qui racontaient les horreurs des massacres de villageois découverts près de la frontière croato-bosniaque et de penser qu'il y avait sans doute aussi eu des exécutions sommaires de la même nature dans l'Algérie des années cinquante, commises dans le but de provoquer la terreur et d'arracher un pouvoir au groupe dominant d'avant ces guerres. J'ai lu "l'Air de la guerre" de Jean Hatzfeld, qui m'a permis d'entendre d'autres réalités. Et d'autres ouvrages sur le Rwanda, l'Irak... Cela ne m'a pas ôté de l'esprit l'insoutenable question du maintien de l'estime de soi lorsqu'on sait que ce que l'on est amené à faire contre la vie d'autrui, même pour défendre quelqu'un d'autre ou pour se défendre soi-même, vous conduit plusieurs fois dans votre existence à mettre fin à la vie de ceux que le destin a placé en face de vous, brutalement, idéologiquement, ou simplement par stricte obligation partisane ou "révolutionnaire". Je ne crois pas à la possibilité de se "blinder" un jour ou l'autre, pour qui que ce soit. La lecture de journaux de marche d'unités françaises en Indochine, en particulier, m'a convaincu que les priorités de l'administration de l'époque ne plaçaient pas en premier le respect de la vie, en tout cas pas de celle des opposants, mais bien la protection des unités françaises ou de celles de leurs alliés et du matériel mis à leur disposition par la République. Le chauffeur viet-minh tué dans un attentat "valait" moins cher qu'une simple jeep détruite au même moment, dans l'ordre d'énoncé des faits sur les journaux de marche des unités combattantes. De plus, la hiérarchie militaire valorisait systématiquement la mort en service commandé pour tenter d'appaiser la douleur des mères et des familles des tués, avec de fort belles et cyniques citations vantant le nombre de "rebelles" abattus, la quantité d'armes saisies, etc. Ce qui n'empêchait pas l'administration militaire de la période d'envoyer la missive fatale indiquant à la veuve et aux orphelins le décès du mari et du père en faisant une faute d'orthographe en tapant à la machine le patronyme du soldat tué, au point d'induire le doute quant à l'identité réelle de la nouvelle victime, sous la signature du médecin-chef de l'Hôpital Victor Hugo d'Alger, qui plus est... Pour toutes ces raisons, la lecture de votre témoignage à propos de Germaine Tillion et la prise de conscience qu'il occasionne à mon sens des complexités du positionnement de ceux qui légitimaient l'action ultra-violente, souvent non décrite dans la presse de l'époque parce que contre-productive pour ces derniers, m'a beaucoup apporté. Je n'irai jamais jusqu'à rendre co-responsable de la mort de milliers de jeunes appelés ou engagés français de ces conflits de la décolonisation ceux qui "portaient des valises" ou qui militaient pour les indépendances. Mais je demeure frappé par le fait que les écrits envoyés par mon père et sans doute d'autres hommes et femmes dans ces circonstances, textes où ils disaient clairement que la guerre avait muté, qu'elle était déjà devenue une "guerre sainte" en défense de l'islam le plus radical - celui que défend Al-caeda de nos jours - n'ont jamais été source de réflexion pour les autorités civiles de l'époque. Ni pour celles qui leur ont succédé, à en croire la récente décision d'envoyer de nouveaux contingents français en Afghanistan, où je vois mal comment les choses pourraient tourner autrement que par le passé dans des circonstances similaires. Soit, tout n'est pas aussi simple. Soit, il faut parfois savoir s'opposer à la montée des fascismes et des intégrismes, lorsqu'on les sait totalitaires. Mais on ne le fait pas pour défendre des intérêts éonomiques ou stratégiques. On le fait uniquement pour l'éthique et le respect de l'humain. Sans doute existe-t-il des modes d'expression ou de d'action diplomatique inexplorés. Quelques rencontres avec des algériens de ma génération m'ont permis d'apprécier pleinement la réelle proximité culturelle et civilisationnelle qui marque selon moi nos identités de part et d'autre de la Méditerranée, à un point tel qu'il pourrait y avoir ici une sorte d'effet larsen dans les dialogues interculturels, voire sociétaux et politiques, lorsque nous tentons de nous entendre de part et d'autre de ce passé qui me renvoie au mot de René Char : "l'irréel intact dans le réel dévasté". Nedjma, lève-toi, Moha le fou, ne soit jamais trop sage! Mémoires tatouées de tous les maghrebs, échangez entre vous ces incroyables qualités qui vous animent! J'ai eu l'occasion de discuter de ces faits avec un ancien premier ministre, peu importe lequel, qui venait de subventionner la création de mosquées intégristes en région parisienne dans les années 90, quelques jours après le 11 septembre 2001, et de lui demander si les américains ne reproduisaient pas les mêmes erreurs d'analyse en Irak. Il m'avait simplement répondu : " vous savez, je crois vraiment que les responsables US savent ce qu'ils font"... Je me permet d'en douter encore. Conscient de par ma propre expérience des dégâts irrémédiables que cause la mort d'une seule personne dans de telles circonstances dans l'existence de l'ensemble de ses proches, à l'échelle des familles autant qu'à celle des sociétés qui tentent de soigner leurs plaies humaines et matérielles, je peux assurer à qui veut l'entendre qu'aucune forme de réponse armée n'est susceptible de libérer aucun territoire humain de façon saine et durable et qu'elle ne peut qu'ouvrir la porte à une autre forme de fascisme ou de soumission injuste à des règles induites par ces conduites meurtrières qui marquent à l'aune du sang - même impur, comme notre Marseillaise l'a fait croire à plusieurs générations de soldats - la naissance de ces nations improbables parce que nées dans la négation d'autrui et non dans un dialogue sans doute radical, mais porteur à un moment ou un autre d'une clé d'entente possible. Avant de succomber ainsi qu'un de ses camarades à l'issue d'un échange de coups de feu, à la veille de Noël, en 1957, voici un peu plus de cinquante années, mon père avait écrit qu'il pensait qu'un jour, un de ces "jihadistes nommé Ahmed irait à la tribune de l'ONU réclamer l'arme au poing ce que les politiques refusaient de négocier avec eux ou leurs représentants"... Le parallèle avec la geste héroïque de Yasser Arafat ne s'impose pas. Toutefois, j'y ai pensé. Comme je pense en vous lisant que Germaine Tillion allait certainement dans une direction salutaire pour toutes les grandes nations, en posant les exigences qui étaient les siennes, en terme d'humanité, qu'il s'agisse de la Palestine face à l'Etat d'Israël ou de la Chine populaire face au Tibet de 2008. Mais quelle solitude faut-il accepter de vivre lorsque vous êtes l'héritier de ce niveau de conscience dans un monde qui ne vénère que les "fils de" et les "filles de", les artistes à la mode et les puissants du moment, protégés par leurs gardes du corps surarmés... Lors des obsèques de l'écrivain Julien Gracq où j'étais en Anjou entre Noël dernier et le nouvel an, l'une de ses proches a lu un extrait du Château d'Argol. Gracq faisait parler un jeune homme mort dans un vert vallon et qui a éveillé en moi le souvenir du poème de Rimbaud intitulé "le dormeur du val", celui qui dormait si tranquillement, un trou rouge au côté droit. Plus jeune, j'avais renvoyé mes papiers militaires avec cette citation de Charles Baudelaire : "Le canon tonne, les membres volent, c'est l'humanité qui cherche le bonheur". Merci pour votre attention.

30/04/2008, 09:57 | Par Sylvain Manyach

A l'époque des combats de Germaine Tillion, la plupart des intellectuels ne raisonnaient qu'en fonction de la cause qu'ils défendaient, peu importe les moyens utilisés pour arriver aux nobles fins. Aujourd'hui, la tendance est à l'inverse de considérer que tout engagement est vain soit parce qu'il conduit au totalitarisme, soit parce qu'il convient de renvoyer chaque "camp" dos à dos. On mesure d'autant plus l'exceptionnalité de l'attitude de Germaine Tillion.

30/04/2008, 22:59 | Par bernez

Votre article est bien complémentaire de celui de Benjamin Stora paru dans Médiapart le 20 avril 2008 et intitulé : "Germaine Tillion, une femme combattante. Merci.

05/03/2014, 00:42 | Par cerise

L'expression "cette résistance le rire aux yeux" va comme un gant à Germaine Tillon.

Elle ne se contentait pas de faire des commentaires avisés, elle-même travaillait, faisait, prenait des risques.

 Elle ne prenait pas son parti de la torture, elle ne prenait pas non plus son parti de la violence aveugle, elle cherchait des solutions "raisonnablement humaines".

Je ne comprend pas pourquoi les médias l'ont tellement ignorée alors qu'elle avait des choses à dire à la jeunesse parceque même à 90 ans elle était jeune, jeune d'une expérience douloureuse surmontée, jeune d'un courage tranquille.

Elle racontait avec modestie des péripéties incroyables qui auraient fait rouler des mécaniques à plus d'un.

Elle va rentrer au Panthéon pour dérider tous les grands hommes et faire rigoler un peu cette austère Patrie.

 

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