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Où vont les aides à la presse?
Quel est le fait majeur de la modernisation de la presse et du journalisme depuis dix ans? Le basculement des rédactions du papier vers le Net? Pas si l'on en croit la répartition des aides du fonds de modernisation de la presse depuis sa création en 1999: les sommes attribuables aux sites Web n'ont jamais dépassé 4,65% du total et restent à moins de 1% depuis 2005.
A cette aune, le papier est très loin d'être mort puisque les subventions à la modernisation de la fabrication des journaux sont passées de 40% de l'aide publique en 2001 à plus de 80% en 2006. Ainsi Ouest-France a fait subventionner son passage à la couleur (7 tours quadrichromie) pour 3,7 millions en 2003 puis pour 2,2 millions en 2005. La presse parisienne s'est vu attribuer 5,3 millions en 2005 pour une «modernisation de centre d'impression», puis deux fois 3 millions en 2007 pour des installations d'imprimerie ou de rotatives, puis de nouveau 3 millions pour une nouvelle «modernisation». Le mot revient avec insistance, car le décret d'application prévoit que «les dépenses correspondant à la gestion normale de l'entreprise, et notamment les investissements de simple renouvellement des équipements, ne sont pas éligibles au bénéfice du fonds».
En plus de disposer d'imprimeries parfaitement «modernes», donc, les journaux se sont mis également à essaimer les rotatives sur tout le territoire, bénéficiant ainsi de l'aide créée mi-2004 pour l'«impression décentralisée» des journaux... Le Figaro, par exemple, qui avait déjà touché 1,1 million pour changer de format en 2005, a perçu 2,8 millions en 2006 (soit le plafond légal pour la presse) en installant une imprimerie dans le sud, autant l'année suivante pour une autre dans le nord, et la même chose l'année d'après en achat de matériel pour son imprimerie parisienne. Mais Nice-Matin, L'Union de Reims, Le Républicain lorrain, La Provence, Les Dernière Nouvelles d'Alsace ont également eu droit chacun à leur tour à leur aide (forfaitaire dans les faits) de 2,8 millions d'euros pour l'imprimerie, et même deux fois (en 2004 et 2007) pour La Voix du Nord.
Avec quelle efficacité? Les aides à la modernisation ont certes servi à facturer plus cher les encarts publicitaires aux annonceurs, en passant en quadrichromie, ou à raccourcir la chaîne de fabrication en réamménageant les salles d'expédition et en installation de systèmes dits «computer to plate» qui évitent d'avoir à développer des films des pages pour fabriquer des plaques offset. Mais elles ont surtout été utiles pour réduire les effectifs ouvriers dans les imprimeries, départs qui ont été pris en charge par ailleurs par le budget national à hauteur de 20 à 30 millions d'euros par an depuis 2005.
Dans le même temps, la modernisation des rédactions a connu une nette baisse, passant de 25% de l'aide en 1999 (7 millions d'euros) à 7% à 2003 (1,3 million) pour rester à ce niveau depuis lors (elle devrait néanmoins remonter après les états généraux de la presse écrite où il a été proposé que l'Etat prennent à sa charge 50% des salaires brut de journalistes recrutés ou réaffectés du papier vers le Web pendant trois ans).
L'essentiel des dépenses rédactionnelles de ces dix dernières années ont concerné des nouvelles formules, avec notamment celle de France-Soir en 2009 qui s'est vu décerner le plafond de l'aide (2,8 millions), celle des Echos en 2003 (1,5 million), de La Tribune en 2008 (1,1 million), du Monde en 2005 (520.000 euros), de La Croix en 2006 (170.000 euros) ou de L'Humanité en 2006 (60.000 euros). Soit un écart de subvention de 1 à 50!
Le secteur «études/formation» a aussi bien profité du fonds avec une étude «connaître ses lecteurs-cibles et vendre un défi pour demain» pour la presse hebdomadaire régionale en 2003 aidée pour 121.500 euros (donc facturée plus de 300.000 euros, puisque l'aide couvre 40% de la dépense) ou une autre pour le compte de la PQR en 2005 intitulée «à la conquête du lectorat jeune» subventionnée pour 1,8 million (soit un coût de 4,4 millions).

Si l'on classe les subventions attribuées par grande famille de presse, on s'aperçoit que la presse régionale est devenue, et de loin, la première bénéficiaire du fonds, allant jusqu'à 70% du total en 2004 (19,5 millions). Alors qu'au lancement du fonds de modernisation, en 1999, la presse nationale avait touché 42% des investissements remboursés par le fonds, elle a été dépassée dès l'année suivante par la PQR qui, dès 2000, se voyait attribuer les deux tiers de l'aide. A sa décharge, les dix premiers lectorats de presse quotidienne régionale représentent près de 3 millions d'exemplaires vendus chaque jour contre 1,6 million pour la presse nationale.
Sur 1999-2007, cette dernière a touché en moyenne 52% de subventions quand la presse nationale tourne en moyenne autour de 24%, la presse départementale et la presse hebdomadaire régionales connaissaient des variations de forte amplitude d'une année sur l'autre (de 4 à 23% des aides accordées). Quant aux agences, elles ne totalisaient pas plus de 2% des subventions sur la période.
Lire aussi:
- 1 milliard d'euros pour la presse papier, 20 millions pour Internet (12 janvier 2010)
- Le détail des aides à la presse révélé (11 août 2010)
- Aides à la presse: un équilibre délicat (18 août 2010)


Tous les commentaires
Bonjour,
Merci pour votre article. ;)
Sur la qualité ("basse" hélas) de la PQR française par rapport à l'espagnole, cf. le livre de Jean Pierre Tailleur : http://maljournalisme.chez-alice.fr/
Cordialement
2 % pour les agences de presse.... C'est carrément l'aumone !
Le plafond de l'aide pour les agences est bien inférieur (autour de 500.000 euros contre 2,8 millions pour la presse papier), mais de toute façon, on s'aperçoit que les demandes ne sont pas énormes. Il s'est agit la plupart du temps d'équiper les agences photo en numérique ou de numérise le fonds (pour l'anecdote: c'est la première demande du document en 2003 avec l'agence H&K et la ligne de remboursement ouverte était inférieur à 15.000 euros). Les seules subventions dépassant 100.000 euros sont le «projet presse» de La Cote bleue (information boursière, 198.000 euros), la «création d'une salle de presse virtuelle» par WindReport (qui fait plutôt du conseil en communication, par exemple pour le Stade rennais, 282.000 euros) ou la «modernisation» de RelaxNews en 2009 (qui diffuse avec l'AFP de l'«info loisir», projet très contesté par les syndicats de l'AFP, 138.000 euros).
Merci Vincent pour ces précisions étonnantes. Cela fait dix ans qu'on entend parler de "la mort du photojournalisme" et vous mettez en évidence la carence des demandes d'aide des agences de presse photographique ! Ce ne sont pourtant pas les fonds photographiques qui manquent dans ce pays, ni les besoins d'investissements pour faire face aux évolutions techniques permanentes.... Je ne manquerait pas d'interroger les patrons d'agences que je rencontrerai à Perpignan à l'occasion du festival Visa pour l'image.
Je crois que leur réponse sera intéressante. Il ne faut pas oublier quand même que ce qui a été un espoir de renouveau du photojournalisme, le «webdocumentaire» (je ne reviens pas sur les doutes que l'on peut nourrir sur la maturité du genre) dépend plutôt des subventions du CNC (devenu Centre national du cinéma et de l'image animée, ce qui lui permet de s'intéresser par exemple au jeu vidéo).
Dans son bilan 2009 publié en juillet, le CNC note que depuis deux ans le volume du documentaire (par opposition à la fiction) aidé augmente (+ 8,1% en 2009, soit 2.225 heures de production). Ce basculement peut s'expliquer par le fait que le CNC aide de la production alors que le fonds d'aide à la presse vise la mise à niveau, mais aussi sûrement parce que les niveaux d'aide sont sans commune mesure: à coté de l'audiovisuel, les investissements dans la presse font figure de bricolage. Le CNC a attribué 66,8 millions d'euro pour le documentaire en 2009.
Ne confondons pas tout ! Le solide, le costaud, les investissements que sont censées financer les aides à la presse; et les paillettes de surfeurs. Je ne vais pas développer ici les doutes que nous partageons sur la mode des "webdocus", qui me rappelle singulièrement l'enthousiasme poour les "CD Magazines" des années 90. Passons. Non, mon étonnement porte sur le fait que les agences de presse semblent ne pas avoir d'investissement à faire.... Curieux.
Cette question "d'aides" fort bien analysée par ailleurs, est comme l'arbre qui cache la forêt.
Tout le reste de l'Europe, notamment l'Europe du Nord, a une presse vivante, nombreuse et les citoyens sont parfaitement informés, peuvent donc prendre leur décisions en connaissance de cause, ce qui n'est absolument pas le cas en France.
La France est en 43ème position pour la liberté de la presse, derrière le Surinam, la Guyane, la Bosnie, la Namibie, etc...
Ceux qui sont curieux pourront aller voir combien il y a de quotidiens par rapport à la population du pays en question sur ce site, par exemple la Norvège, qui fait partie des 1ers du monde au niveau de la liberté de la presse
Elle a 273 quotidiens pour 4 millions d'habitants - preuve que c'est possible.
La France en a 126 pour 65 millions d'habitants ! Dont la quasi majorité nationale et régionale appartient aux mêmes groupes, souvent dépendants des finances de l'Etat.
Notre voisin, l'Allemagne en a 430 pour 80 millions d'habitants...
Vous pouvez aller voir sur ce site quels sont ces journaux dans les différents pays.
Triste pour la France.
A mon avis, ce n'est pas une question "d'aides", c'est une question d'Education à la critique et l'autocritique, à la pensée pragmatique, pratiquement inconnues depuis la maternelle en France, et à l'hyper-centralisation depuis Paris où tout se concentre au détriment du reste du pays.
J'ai publié toute une série d'articles sur mon blog à ce sujet.
Merci Vincent pour ce précieux article.
Et pour compléter: où vont les aides aux médias (en 2010)