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Haïti 360°
22 Janvier 2010
Par
Vincent Truffy
Dans leur couverture du séisme à Haïti, le site de CNN a mis en ligne ces très étonnantes vidéos (tournées après le tremblement de terre) manipulables: le spectateur peut les lire tout en zoomant, tournant (virtuellement) la caméra de façon panoramique et de haut en bas.
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Bonjour,
Oui, c'est amusant;
Je me suis demandé comment cela fonctionne; "simplement" en intégrant une douzaine de caméras dans un système unique : http://www.immersivemedia.com/products/capture.html.
Filmer avec plusieurs caméras n'est pas neuf. La différence c'est que d'habitude on fait un montage des images obtenues. Ici le montage est intégré dans la caméra-à-12-yeux à seule fin de reconstituer une vision à 360°. L'idée étant de coupler ce tournage multi-caméras couvrant tout l'espace, avec les possibilités d'intéractivté permises par l'infomatique, au visionnage.
Après avoir fait exploser la notion de plan, le numérique fait exploser le cadre.
C'est amusant mais qu'est ce que cela apporte ? (je n'ai pas d'avis définitif sur la question.)
Immersive Media est déjà l'entreprise qui apporte sa technologie au Street View de Google Map.
C'est intéressant que vous parliez de plan, parce que justement ce genre de système ne peut vraiment fonctionner que sur du plan séquence (le passage d'un plan à l'autre rendrait la manipulation très difficile).
D'où l'illusion du document brut, où le spectateur semble prendre le pouvoir en étant capable de s'approprier le cadre (fonction de zoom et «orientation» de la caméra).
Pourtant, il y a bien une personne qui tient l'appareil (dans la tâche aveugle que l'on aperçois au bas de l'image), et dont on voit l'ombre, qui cadre (même si c'est à 360°: il est quand même quelque part et dispose d'un point de vue sur la scène) et fixe le début et la fin de la scène.
Il interagit aussi avec l'environnement (on entend des paroles, je ne sais pas si elle lui sont adressées, mais cela peut être le cas dans une situation de reportage).
Sans crier à la révolution, ces «objets» sont du film mais déjà autre chose, de la même façon que les «chronophotogrammes» de Marey étaient encore des photos mais déjà du cinéma. Marey en a fait un usage technique, comme c'est le cas ici pour la vidéo. Mais Duchamp, Marinetti, etc. en ont fait un usage artistique. Et bien sûr le cinéma...
Quelques idées/éléments que m'inspire votre réponse :
1. Je développe ce que je disais très vite sur la question du plan : En parlant du plan explosé par le numérique, je ne pensais pas à cette machine (même si elle apporte probablement une contribution supplémentaire à ce process). Le plan n'existe plus depuis que l'on sait : (1) numériser les films + (2) stocker les données obtenues dans des banques d'images + (3) accéder à ces données (soit aux photogrammes) de manière indistincte (ie en n'importe quel point du fichier informatique) + (4) disposer d'outils d'accès et de recherche qui permettent de sortir des morceaux de fichier (donc de film) en coupant n'importe où dans le fichier (donc dans le film).
Si je me souviens bien, l'indexation des objets de type « images en mouvement » (et plus généralement des documents multimedia) c'est ce que définit la norme MPEG-7 à laquelle je m'étais intéressé, il y a une bonne décennie. Dans une base de données (banque d'images), un film n'est plus constitué de plans mais d'une suite (un flux) de données chiffrées que la norme appelle Objets Temporels.
C'est la transformation de données analogiques (les photogrammes et les plans des films) en données numériques indistinctes (et sous forme de flux) qui fait exploser le plan. Pour moi c'est la norme mpeg-7 qui signe la mort du plan de cinéma.
[Une fois ainsi tronçonné, le cinéma est plus facile à commercialiser (par petits tronçons, à des fins d'illustration ou de déco par exemple ; clips ; « movie-cards » ; « e-cards animées» ...) par des gens comme Corbis ou Getty Images ; mais je m'éloigne du sujet de départ ...].
2. Sur la question du cadre : Je ne pense pas que la personne qui filme avec cet appareil, cadre. Il ne suffit pas d'être présent à coté de la caméra pour cadrer. Cadrer est un acte pensé. D'ailleurs, je ne vois aucun dispositif de visée, permettant de choisir le cadre. Ce serait bien inutile d'ailleurs puisqu'on sait que de toute façon la machine filme la totalité de l'espace alors que cadrer c'est choisir (et découper) une portion d'espace.
Bon, on pourrait peut-être me dire que la personne cadre au jugé (son image principale, celle qui est de face), un peu comme en caméra cachée par exemple ; et d'ailleurs cela donne le même type d'images (ce que vous appelez « illusion du document brut » sans doute). Mais justement en caméra cachée, ce que l'on ne fait pas, c'est cadrer.
Autre remarque : sur la 2ème vidéo, celle où le système-de-caméras est fixé sur le toit d'une voiture, il semble qu'il y ait une main sortant par une fenêtre qui tient un écran; peut-être sert-il à cadrer l'image de la caméra qui est de face, vers l'avant.
" si le plan n'existe plus techniquement, parce que la numérisation permet de s'en passer, ne survit-il pas comme représentation et comme «unité de sens» pour celui qui l'utilise? "
Eh bien, ma réponse est "non, cela ne me paraît pas possible". Je forge ma conviction sur les éléments suivants :
1. L'objectif de l'indexation des documents multimedia est de faire des recherches à l'intérieur et de ramener les morceaux répondant à la recherche. Par exemple, chercher un passage contenant "une ferrari rouge", ou contenant "une giffle" ou "un sac bleu" ou "un baiser" ou "le vol d'un portefeuille dans une poche", ou "un ciel orageux" ou "de la pluie" ... etc... etc... Je ne vois aucune raison pour que la giffle ou l'objet de la requête en général, s'inscrive parfaitement dans un plan (et un seul). L'outil de recherche (si je m'en tiens à mes lectures et ma compréhension de celles-ci) raménera les quelques secondes du plan qui répondent à la requète, voire raménera un segment composé de "fin plan n + début plan (n+1)".
2. Les choix techniques et les outils qui en découlent, déterminent et conditionnent le fond et le sens des choses en posant leurs propres contraintes. (après, on peut toujours contourner/détourner un outil mais bon ce n'est pas la question et on reste contraint).
3. Dans le cas dont nous parlons, le fait qu'il y ait la notion d'images-clés ne change rien à l'affaire car les images-clés ne sont que des repères dans le flux (et il peut y en avoir aussi à l'intérieur des plans) ; cela n'empèche pas ensuite de couper ailleurs pour répondre à la requète.
4. L'objectif de tout cela étant quand même de vendre ou rentabiliser d'une façon ou d'une autre (un google multimedia par ex) les documents multimedia, je ne vois pas du tout en quoi la notion de plan est intéressante pour vendre des segments d'images animées. Ce qui est intéressant (et c'est bien ce que je lis dans la norme) c'est de proposer "un chien qui aboie" ou "un avion de telle compagnie qui décolle" et peu importe s'il faut charcuter les plans pour cela, dans le cas où l'extrait viendrait d'un film.
PS1 : je vois qu'IBM a développé un outil autour de mpeg-7 : IBM VideoAnnEx. Cela n'existait pas quand je m'étais intéressée à ces questions. J'ai regardé très vite : il semble que cet outil procède, en premier lieu, à un découpage de la vidéo en plans. Il ont les notions de "shot" et de "key frame". Puis en dessous de "Region". Cela n'infirme pas forcèment ce que je dis plus haut. D'autant plus qu'il semble que ce soit un outil d'annotation et non d'extraction. Mais il faudrait y regarder de plus près ...
PS2 : peut-être pourriez-vous ne pas lancer par défaut les 3 vidéos ? (c'est un peu génant à la longue).
Pour le PS2: hélas, il n'y a pas d'autoplay dans le code (sinon j'aurais ajouté l'attribut "false").
Pensées éparses:
Concernant le parametre "autoplay", s'il n'y est pas dans le code c'est peut-être parce qu'il vaut "true" par défaut (s'il est géré par IMPlayer). Vous pourriez essayer d'ajouter <param name="autoplay" value="false"/> à la fin, avant </object>.
Concernant le 1er point : je ne pense pas que l'on puisse comparer les plans de cinéma aux chapitres et paragraphes d'un livre. Car on passe alors à côté de ce qu'est le montage qui n'est pas une simple juxtaposition ni une mise à la suite des plans.
Le plan est un élément insécable du film. Dans le cas contraire, à quoi servirait le montage (qui définit le cinéma vis-à-vis des autres arts) et quel serait son sens, s'il devient possible de générer de nouveaux plans (ou segments ou objets temporels, dans la terminologie informatique), autres que ceux voulus par le réalisateur, grâce à tel outil de recherche informatique qui opérerait ses propres coupures en fonction de ses propres objectifs ?
Je ne dis pas forcément qu'il faut renoncer à fabriquer de tels outils (je n'en sais rien; il faudrait mettre en balance avec ce que cela apporte); mais je dis qu'il me semble que cela détruit quelque chose de l'essence d'un art qui est le cinéma.
Concernant le 2ème point : je ne sais pas comment fonctionne la détection optique de plans; je suppose qu'il s'agit d'analyser les variations (pixels, couleurs, motifs, découpage du photogramme en régions) entre les images (pas seulement une image avec la suivante mais peut-être aussi sur une fenêtre glissante d'images contigues quand il y a doute). En cas de changements nets ou de transitions type fondus, cela doit être assez "simple". Mais il doit y avoir des loupés quand les plans se ressemblent beaucoup.
En vidéo numérique, les images sont horodatées à l'image près.
Je ne sais pas quelle méthode (horodatage ou détection optique) utilise l'IBM VideoAnnEx. Un freeware comme Scenalyser propose les 2 solutions mais je crois que la détection optique ne fonctionne pas très bien (jamais utilisé la détection optique pour ma part).
Concernant le 3ème point : Plus de valeur commerciale ? oui, peut-être; je n'en suis même pas sûre finalement; finalement c'est un peu comme un Picasso en carte postale : ce n'est pas forcément plus cher qu'une autre carte postale. A mon avis, les clips ne seront pas "griffés" ni signés. Pour quoi faire ? (une marchandise n'a pas besoin d'être signée par un artiste, il suffit du logo du marchand).
Non, je pense que cela implique justement le "devenir-anonymes" des plans/clips/extraits/images (célèbres ou pas, mythiques ou pas).
D'ailleurs, sur le site de CorbisMotion (voir ici : http://www.corbismotion.com/wicker/home/showreels.do?showreel=14963260) (qui refait son propre montage avec des extraits qualifiés de prestigieux sans qu'on sache de quoi il s'agit), il n'est fait aucune mention d'éventuels auteurs/créateurs/artistes (sauf pour le 1er montage dit "Cinéma des débuts (Fairbanks, Chaplin ...)" mais pour l'instant tout le monde est capable de reconnaitre Chaplin ; jusqu'à quand ?).
En revanche, c'est un matériau "à disposition"; pas besoin de re-tourner des scènes; il "suffit" de pouvoir acquérir les droits (Corbis : 100 millions d'images (fixes, je pense) en 2008; Getty Images : 72 millions en 2006) pour se constituer un trésor.