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Pour un webdocumentaire modeste
«Un nouveau journalisme est déjà là»: sur son blog de l'AFP, Eric Scherer n'avait pas ménagé son enthousiasme pour la forme du webdocumentaire. Du «slow journalisme», par opposition à la tyrannie du flux et du temps réel, évidemment, ça ne peut pas faire de mal.
Pour autant, ce dithyrambe n'est-il pas exagéré? Dans un précédent billet consacré au genre, on concluait que «le webdocumentaire est une mode, stimulante, qui permet de gérer une transition entre des formes de journalisme traditionnelles, un patchwork de sons, vidéos, photos, textes, documents, et une forme plus aboutie qui reste encore, à mon avis, à trouver» (on adore se citer en parlant de soi à la troisième personne ;)
Isabelle Regnier, critique de cinéma au Monde, relève également ce que le projet a de trompeur: il contient une «fausse promesse de cinéma (...): à l'idée de montage s'est substituée celle de présentation, ce qui est très exactement le contraire.»
Un homme de l'art, le documentariste Rémi Lainé (La Belle et Le Braqueur, L'Amour en France, Outreau, notre histoire...) assène une critique plus sévère: «Le documentaire n'a-t-il pas vocation à embarquer son auditoire dans une histoire, lui faire oublier le temps d'un film qu'il est devant un écran – télé ou ordinateur ? Sur le net, nous explique-t-on, il convient de “délinéariser” le récit. Si le net change notre mode de vie (évidence), il bouleverserait aussi notre façon de voir et de penser. Voire. Quel cinéaste (Welles? Ford?) disait d'un film que c'était d'abord un scénario, puis un scénario et enfin un scénario? (...) Ce que l'on découvre (dans le webdocumentaire) reste très consensuel et l'invitation au clic n'y change rien. Jamais la forme ne débride le propos. La réflexion semble s'arrêter à l'habillage. Sur le fond, rien qui n'ait déjà été vu et revu à la télé. Et on se prend à rêver. Que le net, diffuseur universel et inspirateur de liberté, soit un refuge ou une force de proposition pour les films qui, refusant le conventionnel et contrariant le convenu, ne trouvent pas d'espace chez les diffuseurs traditionnels. Qu'émergent sur la Toile, des films qui fleurent le soufre et le scandale, des films qui décoiffent et apportent un souffle nouveau. Sur le sens des films, ce qu'ils racontent. La forme suivra. »
Voilà qui amène à réfléchir. La technique est au point et l'équipement informatique putatif des «spectateurs» (le haut-débit notamment) permet aujourd'hui à ce genre de se développer. La forme reste prisonnière d'une grammaire ancienne, se contentant des signes extérieurs du documentaire sans s'approprier et adapter les codes cinématographiques. La démarche de l'auteur – celui qui tient par la main son spectateur pour le mener de la première à la dernière image – est mise en réserve en faveur d'une «interactivité», d'une narration en rhyzome. D'un souci louable de mise au pouvoir du public qui est tout autant une abdication de cette responsabilité totale qui rend le documentariste comptable de tout, du succès comme du rejet. En substance, on dit ici à l'internaute: «si vous n'avez pas aimé, c'est que vous n'avez pas eu le talent de prendre le bon parcours».
A force de buzz, d'enthousiasme déraisonnable, à force d'ivresse de la nouveauté, le webdocumentaire est parti d'un mauvais pied. Peut-être faut-il le reprendre, modestement, faire des dossiers, des reportages, des enquêtes. Avoir avant tout quelque chose à dire et une idée de la façon de le dire. Reprendre ce que chaque média — images, sons, vidéos, animations, infographies, textes, documents, liens — peut apporter spécifiquement. Classer, ordonner, les agencer, scénariser minutieusement sans se laisser abuser par une forme flatteuse et une technique envahissante. Etre simplement modeste.
Bonus:
Image cc Manon Boucharla


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Appendice à cette réflexion: David Dufresne raconte une intervention sur le thème du documentaire au côté de Peter Wintonick (qui a réalisé avec Mark Achbar, Manufacturing Consent en 1992). Il a cette phrase lumineuse: «Peter a alors allumé son ordinateur. Un truc de collectionneur. Une machine des années 90. Un Mac portable à l’époque où le MacBook n’existait pas encore. Peter souriait toujours. Ce geste là, ce vieil ordi, c’était déjà le début de son discours. Les outils ne sont rien; l’homme est tout.»
Accessoirement, Peter Wintonick tient également un discours qui mérite d'être entendu:
«A l’origine était le mot et le mot était documentaire. La forme documentaire est primordiale mais le dictionnaire documentaire a évolué. Aujourd’hui, j’ai banni le mot documentaire de mon léxique. Nous utiliserons désormais docmedia. Le docmedia réside dans la docutopie. Le docmedia s’incarne dans de multiples noms, de multiples facettes. Ici, on dira webdocs. D’autres les appelleront cyberdocs, digidocs. Choisissez votre néologisme: transmedia, crossdocs, crossmedia, multiplateformes, programmes 360 degrés, netcast, docs interactifs, 3D docs, docsmobiles, docugames, docanimés, docmedias ou docopéras. Le docmédia transforme la non-fiction en « faction » – la fiction basé sur les faits; les hyperdocs se font docshybrides. La TV factuelle devient du factivisme.»
«Les technologies ont transformé l’expression documentaire, lui ouvrant un large spectre de possibilités. Notre brave nouveau mot, et un poil compliqué, est plein de changements et de choix. Ce que nous appelions New Media (Nouveau Media) a été trans-plaformé en Now Media (média de Maintenant)» «Les aventuriers et les curieux de la docommunauté traditionnelle sont eux-mêmes en train de se transformer en docfaiseurs, en docitoyens. Ils ont pris le contrôle de leur propre média, leurs propres voix, les propres visions, leurs propres histoires. En réalisant ceci, ils ont prolongé le rêve de Vertov qui disait: je suis une caméra, je suis un webdoc. Je suis ma propre plateforme, je suis ma propre vérité».
«Le docmedia nous propulse dans le futur — et nous fait vivre dans une nouvelle Pangée des natifs digitaux. Les docmédias sont distribués et répliqués sans arrêt. Ils sont globaux, instantanés et accessibles. Ils projettent des points de vue poétiques, publics et personnels. Ils peuvent être spontanés, interactifs ou artificiels. Mais ils sont toujours faits de ADN éthique du documentaire»
«Sur les nouvelles plateformes, les webdocs sont un moyen d’auto-expression forgée dans un processus de collaboration. Ils sont démocratiques. Documentaire et démocratie ont fusionné pour donner: documocratie.»
«Quelque soit le futur du docmédia et des webdocs, deux certitudes: ce qui a toujours été déterminant pour le documentaire le restera. Et nous continuerons à regarder les médias du réel comme des agents de persuasion, un montage des passions et des philosophies. Comme une façon de comprendre la réalité de notre monde».