Thématiques du blog
Titanic ou métamorphose? Rencontre avec François Plassard
Compte-rendu de la soirée questions-réponses du 25 février 2010 avec François Plassard.
Un évènement organisé par l’Université Rurale du Clunisois dans le cadre de la programmation 2009-2010 « Demain, subir ou créer ? ».
François Plassard est un fondateur du SEL de Cocagne, initiateur du projet EcoHameau, auto constructeur, ancien agent de développement territorial, ingénieur en agriculture (ESAP Purpan) et docteur en économie, auteur, conteur.
Auteur de « Crise écologique et crise sociale : Titanic ou métamorphose » et « Pour une métamorphose de la société ».
François Plassard fait référence, en introduction, à deux approches philosophiques occidentales et orientales, la première disant que pour aller là où on ne sait pas il faut d’abord passer par là où l’on sait, la seconde disant que pour aller là où on ne sait pas, il faut passer par là où on ne sait pas.
Françoiss’estime, à l’heure actuelle, dans la seconde optique.
Première question: sommes-nous à bord du Titanic ?
François présente d’abord les trois grandes crises actuelles qui font que nous sommes àbord du Titanic :
- crise écologique
- crise démographique, avec 3 milliards de réfugiés potentiels, économiques et/ouclimatiques
- crise financière, avec un système par nature instable du fait de sa déconnexion avecl’économie réelle
L’effondrement du système capitaliste financier et le sentiment d’insécurité qui en résulte exacerbent les tensions inhérentes à toute société humaine. L’autre devient l’ennemi, que ce soit politiquement, ethniquement, économiquement ou religieusement parlant.
La société occidentale basée sur les services est en pleine dépression nerveuse.
Le discours du café du commerce resurgit, « une bonne guerre pour relancer l’emploi ».
En référence à Tocqueville, une société esclave de ses peurs fait appel à l’homme providentiel destiné à mener soit une révolution soit une guerre.
Il nous faut tenter d’inventer autre chose que ces deux manières traditionnelles de sortie de crises, sachant que l’armement aujourd’hui disponible (notamment nucléaire) donne une tout autre dimension au risque de conflits majeurs.
Il nous faut aussi inventer à partir de ce que nous apprend le passé.
Question: Est-ce que les populations se rendent comptent de la situation ?
François : Entre 1945 et 1975 s’était établi un véritable contrat social entre liberté et égalité : les gains de productivité étaient en bonne partie redistribués à travers la société. La réduction du temps de travail, de près de 20 heures hebdomadaires sur cette période, permettait à chacun de goûter un peu de cette fraternité également inscrite aux frontons des mairies.
Mais une cassure apparaît dès 1975, à partir de laquelle l’augmentation de la productivité n’a plus du tout la même répercussion sur le niveau de vie des gens.
Les causes de cette cassure sont la déconnexion entre le pouvoir monétaire et l’économie réelle, le fait que les Etats empruntent contre intérêt à des banques plutôt que de créer leur propre argent selon leurs besoins, et la non-redistribution de valeurs canalisées dans les paradis fiscaux.
La France a doublé sa production globale en 30 ans tout en travaillant 1/3 d’heures en moins et avec une augmentation des actifs de 23 à 27 millions, dont de nombreuses femmes. Et compte cinq fois plus de chômeurs qu’en 75. On comprend les gens qui disent que l’on va droit dans le mur.
Question: Ce constat est-il en soi un moteur de changement ?
François :Une révolution sourde est en préparation, la société travaille sur elle-même, mais il n’y a pas encore de « système » d’action, seulement un ensemble de constats et de propositions non ou insuffisamment reliés. Quelques mouvances émergent, chacune certaine de détenir la clé de la solution :spiritualité, marxisme, décroissance, féminisme, développement durable, économie solidaire…
Chacune de ces mouvances apporte quelque chose, mais pour faire système il faut établir des liens, créer de la concertation entre tout cela.
Sans concertation, un boulevard est ouvert au tout sécuritaire, au sauvetage sans fin de la maison économie et notamment son second étage – l’économie du profit.
En effet l’économie peut se décrire comme une maison avec un rez-de-chaussée, un premier étage, et un second étage sous toiture.
Le RdC correspond à l’économie du don, du troc, où le lien créé est plus important que le bien échangé. C’est l’approche SEL (Système d’Echanges Locaux)
Le 1erétage est l’économie du bien-être, pour soi-même et son entourage. L’argent n’est qu’un moyen d’échange, sans valeur intrinsèque.
Le 2eme étage correspond à l’argent réserve de valeur, la logique de profit, la spéculation.
Aristote disait déjà de cette maison que si le second étage absorbe le premier, il n’y a plus de limite à l’accaparement des richesses au profit d’une petite minorité.
Actuellement, le gouvernement ne fait que réparer le toit, aux frais des générations futures qui vont devoir rembourser les énormes aides apportées aux banques.
Il s’agit pour la société civile de réparer la maison Economie par le bas, reconstruire le RdC et le 1er étage.
Question: Est-ce cela la métamorphose ?
François :On peut comparer l’économie prédatrice, concurrentielle, à une mared’eau : la concurrence et l’expansion victorieuse de certains éléments comme les algues mènent à l’asphyxie et la destruction générale de l’écosystème de la mare.
En économie l’expansion débridée mène à l’effondrement et au chômage.
La métamorphose est la reconstruction avec l’énergie de la destruction.
Il faut se donner une vision cohérente de la transformation sur trois niveaux :personnel, territorial et mondial. Aujourd’hui, l’énergie de la destruction ce sont les 3 milliards d’humains vivant sous le seuil de pauvreté. La métamorphose, c’est utiliser leur énergie pour qu’ils deviennent les jardiniers de leurs propres territoires, plutôt que se transformer en marée migrante.
Il s’agit de protéger ces jardiniers de la prédation concurrentielle qui les rend aujourd’hui incapable d’exister dans un marché mondialisé. Cette protection peut être une décision politique, comme l’on fait l’Europe et le Japon en matière agricole, et plus particulièrement une protection monétaire sur base de monnaies territoriales permettant un maillage de marchés captifs au sein desquels peuvent se développer l’agriculture et l’économie locale : le bâti, l’écologie, les services de santé, l’éducation…
Cette approche va évidemment à l’encontre de nombreux et puissants intérêts. Le monde occidental est construit sur trois pôles : le religieux, le souverain et le tiers-état. Aujourd’hui le religieux correspondrait aux banques, associées aux souverains que sont les pouvoirs publics. Ces deux entités ne désirent pas l’émancipation de la troisième, le tiers-état, le travailleur-consommateur.
François propose de monter un conseil des sages planétaire, composé de personnalités telles que Edgar Morin – qui a repris ce thème de la métamorphose dans un article paru dans le journal Le Monde de janvier 2010. Un comité de parrains qui protégerait les expérimentations territoriales d’économies circulaires.
Ce type d’économie fabriquerait par exemple des biens d’usage plutôt que de propriété, rallongeant la durée de vie des produits. Elle permettrait de reconquérir l’autonomie alimentaire, encouragerait les circuits courts. Elle impliquerait également une formation à la pratique non violente et une transformation de la devise française liberté-égalité-fraternité en autonomie-solidarité-responsabilité.
Suite à une question de la salle François parle alors de son expérience avec l’Université du Temps Choisi.
Cette expérience part du constat qu’aujourd’hui l’argent est de loin le principal vecteur de reconnaissance, le fameux « travailler plus pour gagner plus ».Avoir de l’argent, c’est avoir le désir du désir de l’autre.
Il s’agit de dé-droguer les accros du travail en leur proposant de passer à mi-temps, et d’utiliser l’autre mi-temps – rémunéré au même tarif pour tous – pour créer une activité choisie, hors entreprise et hors famille.
Avec le temps choisi, on ne demande plus ce que l’on fait dans sa vie, mais ce que l’on fait de sa vie.
Vous n'êtes pas adhérent à Mediapart mais vous voulez commenter ce billet? Retrouvez ce blog sur http://cozop.com/ze_rhubarbe_blog


Tous les commentaires
à lire et relire.
Salut Vincent !
Joli tir... pleine cible.
Contente de vous retrouver ...
L'exposé est très intéressant, et je partage bien de ses vues mais chaque fois que je lis de telles idées, je me dis : comment peut-on imaginer une minute que ces "puissants" lachent quoi que ce soit ?
Certes l'organisation à la base est capitale mais peut-on faire l'économie de penser le "conflit" (et de l'agir !!!), conflit qui inévitablement surgit dès qu'on veut brider la cavalcade financière ?
Je conçois bien cette création d'un conseil des sages planétaire mais qui va le mettre en place ? en fonction de quel rapport de forces ?
Entendons-nous bien : un conflit peut être non violent.
Bonjour Marielle, Vincent et Jean-Claude,
Je connais un peu François, étant un futur habitant d'un futur eco-hameau, concept que François a initié comme il est rappelé par Vincent.
La réponse à la question est : Ne nous demandons pas comment mais faisons. Sachant que bien sur le chemin n'est pas facile et semé d'embuches et de conflits. Mais si on attend d'avoir une stratégie globale pour ré-enchanter le monde, nous allons attendre longtemps.
Bonsoir Alain,
Entièrement d'accord avec vous. Qu'est ce qui vous a amené à devenir un futur habitant d'un futur eco-hameau (si la question n'est pas indiscrète)?
Entre autres, voici quelques unes des raisons:
la nécessité pour moi de passer aux actes. Ecologiste dans l'ame, depuis longtemps, il m'apparait nécessaire depuis quelques années de passer à l'acte. Après l'alimentation, il est logique de mettre mon mode d'habitation en accord avec mes idées et de se tourner donc vers l'éco-construction. l'aspect collectif et auto-gestionnaire de l'éco-hameau. Sans revenir aux communautés hippies, ce concept remet au centre du jeu l'aspect collectif: entraide pendant la construction, décisions et gestion en commun, construction d'une halle commune, jardins collectifs... Sur un plan plus personnel, la nécessité pour moi de vivre à la campagne.OK merci. Dans quelle mesure avez-vous le "choix" des co-habitants du hameau, et il y a t-il un ensemble de "règles" de bonne conduite établies à priori?
Cela s'est fait naturellement. Le noyau de base ayant une cohérence assez forte, forgé entre autre par le conflit mentionné dans les commentaires plus bas, les choix se sont faits naturellement. Parmi tous ceux qui sont venus voir le projet, ceux avec qui le courant ne passait que moyennement ou pas du tout n'ont finalement pas postulé. Ceux qui sont venus étaient ceux avec qui le courant passe bien. Nous n'avons donc pas eu à faire de sélection.
Il reste une place si tu es intéressé. :-).
En ce qui concerne les règles, il y a des règles assez strictes sur les aspects construction. Nous avons pas encore établi de règles sur le vivre ensemble car nous attendions d'être à peu près au complet pour en décider.
Merci pour l'invitation, pas pour l'instant car fixé ici pour encore quelques années sans doute, par contre j'irais bien voir comment cela se présente. Ca se passe où?
Dans le Tarn et Garonne. Au nord de Toulouse.
Bonjour Marielle, bonjour Jean-Claude, ca fait un bail!
La question du "comment" est toujours celle qui tue, Plassard l'adresse d'une part en insistant sur la nécessite de faire converger toutes les mouvances qui veulent changer (et à titre perso je ne crois pas que cela soit réellement faisable aujourd'hui), et d'autre part en faisant remonter le concept d'économie locale circulaire - alternative en tout cas partielle à l'économie mondialisée - à un haut niveau de visibilité et de crédibilité, obligeant en cela les "puissants" a lâcher du lest. La difficulté majeure est d'arriver à un effet de seuil à partir duquel cette approche pourra rouler sous le seul poids de sa propre évidence.
Alain et Vincent, ce n'est pas tant la question du "comment" qui m'occupe car là dessus je suis en accord avec vous, mais sur le fait que l'on n'aborde pas la question de la conflictualité féconde dans ce type de réflexion.
Ma réflexion est un peu en marge de votre billet mais ... C'est une question qui me paraît souvent passée sous silence, or je pense que c'est une dimension importante : peut être suis-je sensibilisée à la question parce que je me trouve régulièrement avec des gens qui ont peur du conflit, que le conflit fragilise et qui jouent "petit bras". Il me semble donc que c'est un thème à revisiter afin de donner la conscience de l'énergie, de la force que chacun peut utiliser ...Je rajouterai que c'est une question en lien avec la notion d'autonomie.
Marielle,
la fécondité du conflit et la peur que le conflit génère, oui.
Dans le projet d'eco-hameau dont je parle plus haut, nous sommes confrontés à une opposition de quelques voisins. Ce conflit a effrayé une bonne partie des participants de la première version du projet.
Mais pour ceux qui ont repris le projet à leur compte et ceux qui, comme moi, l'ont rejoint en connaissance de cause, ce conflit a permis l'approfondissement de différents points du projet, les délais que cela impose a permis une maturation lente de certaines idées et surtout il nous permet d'apprendre le vivre ensemble même si nous ne sommes pas encore voisins.
Bonjour Marielle,
Il me semble que vous êtes tout à fait dans l'optique de Plassard quand il parle de la métamorphose utilisant l'énergie de destruction pour reconstruire autre chose. Comme le papillon nait de la destruction de la chenille. On pourrait sans doute dire que le conflit fécond c'est utiliser l'énergie de l'antagonisme pour en faire quelque chose d'acceptable pour toutes les parties. Et ce qui est acceptable est ce qui rend plus autonome. Dirais-je :)
Je ne suis pas sûr d'intervenir à propos, à la suite de Marielle.
Il me semble qu'il n'y a pas lieu de "choisir" entre l'action et sa théorisation.
Nous savons bien que l'une et l'autre sont réciproquement indispensables à leur propre développement. C'est la condition de la mise en mouvement, c'est à dire de la dynamique. A défaut de laquelle il ne peut y avoir que du sur place tandis que le système dominant, lui continu sa route. Autrement dit, le sur place est en réalité une régression.
L'enjeu n'est-il donc pas dans ce constat de Plassard :
"Une révolution sourde est en préparation, la société travaille sur elle-même, mais il n’y a pas encore de « système » d’action, seulement un ensemble de constats et de propositions non ou insuffisamment reliés. Quelques mouvances émergent, chacune certaine de détenir la clé de la solution :spiritualité, marxisme, décroissance, féminisme, développement durable, économie solidaire…Chacune de ces mouvances apporte quelque chose, mais pour faire système il faut établir des liens, créer de la concertation entre tout cela."
C'est à dire créer du sens, rationaliser, produire l'alternative au plan idéologique.
Bien sûr Jean-Claude, ne pas choisir entre les deux, c'est même l'un qui nourrit l'autre et vice versa.
"Autrement dit, le sur place est en réalité une régression"
Voir "Alice au pays des merveilles". Il faut courir pour rester sur place, dit le lapin (enfin de mémoire, je pense que c'est le lapin..).
A mon avis l'action découle quand même le plus souvent d'une théorisation préalable: on agit dans le sens d'un objectif d'abord théorique, vu qu'il n'est pas encore atteint. Bien sur il y a des actions qui ne sont que des réactions à quelque chose, sans objectif particulier autre que réagir (genre empilage de lois à chaque nouveau fait divers, ou grève sauvage suite à tel ou tel incident), mais je pense que nous nous situons à un autre niveau.
Il faut évidement un minimum de théorisation pour commencer l'action, mais ensuite la théorie doit continuer à se construire au fur et à mesure de la pratique.
Je viens de lire l'article d'Antoine Perraud à propos du livre d'Yves Cittons "Mythocratie" qui offre un prolongement naturel à mon commentaire.
Il pose bien mieux que je n'ai su le faire, cette nécessité de reprendre l'initiative au plan des représentations collectives. J'avais pondu il y a quelques temps un billet intitulé "Du réarmement idéologique", nous sommes me semble-t-il, exactement dans cette problématique.
A faire un parallèle, je proposerais la rupture qu'opéra en son temps l'humanisme des "lumières" avec le monde des représentations religieuses.
Oui très intéressant. L'idée de multitude de Negri, c'est trouver les dénominateurs communs entre toutes les individualités, ou toutes les mouvances, et agir à partir de cela. L'approche basée sur raconter des histoires est sympa, c'est peut être pas pour rien que le conte marche si bien en ce moment!
Il s’agit de dé-droguer les accros du travail en leur proposant de passer à mi-temps, et d’utiliser l’autre mi-temps – rémunéré au même tarif pour tous – pour créer une activité choisie, hors entreprise et hors famille.
Avec le temps choisi, on ne demande plus ce que l’on fait dans sa vie, mais ce que l’on fait de sa vie.
Cet aspect est développé dans Misères du présent, richesse du possible, par André Gorz qui pose les bases d'une société de "multiactivité en rupture avec la société du travail et où chacun a la garantie inconditionnelle d'un revenu suffisant à vie.
Nous ne sommes pas des extrémistes,nous ne voulons pas aller au delà de l'utopie