Ven.
19
Déc

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition
Édition : Méditerranée

L'Albanie, cette autre façade méditerranéenne de l'Europe...

De l'autre côté du Canal d'Otrante, on peut apercevoir, comme en cette saison, les rivages qu'Ulysse lui-même a arpentés dans son Odyssée, les rivages, souvent vierges de toute présence touristique massive.

 

De l'autre côté du Canal d'Otrante, bras de mer mortifère aujourd'hui comme hier, se situe l'autre façade méditerranéenne de l'Europe, l'Albanie. Cette terre noyée de soleil qui attend aux portes de l'Europe institutionnelle, alors que tant d'éléments la rattachent déjà à notre Europe méditerranéenne.

 

L'Albanie, une terre francophone

 

L'Albanie est une terre francophone et francophile. Dans les rues de Tirana, les autochtones peuvent vous arrêter s'ils vous entendent parler français, pour jouir du plaisir de parler quelques mots. La francophilie est aussi incarnée par un nom, presque un sésame, celui de Kadaré, figure majeure, qui a choisi la France comme terre d’asile. Son œuvre témoigne de cet attachement, ne serait-ce que par les poèmes écrits avec Alain Bosquet. Francophilie rime avec francophonie. Celle-ci se lit dans les efforts pour développer l'enseignement du français. L'horizon francophone est aussi méditerranéen. A quelques heures de Paris, en Europe, le Français est encore aimé, défendu, parlé...

 

Un territoire de l' "Autre Europe"

 

L'Albanie appartient à cette Europe, située hier derrière le "rideau de fer". Toutefois, les Albanais ont dû (sur)vivre sous ce qui fut la dictature la plus sinistre du bloc socialiste. A ceci s’est ajoutée l’inflexible volonté de pureté idéologique du Guide. D'où les errements économiques. L'Albanie a été ainsi le seul Etat à n'entretenir aucune relation, ni avec les Etats-Unis, ni avec l'URSS (depuis la rupture dite du "Grand Hiver"), sans oublier la rupture avec la Chine après 1978. Ce qui explique que la transition socio-économique y soit plus lente qu’ailleurs. Elle est cependant patente, comme le montre la fièvre de construction à Tirana, les efforts du gouvernement pour harmoniser le socle législatif en fonction des critères européens, ou l'entrée récente dans l'OTAN. Le long isolement, la proximité d'Etats communautaires, les relations avec la diaspora… expliquent qu'il y existe une "fringale d'Occident ", comme l’ a si bien écrit Kadaré. Cette faim doit être satisfaite. Intégrer l'Albanie permettrait donc de poursuivre le processus enclenché en 2004 avec la venue d’ ex-Etats socialistes. La petitesse du territoire, la taille modeste de sa population sont aussi des critères qui plaident pour l'intégration.

 

L'Albanie, un territoire stabilisé et à stabiliser

 

Ce serait un moyen de stabiliser ce qui demeure une zone de tensions au sein du continent. Ces tensions sont exogènes et non endogènes. Elles ont été exacerbées par l’ indépendance du Kosovo. Celle-ci heurte les ambitions d'une aile de la population serbe, désireuse d'une "Grande Serbie". Il existe aussi la peur d'une contagion réginale. En Macédoine, où la commmunauté albanophone est conséquente, certains craignent que cette dernière ne s'inspire de l'exemple kosovar pour arracher ou réclamer l’indépendance. Enfin, on observe des tensions avec le voisin grec, qui ne se distingue pas toujours par la manière dont sont traités les Albanais. Un roman de F. Kongoli rappelle que ce traitement oscille entre mépris et avanies. Or, en Albanie, on n’observe pas de dynamiques belligènes : ni désir de "Grande Albanie", ni irrédentisme. Avant l'indépendance du Kosovo, on pouvait résumer la position albanaise vis à vis du Kosovo sous la forme d'un triptyque de la négation. Non au retour à la situation ante bellum. Non au rattachement avec l'Albanie. Non à l'indépendance. L'entrée de l'Albanie serait donc un élément de stabilisation par la reconnaissance de jure de ses frontières par l'Union.

 

l'Albanie, laboratoire d'intégration... pour la Turquie ?

 

C’est aussi la possibilité concrète d'intégrer un Etat où la population est essentiellement musulmane. Il s'agit d'un islam paisible et fondamentalement… tolérant. Les mariages inter-confessionnels sont fréquents. Ni le prosélytisme, ni le rigorisme ne sont des options retenues par les autorités musulmanes locales. Il y eut en 1992 un essai d’islamisation mené par des groupes notamment saoudiens. Cet essai a largement échoué, l’Albanie n’étant pas un terreau favorable pour une greffe fondamentaliste. Au rebours d'une telle ambition, comme un antidote, il existe un oeucuménisme festif. Les Albanais, quelque soit leur confession, aiment à célébrer les diverses fêtes religieuses. Seul signe de concurrence entre les religion, l'appel des fidèles. Loger rue Kavaja à Tirana implique ainsi d'être éveillé à 4 heures du matin, par l'appel du muezzin, puis, d'être tiré du lit par la sonnerie d'une cloche orthodoxe 3 heures plus tard, pour enfin, le sommeil à peine retrouvé, être tiré du lit par les bruits de la... circulation, assurément oecuméniques... L'Albanie nous offre ainsi l’exemple de ce que peut être, de ce que devrait être la coexistence entre musulmans, chrétiens et athées. Une coexistence sans tensions, avec des communautés ouvertes.

 

L'Albanie, c'est bien cette autre façade méditerranéenne de l'Europe... A nous donc d'oser l’Albanie...

 

Newsletter