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Article d'édition

Notre-Dame-des-Landes, le « piège abscons »

A quelques jours de la remise du rapport de la commission de dialogue, Françoise Verchère, coprésidente du CéDpa (Collectif d'élus doutant de la pertinance de l'aéroport), et conseillère générale (PG) de Loire-Atlantique, cherche à comprendre « l’obstination des porteurs du projet » à l'aide de la psychologie sociale. 



Depuis qu’à l’automne dernier, César a tenté de faire table rase des maisons et des occupants du bocage, on a tout dit et tout écrit sur les arguments des pro et des anti, sur les affrontements de terrain, sur ce que cristallise ce projet d’aéroport, sur les visages si variés des anti et le discours en boucle des pro (la croissance, l’avenir et le développement).

Nous sommes à quelques jours de la remise du rapport des trois commissions, chargées de « déminer » le sujet. Personne n’imagine que la commission dite du dialogue puisse enterrer complètement le dossier ; nommée par le premier ministre, elle a reçu une mission très étroite qui n’incluait pas cette hypothèse. Mais quelle que soit, au bout du compte, sa conclusion, feu vert ou feu orange au nouvel aéroport, qui peut raisonnablement croire à la possibilité concrète de démarrer les travaux ? Les cabanes se sont multipliées, une ferme est désormais tenue par un réseau d’agriculteurs déterminés, deux cents groupes de soutien partout en France sont prêts à réagir au premier mouvement du ministre de l’intérieur.

Si le gouvernement décidait d’aller jusqu’au bout, cela ne pourrait se faire que dans la violence, avec toutes ses conséquences potentiellement dramatiques. Le premier ministre et le président de la République peuvent-ils vraiment en prendre le risque ? Tout devrait les amener à renoncer : leur impopularité, la situation financière, les contentieux en cours, la détermination des opposants et surtout la disproportion entre le résultat attendu (un équipement neuf remplaçant un aéroport déjà performant et optimisable) et le coût global, politique, financier et humain de l’opération.

D’où vient alors l’obstination des porteurs du projet ? Comment des élus « de gauche » peuvent-ils ne pas voir les contradictions entre leurs discours (sur l’agriculture ou l’argent public par exemple) et ce nouvel aéroport ? Comment Jacques Auxiette, président de la région Pays-de-la-Loire, peut-il perdre toute mesure  au point de déclarer qu’ « il faut simplement du courage et que ce n’est pas plus compliqué qu’au Mali » ? Des explications viennent à l’esprit immédiatement: egos surdimensionnés, intérêts financiers, croyance dans le modèle d’hier. Sans doute, mais elles  ne suffisent pas.

Une autre hypothèse semble au moins aussi séduisante : celle de la « persévération » qu’a fort bien analysée la psychologie sociale. Après avoir pris une décision, on a tendance à la maintenir, quand bien même elle n’aurait pas les effets attendus, voire aurait des effets inverses à ceux attendus. Nos actes nous engagent, plus que nos opinions ; l’adhésion à une décision prise entraîne une escalade de l’engagement qui empêche le recul. On peut même en arriver à modifier ses opinions pour les mettre en cohérence avec son engagement et le justifier. Le fameux Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Joule et Beauvois fourmille d’exemples de ce que ces spécialistes de psychologie sociale appellent le « piège abscons ». Du plus anodin au plus dramatique : achat inutile, impossibilité d’arrêter un jeu ou engagement dans … la  guerre du Vietnam ! « Tout se passe, expliquent-ils, comme si le sujet préférait s’enfoncer plutôt que de reconnaître une erreur initiale d’analyse, de jugement ou d’appréciation. »

Tout le drame de Notre-Dame-des-Landes est peut-être bien là. Depuis les années 2000, les décideurs ont trop souvent réitéré leur décision pour pouvoir s’en défaire aujourd’hui. Pourtant, diront certains, les politiques ont l’habitude du recul, voire de la reculade. Certes – et les exemples abondent, y compris tout récents : affaire des « pigeons », de la taxation à 75%, de la nationalisation, du cumul des mandats… Mais peut-être le recul doit-il être rapide pour être psychologiquement acceptable ? Ce qui n’est pas le cas ici.

Rappeler ce piège dans lequel tombent groupes et individus suffira-t-il à la prise de conscience ? Voilà en tout cas un argument de plus en faveur de la limitation dans le temps des mandats : protégeons les élus du « piège abscons », renouvelons-les plus vite !

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