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Édition : OGM, Vert-tige

Du passé à l’avenir, des “Ogm” à l’agroécologie (de Jean-Pierre Berlan, ancien directeur de recherches INRA)

         Il y a deux générations, le paysan élevait ses chevaux de trait, les nourrissait avec son avoine, fertilisait ses champs avec leur fumier, semait le grain qu’il récoltait, produisait ce qu’il mangeait, cachait ses économies sous son matelas et nourrissait ses compatriotes. Avec sa ligne de crédit au Crédit Agricole, l’exploitant, terme significatif, achète ses chevaux à John Deere, son avoine à Total, ses engrais à AZF, ses semences et biocides à Monsanto, l’essentiel de sa nourriture à Casino, mais sachant à quoi s’en tenir, préfère pour son usage personnel les légumes de son potager “bio”et les volailles de son poulailler. Devenu un rouage d’un système technique global, ce technoserf, que l’Etat a habilement transformé en recéleur des subventions publiques destinées aux industriels, a pour tâche d’en nourrir les actionnaires et dirigeants. Mais il se présente comme ‘paysan’ devant le public et son ministère reste celui de ‘l’agriculture’. Ainsi, le langage mystifie-t-il le “grand chambardement” (F. Braudel) de civilisation que constituent l’industrialisation de l’agriculture et du vivant et l’avènement d’une humanité “hors sol”.

         Les soi disant “Ogm” approfondissent cette industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation. Les officines de relations publiques ont fait et font bon usage des 52 millions de dollars destinés depuis 2000 à nous tromper : dix ans de luttes contre ces chimères génétiques brevetées ont à peine entamé la collusion technocratique entre le cartel des “Ogm”, les biotechniciens et les politiques. Pourtant, dès 1998, il suffisait de lire le contrat que Monsanto faisait signer aux producteurs canadiens de colza transgénique tolérant à son herbicide Roundup pour savoir précisément ses objectifs. Ce chef de file des fabricants de bio-cides intégrés désormais aux semences, c’est-à-dire à la Vie, est en train de devenir avec le soutien de son gouvernement le “Microsoft du vivant”. Il détient 90% des semences transgéniques dans le monde. Son contrat vaut pour ses concurrents-alliés du cartel, DuPont, Syngenta, Dow, ou Bayer. Il révèle un projet commun. En voici quelques articles commentés.

 

I. L’Agriculteur doit utiliser les graines de colza Roundup Ready® pour un semis et un seul. Ce semis est destiné à la production de graines de colza vendues pour la consommation. L’Agriculteur s’engage à ne pas conserver de grain produit à partir de semences de colza Roundup Ready® dans le but de le replanter, qu’il s’agisse de vente, de don, d’échange ou de toute forme de transfert du grain récolté dans le but de le semer. L’Agriculteur s’engage également à ne récolter aucune repousse spontanée de colza Roundup Ready®.

          Les quatre premières phrases de l’article I répètent quatre fois la même interdiction.  C’est donc la clé de tout. Nul mystère : tant que les plantes (et les animaux) se reproduisent et se multiplient gratuitement dans le champ du paysan, le sélectionneur-semencier n’a pas de marché. Tout semencier-sélectionneur s’efforce donc de séparer ce que la vie confond, la production qui reste entre les mains de l’agriculteur de la reproduction qui doit être son monopole. En somme, son rêve est de stériliser les plantes et les animaux par un moyen quelconque. Le succès d’un projet politique aussi inouï exige que la propagande l’occulte avec le plus grand soin. C’est encore le cas.

         La stérilisation peut être biologique avec les soi disant “hybrides”, technique reine et soigneusement mystifiée de la sélection au XXè siècle (sans être stérile, la descendance de la plante perd en partie sa capacité de produire), et depuis 1998, les Terminators – des semences transgéniques dont la descendance est carrément stérile –, et la restriction de l’utilisation de gènes – des plantes transgéniques volontairement génétiquement handicapées et donc peu productives - sauf si l’agriculteur les traite par exemple avec un herbicide qui ‘allume’ en quelque sorte les gènes supprimant le handicap. Elle peut être contractuelle comme dans le contrat Monsanto. Elle peut être règlementaire. Curieusement, c’est là une spécialité des ministres socialistes de l’agriculture de M. Rocard (1985) à M. Glavany (sa trouvaille, la “cotisation volontaire obligatoire” consiste à taxer les semences fermières pour financer le cartel agrotoxique) en passant par M. Nallet (1989), que de pénaliser les agriculteurs qui sèment le grain qu’ils récoltent. Enfin, le brevet du vivant : la directive européenne 98/44 a été transposée dans l’indifférence générale à l’unanimité (sauf le groupe communiste) par le Parlement en novembre 2004, après que les prestidigitateurs de “l’éthique” ont fait disparaître la question politique de notre expropriation. Le brevet est la solution d’avenir partout où l’emprise idélologique, technique et économique sur nos vies est suffisamment avancée pour que nous tolérions la police génétique d’Etat ou privée qu’implique cette stérilisation légale.

         Pour parachever l’imposture, c’est au nom du (néo)-libéralisme que nos dirigeants luttent contre la concurrence déloyale de la gratuité de la reproduction des êtres vivants. Pourquoi, demain ne nous feraient-ils pas condamner avec le même entrain nos portes et fenêtres pour que cartel des marchands de chandelles lutte contre la concurrence déloyale du soleil ?

 

II. L’Agriculteur ne doit acheter et utiliser sur tous les semis de colza Roundup Ready® que les seuls herbicides de la marque Roundup® prévus pour cette utilisation. L’Agriculteur doit acheter ensemble les herbicides de la marque Roundup® et le Contrat d’Utilisation de Technologie chez le détaillant de son choix.

         Des explications sont ici nécessaires. La molécule herbicide du Roundup est le glyphosate, une molécule décrite à la fin des années 1940. Après en avoir étudié les propriétés herbicide au cours des années 1970,  Monsanto la brevète. C’est un herbicide ‘total’ qui, une fois à l’intérieur d’une plante, la tue en inhibant la synthèse de certains acides aminés. Pour cette raison, le Roundup est utilisé massivement en Colombie pour éliminer les paysans sous prétexte d’éradiquer la coca. Le glyphosate est lui-même peu métabolisé (dégradé) par la plante. En d’autres termes, le glyphosate entre dans la chaîne alimentaire.

         Le Roundup assurait le gros des profits de Monsanto. Anticipant la fin de son brevet en 2000, Monsanto se mobilise pour fabriquer et commercialiser des plantes tolérantes au Roundup/glyphosate. Coup double brillant : d’une part, il s’agit de transformer cet herbicide total en herbicide ‘spécifique’ qui épargne les plantes tolérantes. Le Roundup/glyphosate peut être alors utilisé sur toutes les plantes pourvu qu’elles soient tolérantes. La seule limite de son marché est la superficie de notre planète. D’autre part, il s’agit de prolonger indéfiniment la durée du brevet sur le glyphosate puisque l’agriculteur s’engage par contrat à l’acheter sous la marque Roundup – trois, quatre fois plus cher que le produit générique.

         Environ 2/3 des cultures transgéniques sont tolérantes au Roundup/glyphosate. La réussite est relative pour les plantes industrielles (soja, maïs, colza) destinées aux animaux et pour le coton (aux Etats-Unis) car quatre pays seulement (Etats-Unis, Canada, Argentine et Brésil) font 90% des cultures transgéniques. L’échec est total pour l’instant pour les deux grandes céréales alimentaires, le blé et le riz. Le public n’en veut pas. Si l’intérêt de Monsanto et du cartel est d’asperger la planète avec un (ou des) pesticide breveté, de fait, à perpétuité, les politiques et l’Etat, responsables, dit-on, de l’intérêt général, doivent-il les aider à le faire ? L’équipe de Gilles-Eric Séralini à l’université de Caen n’a-t-elle pas mis en évidence les effets reprotoxiques et génotoxiques du glyphosate sur ces cellules placentaires humaines à des doses très inférieures à celles utilisées en agriculture ?

         Le dernier tiers est constitué de plantes transgéniques qui secrètent une toxine apparentée à l’une des toxines secrétées par la bactérie Bacillus thurigiensis. Le cartel qualifie ces plantes de “résistantes”, et donc écologiques ce qui permet de les industrialiser pratiquement sans étude toxicologique. En réalité, il s’agit de plantes insecticides : chaque cellule de la plante produit cette toxine diffusée, par conséquent, de façon absolument massive dans les sols, ces organismes vivants par excellence et, bien sûr, dans nos aliments. Il y a dans une poignée de terre de 300 millions à 50 milliards de bactéries, de 600 000 à 2 milliards de champignons et actinomycètes, de 600 000 à 50 millions de protozoaires sans parler des insectes, vers, acariens et autres organismes. 80% de la vie se trouve dans les 30 premiers centimètres de sol. Nous sommes installés sur une pellicule moléculaire de vie que notre agriculture industrielle détruit implacablement. Faut-il pourvuivre dans cette voie ?

         La quasi-totalité des plantes transgéniques cultivées dans le monde relèvent de ces deux types. Le troisième objectif des fabricants de mort déguisés en industriels des “sciences de la vie”émerge ainsi du rideau de fumée de leur propagande : changer le statut des pesticides de polluants à éliminer (autant que possible) de la chaîne alimentaire et de l’environnement en constituants de cette même chaîne et de l’environnement. Projet pour le moins risqué : il y a plus de bactéries dans notre tube digestif que notre corps comporte de cellules et cette flore microbienne essentielle est tout aussi mystérieuse que celle des sols. En somme, si l’ancienne civilisation italienne a donné au monde ce plat sublime de simplicité qu’est la pasta al pesto, la nov-civilisation nécrotechnologique nous offre la pasta al pesticida !

         Pour le cartel, un “bon” pesticide a un marché vaste. Son spectre d’action doit donc être large. A première vue, les pesticides “marchent , ils tuent leurs cibles, ravageurs et “mauvaises” herbes. Le paysan est ravi. Mais ils tuent aussi les auxiliaires bénéfiques, les prédateurs des ravageurs, et ils ne discriminent pas mieux entre les “bonnes” et les “mauvaises” herbes. La paysan accroît donc les doses. Puis les cibles deviennent tolérantes. Il accroît encore les doses. L’addiction est faite. Puis les cibles deviennent résistantes. L’agriculteur change de pesticide. Cela tombe bien : le brevet du précédent était échu et son innocuité était remise en cause. Ainsi, les pertes de récolte sont restées les mêmes aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années alors que la quantité de pesticides utilisée a été multipliée par quarante. Manifestement, ce “système pesticide” marche avant tout pour ceux qui fabriquent ces poisons. Déjà aux Etats-Unis, des amaranthes sont tolérantes au glyphosate et il faut utiliser des mélanges d’herbicides pour les contrôler. Excellente affaire : Monsanto a breveté la vieille pratique de mélanger les herbicides! Faut-il nous enfoncer encore plus dans cette addiction aux pesticides vouée à l’échec, pour enrichir les actionnaires du cartel et ses dirigeants ?

         Les critiques se concentrent sur les pesticides. A juste titre, mais le problème est plus large. Ils sont nécessaires parce que l’uniformité, la standardisation, la normalisation, la spécialisation, bref l’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation, impliquent la destruction de la diversité des agroécosystèmes et de leurs équilibres dynamiques. Diversité naturelle et construite, dont les campagnes françaises étaient un merveilleux exemple. Et le recours aux pesticides renforce ce mouvement de destruction et d’industrialisation dans une spirale sans fin. L’Etat et son “génie rural”, ont, entre autres désastres, éliminé 700 000 kilomètres de haies, régulatrices du climat, hébergeant oiseaux, mammifères, et toute une faune utile, détruisant ainsi un formidable diversité biologique, humaine, paysagière et culturelle, au nom d’une conception marchande myope de la productivité. Ainsi, l’agriculteur a-t-il besoin d’un insecticide pour éliminer un ravageur parce que les “mauvaises” herbes dont il se nourrissait ont été éliminées par les herbicides, lesquels ont été introduits pour supprimer le sarclage mécanique, lequel n’est plus possible du fait de l’augmentation de la densité de plantation, laquelle a été accrue parce que les plantes ont été sélectionnées pour leur productivité à haute densité, laquelle permet de tirer partie de l’utilisation massive d’engrais à bas prix, laquelle rend les plantes encore plus appétissantes aux ravageurs, et ainsi de suite. A chaque pas, la recherche, prisonnière de son pragmatisme à court terme, intervient, soulageant l’agriculteur de la contradiction immédiate qui le ligote; chaque apaisement provisoire ouvrant de nouveaux marchés pour les semences, les engrais, les machines, les pesticides, le matériel d’irrigation, etc. De même que dans un roman connu, la main greffée étranglait son receveur parce qu’elle obéissait à son ancien possesseur, la main invisible du marché s’agrippe à la gorge du paysan qui, à chaque spasme, en resserre encore l’étreinte.

         L’agriculture et l’agronomie de demain s’opposeront point par point aux principes implicites passéistes du “développementalisme” agro-industriel dont les chimères génétiques brevetées sont le couronnement. Elles seront fondées la gratuité de la nature et non sur sa transformation en marchandise, sur la finesse écologique et non la force brute, sur la santé des sols et non leur ruine, sur le travail en commun et non sur l’individualisme, sur la coopération entre savoir scientifique et savoir paysan et non sur la négation du second, sur une démarche d’ensemble et non sur un réductionnisme scientiste qui aboutit à la déraison lucrative du tout, sur l’utilisation écologique des milieux et les économies de diversité et non sur le pétrole et le primat des économies industrielles d’échelle, sur la collaboration amicale et attentive avec la nature et non sur sa soummission illusoire, sur l’enracinement dans les terroirs et non sur le hors-sol pour s’en affranchir, sur la séquestration du carbone dans les sols et non sa libération dans l’atmosphère, sur le respect des animaux et non leur torture, sur l’autonomie et la créativité des producteurs et non leur asservissement et leur abrutissement.

         Le temps presse.

         Jean-Pierre Berland

 

Source "Liberterre" en cliquant ici.

 

Plus d'infos sur Jean-Pierre Gerland, ses prises de positions et ses publications en cliquant ici.

 

Invité sur France-Culture, une émission passionnante "L'industrialisation de l'agriculture" (environ 50 mn) où il explique pourquoi il a quitté l'INRA, qui était devenu un institut au service de l'industrie chimique agricole, que vous trouverez en cliquant ici.

 

 

 

 

 

 

 

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