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Article d'édition

Gutenberg est mort en 1468 à Mayence

«Si on fait disparaître l'imprimerie, est-ce qu'on ne risque pas de faire disparaître le concept d'histoire longue ? […] L'idée qu'on ait envie d'écrire Guerre et paix pour un iPad, je n'y crois pas.» (Frédéric Beigbeder, entretien au magazine Le Point n°2034)

 

 

À titre personnel, comme usager pour ainsi dire, je ne déborde pas d'enthousiasme à l'idée de voir ma bibliothèque en bon vieux papier devenir obsolète. Je suis de mon temps, mais le problème, c'est que mon temps n'est pas nécessairement celui d'aujourd'hui : c'est assez largement celui des années 70 ou 80. Autant dire qu'a priori, le jugement de Beigbeder devrait rencontrer mon assentiment le plus paresseux. Pourtant, il me semble que Beigbeder (et, au-delà de sa personne, de très nombreux contempteurs des nouveaux instruments de lecture) se plante très précisément parce qu'il a raison sur un point : cela n'aurait rigoureusement aucun sens de vouloir écrire Guerre et paix pour un iPad.

 

Quelqu'un qui voudrait écrire quelque chose (de préférence un texte) pour un iPad, ou pour tout autre appareil de lecture proposé à la convoitise consommatrice, le ferait évidemment aux alentours de la première décennie du vingt-et-unième siècle, ou peu s'en faudrait. Or, normalement, au vingt-et-unième siècle, on n'écrit plus Guerre et paix ou Madame Bovary, pas plus pour un iPad que pour un luxueux papier assorti d'une reliure précieuse : au vingt-et-unième siècle, on écrit des œuvres du vingt-et-unième siècle. Présenté de la sorte, la proposition a tout du truisme ; il semble néanmoins qu'il soit nécessaire de rappeler les évidences. Les œuvres d'art sont aussi les produits de leur temps, même si ce qui leur donne une importance particulière réside dans le fait qu'elles sont (ou pas) aptes à dépasser leur temps.

 

Où se fourvoie Beigbeder, c'est qu'il confond le support et l'œuvre. C'est le même type d'erreur que commettent ceux qui soutiennent contre l'évidence que les jeunes d'aujourd'hui lisent moins que par le passé. Au moins en France et dans les pays développés, les jeunes d'aujourd'hui lisent beaucoup plus que n'ont jamais lu les jeunes des époques passées, ne serait-ce que pour une raison toute bête : ils sont beaucoup plus nombreux à être tout simplement capables de lire. De ce point de vue, je suis tout à fait certain que l'irruption de l'internet a démultiplié le nombre de lecteurs. Et non seulement de lecteurs, mais aussi et peut-être surtout de personnes qui écrivent ! Bien sûr, on peut se désoler de ce que lisent et écrivent ceux d'aujourd'hui : en cela, nous ne serions pas très différents des réactionnaires de tous les siècles passés, mais cela ne changerait rien au fait que l'écriture et la lecture se sont popularisées à une échelle inconnue jusqu'alors.

 

Reste ce concept d'histoire longue... Au début des années 80, après l'avoir longuement tanné, j'ai rendu visite à Julien Gracq, autant dire pas vraiment le genre de zazou échevelé post-punk. Je sacrifiais un peu au rituel très XIXème siècle de la visite au Maître et, comme j'étais un jeune con, je n'avais pas beaucoup de questions intelligentes à lui poser. Dans ma collection de questions idiotes, j'avais notamment la curiosité de savoir s'il écrivait, ou écrirait, un autre roman après Un balcon en forêt. La question était idiote, mais la réponse valait le coup. En substance, il m'a expliqué qu'il ne croyait plus beaucoup à l'avenir du récit cohérent développé sur la longueur, et que la forme courte lui paraissait beaucoup plus prometteuse. Je répète que cela se passait au début des années 80, aux premiers temps du zapping certes, mais bien avant qu'émerge une perspective raisonnable de lecture électronique. Je suis bien incapable de préciser sur quoi se fondait le jugement de Gracq, je suis tout aussi incapable de déterminer s'il est réellement pertinent, mais je constate que cette identification d'un "péril" qui pèserait sur la forme longue n'est pas véritablement neuve. Est-ce la faute à l'iPad ? Je n'en suis pas sûr du tout.

 

Le fond du problème, c'est que nous ne savons rien de ce que seront les œuvres marquantes du XXIème siècle. Déjà que pour le XXème, il serait prudent de ne pas prendre trop de paris... On peut toujours se rappeler qu'au moment où Proust publiait les premiers volumes de sa Recherche, l'écrivain dont tous les beaux esprits étaient certains qu'il passerait l'épreuve du temps s'appelait... Paul Bourget (si si, ça existe). Qui lit encore Paul Bourget ? Les Proust d'aujourd'hui, nous ne les connaissons pas. Ce qu'ils écriront, nous le connaissons moins encore. Après Walter Benjamin et son Œuvre d'art à l'époque de la reproductibilité technique, après Simondon, on aurait pu espérer qu'une telle évidence serait rentrée dans le domaine public : les formes de l'art d'aujourd'hui, et pas seulement la littérature, ne sont plus, ne seront plus jamais les formes de l'art des temps passés, parce que les techniques et les technologies de l'art d'ajourd'hui ne sont plus, ne seront plus jamais les techniques et les technologies de l'art des temps passés.

 

Se lamenter là-dessus serait à peu près aussi stupide qu'un contemporain de Van Gogh qui se plaindrait de ce que les peintres de son temps ne savent plus peindre comme Rembrandt.

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