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Aoû

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Ma syrie (7)

 

 

« Ils arrivent! Ils arrivent » Hind a les yeux brillants d'émotion.

 

 

« Ils arrivent! Ils arrivent » Hind a les yeux brillants d'émotion.

« Il faut que je m'habille et tu me maquilleras là-bas » Elle se déshabille prestement et enfile une superbe galabiyyé pleine de dorure. « Je te laisse celle-là ici, tu la donnera à maman. Tu verras tout ce que Khaled m'a acheté. S'il envoie me chercher, c'est que ma chambre doit être prête, tu verras! »

« Tu ne prend donc rien avec toi? »

« Non, c'est un enlèvement. Tu gardes juste le sac avec le maquillage avec toi car je ne suis pas sûre que l'on trouvera grand chose chez mes futures belles filles. Je préfère avoir mes affaires. »

 

Dehors, il y a un bruit d'enfer. Ça chante, ça crie, des youyous comme s'il en pleuvait. On imagine une foule et des voitures.

ça cogne violemment à ma porte de fer.

 

« Qui est-ce? » demandais-je du ton le plus neutre que je trouve dans l'instant alors que Hind finit d'ajuster son voile

« C'est Sacker! L'ami de Khaled. Est-ce qu'Hind est chez toi, Adeline? »

Regard à l'impétrante...aquiescement.

« Oui. Tu peux rentrer mais seul. Tu as compris? »

« Je serais seul. Couvrez vous et ouvrez! »

Je mets un énorme voile sur ma tête et ouvre la porte. A travers le tissu j'aperçois une joyeuse foule massée autour de ma porte. Les gens sont montés sur les épaules les uns des autres. J'aperçois mon beau frère, en haut du mur de la cour, un vieux fusil à la main.

Le charmant inconnu, un peu nerveux, déboule dans la pièce.

« Vous êtes prêtes? Là on a pas beaucoup de temps!  Couvrez-vous bien toutes les deux qu'on ne sache pas "qui est qui" parce qu'Ali est sur le mur! »

« Et qu'est-ce qu'il fait sur le mur d'ailleurs Ali, avec son fusil? »

« C'est la tradition Adeline. Personne ne doit rien voir, et il ne tire pas sur sa soeur qui s'en va car il ne sait pas laquelle est la bonne . C'est pour ça qu'il est important que vous soyez deux! Tu comprends? »

 

Dire que je comprends tout serait très exagéré, mais enfin je n'ai pas vraiment le temps d'y réfléchir que l'on m'a remis un énorme manteau (est-ce un manteau?) sur la tête et que la main de Hind dans ma main droite et le sac en plastique dans la main gauche, je me retrouve propulsée devant la porte. J'essaye d'y voir vaguement quelque chose mais ce n'est pas gagné car la foule nous entraine, l'ambiance est surexcitée et je n'arrive pas à saisir si l'affaire est risquée ou non. Le fait est que mon beau frère tire en l'air en hurlant. Il n'a pas l'air content mais pas furieux. La main de Hind me serre un peu plus à chaque coup de feu. Je l'entend qui rie et qui crie mon nom. Je crie le sien. Je jure de ne pas la lâcher.

« Laissez-le passer! » hurle Sacker aux enfants qui essaient d'arracher nos protections. J'entre-aperçois des étrangers qui prennent des photos et essaient de comprendre... Bonne chance les gars!Jamais la cour ne m'a parut aussi longue. Je ne reconnais pas grand monde dans la foule des villageois et manifestement ma belle famille a absolument désertée la maison. Mon mari m'a informé ce matin qu'il allait voir un copain avec les enfants. Ne reste qu'Ali, sur son mur, qui tournicote avec son fusil, tire en l'air et rigole sans vraiment rire/rire....Une ambiance surchauffée.

 

Devant la maison est garée une limousine noire assez grande, et couverte de fleur en tissu. Sacker ouvre la porte à Hind qui me tire « Monte avec moi! Surtout monte avec moi! » La porte claque alors que Sacker, dehors me décroche un sourire éblouissant. J'aurais bien aimé répondre mais j'étouffe totalement, donc je finis par arracher le manteau que j'ai sur la tête.

« Ne t'inquiète pas, c'est la voiture du docteur, elle a les vitres teintées... » me dit Hind , nerveuse et rouge comme un coq, mais contente manifestement. J'apprends que je dois aller installer Hind dans une pièce chez les voisins, puis que Khaled m'attend, dans sa maison.

Pour quoi faire? Je ne sais pas.

Pendant ce temps, la voiture avance au pas au milieu des youyous, des klaxons, des mains collées à la vitre et du regard des enfants scrutant l'intérieur de la voiture mais sans rien y voir, manifestement. Nous longeons les oliviers. Hind a retrouvé sa prestance, avec même une certaine prise de distance par rapport aux évènements.

Elles sont vraiment troublantes les femmes dans le désert...D'une minute à l'autre on passe de l'esclave à la rebelle, de la curieuse à star, du jour à la nuit. Je serais tentée d'écrire que c'est leur seule arme dans un monde d'hommes où leur parole ne peut plus rien valoir d'un coup, face aux caprices masculins... Il n'empêche, dans cet ambiance où l'émotion fait souvent loi, elles savent être reines avec un panache qui éberlue.

 

On a tendu de grandes tentes entre la maison de Khaled et celle des voisins et la foule s'amassent un peu partout. J'ai remis un voile plus léger pour sortir de la voiture, le même que Hind toujours. Et l'on nous installe toutes les deux dans une petite pièce où elle me prie de la maquiller.

La vie est étrange mais je crois que c'est seulement à ce moment là que j'ai vraiment palper la différence culturelle. Avant nous étions elle et moi en symbiose totale, mais au moment du maquillage....

 

« Mais Adeline, ce n'est pas du tout assez. J'ai l'air toute triste »

« Moi, je te trouve magnifique. On voit bien tes traits. J'aime bien »

 

Regard désappointé. « Demande à la porte d'aller chercher Oum Samir! »

 Oum Samir arrive et Sacker m'appelle de dehors. Il a fait le chemin a pied en courant derrière la poussière de la voiture et il a donc dû aller se changer.

Khaled m'attend, c'est très important.

« Compte bien tout! » me glisse seulement Hind au moment de mon départ. Elle a les yeux illuminés.

 

Dans la maison de Khaled, l'ambiance est à la fête et à la cuisine.

Il m'accueille chaleureusement à la porte, magnifique et tout en blanc.

« Je veux te montrer où je vais installer Hind. Voir si ça te plait ». Nous rentrons dans une pièce que je n'avais jamais vu avant, alignée dans la cour de l'épicerie. Khaled pousse cérémonieusement la porte pour me laisser le passage. Ouh la! ça tranche avec le salon habituel « coussins en mousse par terre et tapis ». Un lit colossal en laqué brun, blanc et or, avec une énorme armoire assortie et une table à maquillage avec 1001 spots, quasi hollywoodienne. Dessus des tonnes de maquillages de toutes sortes. Il ouvre un tiroir ou scintillent trois énormes bagues et deux colliers en or qu'il me passe pour que je les soupèse.

A peine ai-je le temps de m'exclamer, qu'il ouvre l'armoire et me sort, sans gène aucune, des culottes et des soutien-gorge tous plus affriolants les uns que les autres. Il les pose sur le lit « Tu peux les compter si tu veux »

Nous voilà face à la penderie maintenant. Il sort une a une toute les tenues qu'il a choisi pour sa nouvelle femme. Eté, hiver, sorties, visites....Tout à été cousus main par la couturière si étonnante du village d'à côté dans des tissus recommandés par Hind au vendeur qui passe en moto une fois pas semaine. Maintenant, les tenues « du soir ». Autant dire les déshabillés...beaucoup de rouge, de dentelles, de frou frou sur lesquels les mains de Khaled s'égarent avec amour. « Tu penses que ta soeur aimera? » son oeil est assez inquiet mine de rien.

Je suis sure qu'elle a-do-re-ra, mais j'ai bien compris que chacun attend de moi une attitude extrêmement critique. Je suis la garante du futur traitement de la mariée, en tous cas du point de vue des moyens.

L'une des belle-fille rentre et compte les méticuleusement les culottes, puisque je n'ai pas l'air de souhaiter le faire.

Elle m'annonce ensuite un tas de chiffres en cascade, sur les robes, les chaussures, les maquillages, la valeur marchande du mobilier, des lampes...On me demande de m'assoir sur le matelas pour vérifier qu'il n'est pas en mousse mais en laine, j'imagine.

Il y a un matelas de rechange dans l'armoire et toute une cargaison de couvertures chaudes et de draps.

Khaled me dit le prix total de l'or qu'il donne à Hind.

« Tout ce qui est ici est à elle pour toujours, quoi que Dieu nous réserve. Fais  moi confiance»

Je le sens ému et je le suis aussi.

« Je suis sure que tu sauras la rendre très heureuse , Khaled » lui répondis-je avec un sourire et en me dirigeant vers la porte. Qu'est ce que j'en sais, rien du tout en fait. Mais c'est Hind qui a voulu tout ça, alors espérons le meilleur.

Je le sens plus calme quand je me retourne pour le saluer.

 

Quand je reviens, Hind est méconnaissable, déjà parce qu'elle est couverte de poudre blanche et surtout car elle a quasiment des ronds rouge sur les joues et des gnons bleutés à la place des yeux.

« C'est beaucoup mieux comme ça, mais toi, tu ne savais pas » m'explique Oum Samir doctement.

C'est stupéfiant.

Hind me sourit et je la sent tellement émue que...... tous les maquillages du monde n'y changeront rien, c'est ma soeur .

Nous nous asseyons cérémonieusement l'une à côté de l'autre pour commencer à recevoir les visites des femmes du village.

C'est que maintenant je dois raconter tout ce que j'ai vu....

 

 

 

 

Je dédie ce billet à Rémi Ochlik, qui lui aussi, voulait  raconter. Il y a laissé sa vie . Je pense à lui et à sa famille, avec autant de peine que de respect.

 

 

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Tous les commentaires

22/02/2012, 22:10 | Par alabergerie

TOP !

08/03/2012, 11:05 | Par fxavier

J'aime beaucoup ce que vous écrivez, cela me fait bien sortir des mes vaticinations philosophico- politiques!

J'ai un excellent ami, Michel Flament qui s'occupe des Palestiniens en Syrie, il m'a lui aussi longuement parlé de ce qui se passe en Syrie, des enjeux de cette situation que nos média simplifient à outrance. Ce qui fait que je n'ai qu'une envie: c'est de leur entrer dans le lard .. et de prendre, par esprit d'opposition, la "défense" de achar El Assad

 

Toujours est-il que les enjeux de cette guerre civile sont énormes, la liquidation du Hezbollah pour ensuite "taquiner" l'Iran me paraît être au coeur du problème.

 

Cordialement

 

Francis

08/03/2012, 23:50 | Par Adeline Chenon Ramlat en réponse au commentaire de fxavier le 08/03/2012 à 11:05

Merci beaucoup,

par contre je ne pense pas que ce soit une bonne idée de prendre la défense de ce gars là...(Il a l'air de très bien la prendre tout seul et dans le sang).

Prendre la défense du peuple syrien? encore faudrait-il savoir ce qu'il veut, le "peuple syrien". ...Une chose est sure, il ne veut pas mourrir, donc demander a ce que les droits les plus élémentaires de secours ne se discutent plus. 

Pour ce qui est de la liquidation du Hezbollah, je pense qu'elle ne passe plus par la Syrie et que ce dernier ne ferait pas tant que ça si "on" se décidait à taquiner l'Iran. Par contre, une Syrie au sol, cela pourrais vouloir dire plus de pouvoir pour ses voisins, tous ses voisins...

Cordialement,

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