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Pourquoi la grève à 20minutes.fr est une leçon pour la presse

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Autant le dire d'emblée, l'auteur de ce billet n'est pas objectif, car ancien employé du site internet de 20 Minutes (quitté il y a six mois pour Mediapart). Resté proche de la rédaction, l'annonce hier de la mise à pied de son chef Johan Hufnagel m'a profondément interpellé. Pour le résumé factuel de l'histoire, on peut lire cet article de Rue89. Pour son interprétation, je me propose d'apporter la mienne, totalement de parti pris (c'est pour cela que j'use exceptionnellement du blog de Mediapart, m'ébrouant d'habitude dans le Club via les éditions sportives, ici, ou encore ).

 

Avant toute chose, malgré bien des idées reçues et des critiques inutilement dogmatiques, un constat: derrière 20 Minutes, il y a une vraie rédaction (80 journalistes, jeunes, motivés, indépendants et talentueux, un service photo, huit locales…) et un vrai journal de journalistes. Un modèle apprécié (plus de 2 millions de lecteurs) et reposant sur la "gratuité de qualité" (au contraire de Matin plus et Métro). Un modèle que l'on doit aux actionnaires (le groupe de presse norvégien Schibsted et Ouest-France) comme à son rédacteur en chef fondateur, Frédéric Filloux. S'il avait bien des défauts (voir son blog arrêté en 2006 pour avoir été politiquement incorrect en parlant de publicitaires), ce dernier avait durant cinq ans garanti l'indépendance de sa rédaction face aux "impératifs commerciaux".

 

Au printemps 2007, Filloux a été débarqué (même si cela n'est pas dit comme cela), pour cause de mésentente de fond sur l'évolution du modèle originel, en vue d'atteindre sa rentabilité. Suite à son départ, de nombreuses digues ont cédé dans "le journalisme façon 20 Minutes": citons de mémoire (peut-être approximative) le nombre de "surcouvertures publicitaires" limité auparavant à huit par mois et devenant illimitée, la part de la pub passant de 30 à 50% de l'espace texte d'un numéro, la pagination "de base" réduite de 32 à 24 pages…)

 

Une grosse année plus tard, c'est donc au tour du rédacteur en chef de 20minutes.fr (recruté par Filloux) d'être donc poussé vers la sortie. Pour mémoire, sous sa houlette, le site (qui n'est pas adossé à un support papier "dit de qualité") est passé de 300.000 visiteurs uniques à plus de deux millions, devenant le quatrième site d'informations générales en France (derrière lefigaro.fr, lemonde.fr et lci.fr). Sur le fond, la façon dont Johan Hufnagel est viré est proprement hallucinante! Sa "mise à pied" a entraîné l'obligation de quitter dans l'instant son bureau sans pouvoir y revenir, quittant ainsi dans l'instant une rédaction avec qui il entretenait des rapports affectifs forts.

 

Avec ses défauts et son caractère, voilà bien un mec qui a pourtant tout compris au web et à la façon de faire évoluer ce nouveau support en matière d'info (dans la direction opposée à celle de Mediapart, mais finalement en pleine complémentarité). "Une kilométrique" où se déroulent les infos (maquette copiée par tous depuis), réactivité maximale, blogs événementiels et collectifs (présidentielle, coupe du monde de rugby, élections américaines), traitement "live décalé" de l'actu, infos et photos apportées par les internautes, hébergement et développement (avec aide financière) du Bondy Blog, appréhension propre des sujets (interviews, décryptages maison, emplois de pigistes à l'étranger)… tout pour sortir du cercle infernal du copié-collé de l'AFP, tout en cherchant à maîtriser au mieux les potentielles dérives de "l'info en continu"…

 

Ce coup-ci, après le dur coup porté à l'édition papier, c'est l'autonomie du service web qui est en jeu. Ayant réussi à inscrire la "marque 20 minutes" sur le web, le site avait développé sa propre régie pub avec quelques garde-fous importants (notamment pas de publicité intrusive recouvrant le site, comme sur lefigaro.fr, lemonde.fr ou nouvelobs.com). Contrairement à de nombreux autres sites, les conditions salariales et la précarité des journalistes y étaient relativement protégées. Les projets de développement constants et la qualité de l'information efficace, participative et pertinemment impertinente.

 

Ce qui est franchement scandaleux dans ce qui se passe en ce moment à 20 Minutes, c’est la méthode employée: une mise à pied en plein été, quand tous les autres rédac’ chefs sont absents (et le PDG injoignable), et une rédaction de jeunes journalistes obligée d’agir seule, avec une moitié de son effectif présent dans des locaux vides en période de non-parution de l'édition papier. Et l'on est bien curieux de connaître quelle sera la cause "grave ou lourde" ayant justifié cette mise à pied (certains vont même jusqu'à imaginer de sombres histoires de "boules de pétanque", Marianne s'inspirant à 17h de commentaires d'internautes publiés à midi sur le site de Jean-Marc Morandini, qui reprenait ensuite "l'info" de Marianne à 19h, alors que ce dernier l'avait déjà démentie… Belle «circulation circulaire» de l'information… sans rapport aucun avec ce qui se joue en ce moment).

 

 

Ce qui est notoire dans cette histoire, c’est la résistance des journalistes (et des techniciens), ceux que l'on aiment à décrire pour mieux les décrier comme "corvéables à merci". Malgré les intimidations de l'actuelle rédactrice en chef, ils ont choisi de se mettre unanimement (moins les précaires) en grève. Une première à ma connaissance dans l’histoire du web-journalisme. Quand d’autres rédactions de la presse «traditionnelle» s’agenouillent devant les plans sociaux (cf. Le Figaro récemment), eux votent l'arrêt du travail deux jours de suite, «par solidarité avec leur rédacteur en chef», et escomptent "tenir" jusqu'au retour de la rédaction la semaine suivante, tout en demandant un arbitrage des actionnaires (Ouest-France a là l'occasion de faire preuve de son humanisme social).

 

En ces temps d'incertitude générale autour de la presse, alors que ça râle au Post.fr, que ça tangue à TF1 ou que ça déforme au Point, voilà une leçon qui mérite tout notre soutien et notre solidarité.

 

 

Tous les commentaires

C'est triste effectivement pour la presse dans son ensemble. 20mn à été un détonateur tant version papier que version web. Je le trouvais très proche (en version papier) d'un autre quotidien qui fût éphémère "InfoMatin" dans les années 90. . C'est un signal d'alarme de plus que votre billet de ce soir. C'est le signe d'un encadrement, d'une normalisation et d'une course à la rentabilité et surtout, le signe qui va marquer chacun des membres de votre profession si à chaque légende de photo, ou article votre objectif n'est plus d'informer ou d'être impertinents mais simplement de ne pas vous faire débarquer. A ce niveau là plus besoin de censure puisque chacun va directement s'autocensurer ce qui permettra aux empires industriels qui contrôlent la plupart des médias de proner qu'il laissent leur rédaction libre...tout en maintenant le licol financier autour du cou pour ramener au pas les récalcitrants. . Triste information au moment ou surinformés nous avons besoin des journalistes pour recouper, analyser et donner les clés de la compréhension en toute indépendance bien sur. Je suis très circonspect sur Rue89 par exemple depuis l'entrée de ses nouveaux actionnaires, nul doute qu'il voudront rapidement rentabiliser leurs investissements et je ne me réjouis pas des plans sociaux y compris dans des journaux que je ne lis pas.Un organe de presse qui se délite, c'est toujours un peu de liberté qui s'effiloche. . Je vous souhaite, ainsi qu'a Médiapart de pouvoir garder ce cap de l'indépendance. Votre position en pointe désormais dans le monde de la presse est plus que souhaitable, voire même indispensable. Bien à vous. .

Ils ont toute ma solidarité. Faites leur passer le message si vous pouvez ( et aux précaires aussi car ce sont eux qui vont avant tout trinquer). En plus les moyens employés (virer des gens dans la minute, en plein été) sont proprement inacceptables. Décidément la presse est bien mal partie... Un plan social là, un autre ici, une charrette encore là et un "plan de sauvegarde pour l'emploi" ici. A quand une presse sans journaliste(s) ? Et le plus beau c'est que pour l'essentiel, le public ne se sent guère concerné car les journalistes ne sont guère aimés: ils font toujours figure de privilégiés et inféodés qui plus est ! Amicalement à eux GdS

stéphane alliès écrit : "(Ouest-France a là l'occasion de faire preuve de son humanisme social)." Je présume que c'est de l'humour … ou un vœu pieu. L'association loi 1901 qui "gère" Ouest-France pourrait-elle faire de votre part ou de la part de Mediapart l'objet d'une enquête approfondie. La sempiternelle ritournelle de 1er journal de France est un baobab qui cache la très grosse forêt financière. A qui les bénéfices ? Le monopole "humaniste" d'Ouest-France sur le très grand ouest est une conception très impérialiste de l'humanisme. La pieuvre tentaculaire du captage de la pub est aussi la preuve d'une philanthropie "humaniste" qui ressemblerait à s'y méprendre aux démarches capitalistiques de la presse d'industrie française. Votre avis m'intéresse. Merci.

Merci de vos informations, c'est important d'être au courant, même si j'ai souvent un très fort sentiment d'impuissance et de frutration face à toute ces manifestations d'arrogance et de mépris des individus! . Ca me fait un peu penser à un comportement d'enfant gâté : tu ne m'es plus utile!.... je te jette! mes intérêts ont changé, change ou je te jette, tu as fabriqué un beau gâteau, ce gâteau est à moi, je le mangerai tout seul tu avait pensé être chez toi ? tu n'étais qu'un domestique et je te congédie à la minute! non, tu laisse ton bureau comme ça, rien, ici, ne t'appartient! Tout est à moi! . Vraiment insupportable! . Est-il possible de recueillir les naufragés sur l'Arche Médiapart? .

Et aussi les naufragés les plus récents de Libé ? Les 129 du Monde ? Les 80 et quelque du Figaro ? Sans compter les précaires de France 3 et France 2 et tous ceux qui ne devraient pas tarder à se bousculer aux portes des ANPE ? Tu as un cœur grand comme ça, Corinne, mais MdP ne peut peut-être pas embaucher tout ce monde-là... et ceux à venir !

Bonjour Mr Alliès, Il me semble qu'il y a une légère confusion ici sur le titre de votre contribution sans doute expliquée par votre partialité. Le débarquement de cette personne semble avoir été fait de la manière la plus lâche possible, à l'anglo saxonne avec obligation de déguerpir le plancher dans les 30 minutes. Certes. Mais 20 minutes tout comme Metro sont des modèles de presse gratuite, dont les revenus sont essentiellement publicitaire. L'ambition de ce modèle est donc de créer de l'audience sur leur support (papier ou web) et ensuite de le monétiser. Je ne vois aucune différence entre TF1 et 20 Minutes, tous deux vendent du temps de cerveau disponible comme l'avait bien dit l'autre affreux. Il est assez peu étonnant que les dirigeants de cette société se débarrasse d'un redacteur en chef qui veut faire du journalisme et non de l'habillage publicitaire. Je ne vois pas trop où est la leçon pour la presse française ici (surtout si l'on se rappelle qu'une partie de la manne publicitaire de Libé, Le Monde et consort est parti chez ces gens précipitant les vénérables dans d'interminables plans sociaux), honnêtement comment parler de "presse" au sujet de 20 Minutes ? Je sais que pour vous journaliste qui y avait travaillé, cela doit paraître dur mais je vous assure qu'en tant que lecteur, ces feuilles de chou ne m'intéresse pas plus que les petites anonnces

Cher jbatteau, peut-être votre jugement est également altéré par votre origine helvétique. 20 Minutes-Suisse n'est pas 20 Minutes-France. Outre-Léman, pour avoir déjà eu l'occasion de le lire, je ne m'aventurerai pas à défendre ce journal. Mais interrogez plutôt vos amis dans les villes de province française où 20 Minutes est présent. Certains vous parleront peut-être du coup de frais apporté par ces éditions dans le morne et connivent paysage de la PQR… Si vous ne voyez pas de différences entre 20 Minutes et TF1, moi j'en vois plein (et j'ai essayé de vous les égrener). Enfin, la leçon pour la presse française n'est pas dans le modèle (ce serait curieux de prétendre cela quand on a rejoint Mediapart), mais dans la capacité qu'a une rédaction à se dresser contre l'arbitraire. Et ce malgré le fait que ladite rédaction soit composée de même pas trentenaires en début de carrière. Bien à vous.

Je ne suis pas suisse, autant le dire d'emblée. En effet, 20 Minutes Suisse est le torchon des torchons, mais on a aussi Matin Bleu à Genève pour faire les carreaux le week end. D'autre part, on ne dit pas outre Leman, puisque comme vous le savez sûrement, le Leman est aussi bien en France qu'en Suisse, je ne suis donc pas physiquement de l'autre côté du Leman par rapport à vous, à la différence des allemands (outre rhin) ou belge (outre quiévain). Je vous disais que je ne voyais pas de différence entre 20 Minutes et TF1 car il n'y en a pas en théorie et je vous donne rdv dans 5 ans pour le vérifier. Il est évident que les premières années de Bouygues chez TFI ont vu se cotoyer les JC Bourret, PPDA mais aussi Polac par exemple. Tout n'est qu'une question de temps. Je sens bien que cela vous touche dans votre chair (j'exagère peut être) car vous avez contribué à ce journal mais regardez l'évolution des M6, TF1 ou RMC Info dans le temps, ce sont des médias GRATUITS donc basé sur un modèle publicitaire qui ne tolère pas l'indépendance du journaliste par nature. Je n'avais pas compris votre chute par contre et la réaction des journalistes est en effet admirable.

Dont acte. Pas sur le "outre-Leman,", qui était un effet de style certes mauvais mais volontaire, mais sur votre analogie avec le TF1 des débuts glissant de Polac vers Bataille et Fontaine. Espérons que vous vous trompiez, même si je partage la pertinence de votre constat. Je vais essayez de me "dépassionner" un peu sur ce sujet, car il me touche effectivement dans ma "chair". Celle du souvenir d'une rédaction dynamique et pleine d'idées, avec une liberté quasi-totale et animé par un chef excessif et drôle. Pour tous les amis que j'ai laissé là-bas aussi. Sans savoir s'ils gagneront leur combat, ils ont déjà sauvé leur honneur. Bien à vous Sinon, pour les Belges, c'est pas "Outre-Quiévrain" qu'on dit?

Vous avez très bien fait Stéphane Alliès, d'écrire ce billet, et avec parti pris, qui rend les choses plus compliquées. Parce que bien sûr, instinctivement et pas seulement, on se sent solidaire et en sympathie avec une rédaction qui prend le risque d'une grève, en plein été qui plus est, et pour un motif plus que respectable. Parce qu'aussi , pour avoir travaillé avec Johan Hufnagel, je trouve salutaire que son "débarquement immédiat" ne passe pas inaperçu et fasse réagir. Parce qu'on ne va pas reprocher à de jeunes journalistes - combien sont-ils chaque année, làchés au sortir des écoles de presse sur un marché en faillite ? - d'intégrer cette presse gratuite qui en effet a bien contribué aux plans sociaux de la presse payante, elle-même très assujettie aux rentrées publicitaires. Sur la qualité rédactionnelle de 20 minutes ou de 20 minutes.fr, je n'ai pas compétence: je ne lis que du payant, c'est un choix, qui explique entre autres un abonnement à mediapart. L'information a un prix. Comme votre interlocuteur précédent, il me semble que tôt ou tard, la dépendance totale du gratuit mène à ce type d'impasse. C'est en somme inscrit dans le projet. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut laisser faire, vous avez raison de le rappeler.

Tout à fait d'accord avec Dominique Conil. Je comprends l'insistance avec laquelle Stéphane Alliès défend ses anciens collègues, bien que je reste sceptique sur la qualité et la pérennité de tels média que je refuse aussi de lire par principe: accepter d'en prendre un le matin, c'est déjà faire fonctionner une économie aussi inacceptable qu'irréelle. Dès le début, la seule fonction de ces journaux est d'être des prospectus publicitaires, et plus si affinités. Je ne suis donc (malheureusement) pas surpris qu'une direction ramène ses ouailles dans le droit chemin du profit à tout prix. Si nous ne réaffirmons pas rapidement le devoir d'une économie payante de la presse (papier et numérique, qu'importe), les journalistes continueront eux-mêmes à se tirer une balle dans le pied et seuls les plus aguerris ou les plus fielleux auront gain de cause. Félicitations en tout cas aux salariés de 20 minutes pour contredire les lois de l'histoire et refuser les injonctions de leurs propres bourreaux.

Bonsoir, Pour avoir passé un peu de temps dans des rédactions et connaissant bien par ailleurs les systèmes informatiques éditoriaux/l'organisation des rédactions et des régies publicitaires je suis toujours abasourdi par cette attaque sur la collusion des journalistes face au pouvoir de la publicité ! c'est bien mal connaitre comment fonctionne une rédaction que d'affirmer cela ; et je ne parle pas du procès d'intention qui est fait à l'encontre des journalistes Enfin,concernant le web, essayons de comprendre que les objectifs des uns (journalistes) peuvent sur les intérêts des autres (actionnaires) : une audience, grâce à un contenu de qualité, cela représente des recettes publicitaires et ce beaucoup plus directement pour internet que pour le papier (grâce au pay per clic, au suivi plus instantané de l'audience); et je ne complète pas sur info de qualité= audience C + + /ciblée= annonceurs qui sont prêts à payer + Bien à vous Xavier

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