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L'opposition syrienne: laïcs contre islamistes?

Après avoir obtenu la reconnaissance des puissances occidentales et de plusieurs pays arabes, le Conseil National Syrien (CNS), principale instance représentative de l'opposition au régime de Bachar al-Assad, est aujourd'hui victime de fortes tensions internes ayant abouti à plusieurs défections. La domination exercée par les Frères Musulmans sur le CNS a pu laisser penser à certains observateurs que ces divisions étaient liées au clivage entre laïcs et islamistes. On montrera ici qu'il n'en est rien, la fragmentation de l'opposition syrienne étant davantage liée, entre autres, à un fossé entre anciens et nouveaux exilés.  

Le clivage laïcs-islamistes n'est pas totalement sans rapport avec la ligne de faille séparant l'opposition radicale, c'est-à-dire le CNS, des formations qui, comme le Comité de Coordination National (Michel Kilo, Haytham Manna) et le Courant de la Construction de l'Etat (Loueï Hussein), n'excluent pas la perspective d'un dialogue avec le régime. Alors que le CNS est dominé par les islamistes, qui en occupent environ la moitié des sièges, ses rivaux "modérés" sont en majorité composés d'intellectuels laïcs, souvent anciens militants de gauche, même si quelques figures de sensibilité religieuse se sont ralliées à leur ligne politique (1). 

En revanche, les différends idéologiques n'ont pas grand chose à voir avec tensions qui traversent actuellement le CNS. Les premières tensions émergent suite à une réunion organisée par le CNS à Tunis en décembre 2011. Le litige porte alors sur la décision de prolonger de deux mois le mandat exercé par le président du CNS Burhan Ghalioun. Professeur à la Sorbonne, ce dernier est un laïc convaincu mais ce sont les Frères Musulmans qui ont imposé le renouvellement de son mandat. Cela, explique l'ancien Contrôleur général des Frères syriens (2) Ali Sadr al-Din al-Bayanouni, parce que Ghalioun constitue un "visage acceptable" au yeux de l'Occident et des Syriens laïcs. À cette alliance tactique s'oppose, d'abord à mot couvert, une coalition analogue demandant l'établissement, au sein du CNS, d'un collège électoral qui désignerait le président sur la base d'un vote démocratique. Cette opinion est notamment défendue par l'islamiste Imad al-Din al-Rachid, ancien vice-doyen de la faculté de Charia de l'Université de Damas, qui fonde son propre groupe rival des Frères Musulmans, le Courant National Syrien, ainsi que par le groupe de la Déclaration de Damas, dirigé par le laïc Samir Nachar (3). En février dernier, un second renouvellement du mandat de Ghalioun est à nouveau dénoncé par ces deux formations, publiquement cette fois. Déclarant cette décision "nulle et non avenue", le Courant National Syrien menace de suspendre sa participation au CNS (4).

Un nouveau conflit éclate peu après qui aboutit en mars au départ du CNS de l'islamiste Haytham al-Malih et de deux laïcs, Kamal al-Labwani et Catherine al-Telli. De son côté, le Courant National Syrien d'al-Rachid, forme une nouvelle coalition comprenant quatre autres groupes composés respectivement de libéraux (Mouvement National pour le Changement d'Ammar Qurabi), Kurdes (Mouvement pour une Vie Nouvelle), Turkmènes (Bloc National Turkmène) et "tribaux" (Bloc de la Libération et du Développement du cheikh Nawaf al-Bashir). Cette fois, le litige porte sur le soutien du CNS à l'Armée Syrienne Libre (ASL), jugé insuffisant par les dissidents. Le problème se pose à deux niveaux : d'une part, les dirigeants du CNS les plus proches des positions occidentales, comme Burhan Ghalioun et Basma Qodmani, se voient reprocher leur tiédeur quant à la militarisation du soulèvement; d'autre part, les Frères Musulmans sont accusés d'utiliser les fonds du CNS, dont ils contrôlent la distribution en Syrie grâce à leur mainmise sur la commission d'aide humanitaire, pour se reconstruire une base populaire et milicienne à l'intérieur du pays après trois décennies d'exil (5).

Tout comme les dissensions provoquées par la prolongation du mandat de Ghalioun, le conflit suscité par la question de l'aide à l'ASL souligne le caractère actuellement très secondaire de l'opposition entre laïcs et islamistes puisque dans les deux cas, on a vu s'affronter des coalitions idéologiquement mixtes. Le clivage réel se situe ailleurs : les Frères Musulmans, comme Ghalioun et Qodmani, sont des exilés de longue date dont les liens avec la société syrienne sont relativement ténus; en revanche, les dissidents ont en commun d'être des exilés récents qui, pour la plupart, vivaient encore en Syrie au début du soulèvement en mars 2011. Ayant assumé jusqu'il y a peu les risques de l'activisme en Syrie, dont la prison, ils perçoivent très négativement les prétentions hégémoniques de ceux qui, depuis des décennies, vivent à Londres, Paris ou Amman. 

 

NOTES 

(1) On pense notamment ici au médecin Muhammad al-'Ammar, un disciple de l'apôtre de la non-violence Jawdat Sa'id, qui fut parmi les membres fondateurs du Comité de Coordination. Alors que les membres laïcs de l'organisation ont été relativement épargnés par la répression, al-'Ammar vient d'être emprisonné pour la cinquième fois. ADDENDA, 15/04/2012 : le nouveau Bureau exécutif du Comité de Coordination annoncé le 10 avril comprend également le Dr Riyad Darrar, un activiste d'orientation religieuse originaire de Deir ez-Zor.

(2) Al-Hayat, 21 décembre 2011.

(3) Le chef suprême des Frères Musulmans syriens porte le titre de Contrôleur général (al-muraqib al-'am), manière de souligner sa soumission hiérarchique (très théorique) au "Guide" (murchid) de l'organisation-mère égyptienne.

(4) Al-Ghad (bulletin du Courant Patriotique Syrien), 21 février 2012. Sur les protestations de la Déclaration de Damas, voir The New Syria, 19 février 2012.

(5) Cette accusation est formulée notamment par Kamal al-Labwani (al-Quds, 14 mars 2012). Dans un reportage remarquable publié début mars, le journaliste américain Nir Rosen montre à quel point les Frères Musulmans sont aujourd'hui dépourvus de structures organisées en Syrie.

Tous les commentaires

29/03/2012, 00:22 | Par GIULLIETTALASUBVERSIVE

http://www.mediapart.fr/journal/international/280312/constitution-tunisienne-il-y-tout-dans-le-texte-de-1959

Six mois après l’élection de l’assemblée constituante, plus d’un an après la révolution, où en est le processus démocratique tunisien ? Quelles sont les prochaines échéances électorales ? Comment les députés travaillent-ils ? Quel sera le contenu de la nouvelle constitution ? Par l'intermédiaire de son guide spirituel, Rached Ghannouchi, Ennahda vient d'annoncer son renoncement à toute référence à la charia islamique dans la constitution. Mais le parti du premier ministre Hamadi Jbali a-t-il jamais tenté de l'imposer ? Éléments d’explication avec Chawki Gaddes, secrétaire général de l'Association tunisienne de droit constitutionnel (ATDC).

Où en est-on du processus constituant en Tunisie, où la prochaine élection présidentielle devrait se dérouler en mars 2013, selon les dernières annonces ?

Rien n’est encore officiel. La semaine dernière, un communiqué de l’assemblée nationale constituante indiquait qu’il y avait un accord pour achever la constitution avant la fin de l’année, de préférence avant le 23 octobre, et envisager l’élection à une date symbolique, soit le 20 mars, jour de l’indépendance, ou le 9 avril, jour de la fête des martyrs. La réaction du gouvernement est tombée mardi soir : le premier ministre a estimé qu’il était impossible d’organiser les élections, présidentielle et législatives, avant fin juin 2013.

Depuis un mois, la grande discussion qui a préoccupé la classe politique comme la société civile tunisienne, c’est le projet constitutionnel arrivé sur la place publique on ne sait trop comment, mais que tous considèrent comme celui d'Ennahda. Le parti de Ghannouchi a pourtant toujours démenti en être l’auteur. Dans ce projet, l’article 10 pose que la charia serait la source principale de la législation. Il y a aussi des articles plus pernicieux, mais tout aussi dangereux, comme le 120, qui évoque une haute instance constitutionnelle, créée pour éditer des fatwas, et qui donnerait son point de vue sur la rédaction des textes constitutionnels.

29/03/2012, 12:42 | Par point barre en réponse au commentaire de GIULLIETTALASUBVERSIVE le 29/03/2012 à 00:22

Giulietta

Ne confondez-vous pas ici Tunisie et Syrie ? Surpris

29/03/2012, 23:01 | Par GIULLIETTALASUBVERSIVE en réponse au commentaire de point barre le 29/03/2012 à 12:42

Je sais mais comme  le billet faisait une allusion aux frères musulmans , je donne des nouvelles, sur l'évolution  de la Tunisie.

29/03/2012, 04:38 | Par Lucas Martin

Merci pour votre article, il nous éclaire sur la situation en Syrie. Si des élections libres s'y tenaient (à l'image de ce qui s'est passé en Égypte, en Tunisie...), a-t-on une idée des rapports de forces ? Les islamistes l'emporteraient-ils ?

29/03/2012, 12:26 | Par Thomas Pierret en réponse au commentaire de Lucas Martin le 29/03/2012 à 04:38

Il est évidemment difficile de faire des pronostics en la matière. Si je devais en faire, je dirais que les islamistes seraient la force dominante mais de manière nettement moins écrasante qu'en Egypte (où ils ont obtenu 75% des sièges). Une autre différence majeure serait la fragmentation de la mouvance islamiste : les Frères Musulmans syriens étant beaucoup plus faibles en Syrie qu'en Egypte, ils devraient probablement faire face à la concurrence d'autres mouvements islamistes.

29/03/2012, 12:58 | Par point barre en réponse au commentaire de Thomas Pierret le 29/03/2012 à 12:26

Merci pour cette analyse d'une situation très complexe des oppositions. Elle a l'avantage de donner une vision non manichéenne et simpliste des opposositions à B. El Assad comme c'est le cas dans nos médias dominants. Vous évoquez les divergences au sein du CNS (qui comprend un autre CNS). Au fond ne s'agi-il pas de rivalités fondées sur des questions de légitimité (ceux de l'extérieur contre ceux de l'intérieur) ? Le CCN est-il également traversé par ce type de divergences ?

29/03/2012, 19:14 | Par Thomas Pierret en réponse au commentaire de point barre le 29/03/2012 à 12:58

Il y a eu de nombreux conflits personnels au sein du CCN. Par ailleurs, permettez-moi d'attirer votre attention sur le fait que je ne suis pas le premier à évoquer les tensions à l'intérieur du CNS. Je pense notamment à certains articles de Caroline Donati sur ce site.

29/03/2012, 15:40 | Par m DRUT GORJU

ces révolutions ne me semblent pas très "révolutionnaires" en particulier ,sur le droit des femmes . D'ailleurs il n'y a pas une seule femme citée dans les "révolutionnaires " ..Pourquoi est ce si peu important ?

29/03/2012, 19:10 | Par Thomas Pierret en réponse au commentaire de m DRUT GORJU le 29/03/2012 à 15:40

Il y a deux femmes mentionnées dans mon article : Basma Qodmani et Catherine al-Telli.

29/03/2012, 23:12 | Par POJ

Avec la Qatar et l'Arabie Saoudite derrière, il ne faut pas prendre l'opinion pour une imbécile. La laïcité va durer le temps qu'elle a duré en Tunisie, en Lybie, en Egypte, ... Le problème est moins les imams sur place que les pétrodollars des amis "wahhabittes" des USA et de la France : l'Arabie Saoudite et le Qatar. Il est des intégrismes fréquentables. Ce n'est qu'une question de moyens (voir la générosité de Kadhafi qui avait su vaincre les appréhensions de certains). La résolution de la question de l'intégrisme musulman aura fait un grand progrès le jour où l'hyprocrise des démocraties qui luttent soit-disant pour la démocratie aura cessé (En matière d'intégrisme religieux, les USA ne sont pas en reste avec leurs "créationnistes").

30/03/2012, 10:23 | Par fxavier

Parler de laïcité dans le "mouvement révolutionnaire syrien" qui n'est pour l'essentiel qu'une "machine de guerre" montée par le Qatar, bon serviteur des U.S.A et ami d'Israël pour dégommer Bachar al Assad et surtout le Hezbollah, force de résistance ssoutenue par l'Iran, mettrre au pouvoir comme en Libye la "racaille salafiste", pour dans un deuxième temps faire la "fête" à l'Iran seul pays capable de mettre Israël au pas, en lui imposant le respect du droit international, sur lequel Israël s'assoie comme sur une première chemise

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