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Aides à la presse: le rapport Cardoso en 5 tableaux
Le consultant Aldo Cardoso a remis le 8 septembre aux ministres de la communication et du budget un rapport sur le système d'aides publiques à la presse, qu'il qualifie de «système d'assistance respiratoire permanente».
En attendant un compte rendu détaillé (le document est consultable au pied de ce billet), on peut sortir quelques images stupéfiantes de l'étude.
Plus d'un milliard d'euros est consacré chaque année à l'aide de la seule presse écrite. C'est un calcul que nous avions déjà fait ici mais le rapport souligne que les aides directes représentent toujours les deux tiers de cette somme, laissant ainsi les journaux à la merci de la décision d'accorder ou non une subvention ciblée.
Prenant l'exemple de sept titres nationaux anonymisés, le rapport montre que pour certain titres, la rédaction ne représente qu'un cinquième du prix du journal, le reste provenant, pour plus de la moitié des coûts de production et de distribution.
La direction des médias a calculé ce que coûtait, en subvention, chaque exemplaire payé. Les journaux à faible diffusion (La Croix, L'Humanité) reviennent automatiquement plus cher, mais on peut noter que Libération coûte extraordinairement peu au budget public avec 8 centimes par exemplaire. A l'autre bout, France Soir coûte à l'Etat 52 centimes par numéro. Clément, on ne rappellera pas que ce journal est désormais vendu 50 centimes...
Les aides directes en sont venu, au fil du temps, à constituer une part croissante du chiffre d'affaire, en raison notamment d'aides ciblées. Le fonds d’aide aux quotidiens à faibles ressources publicitaires est évidemment particulièrement visé par cette remarque puisqu'il peut constituer un tiers des ressources de certains quotidiens. Et l'ensemble des dispositifs a explosé à partir de 2005 pour représenter plus de 60% du chiffre d'affaire de France Soir, presque la moitié pour Playbac Presse (Le Petit Quotidien, Mon Quotidien, L'Actu...) et un tiers pour le journal d'extrême droite Présent (contre 12% du CA en moyenne).
L'excédent brut d'exploitation par exemplaire, c'est ce que rapporte un journal en publicité, vente et subvention une fois ôté les dépenses de personnel et les impôts de production. Une fois ceci posé, on constate donc que pour les sept quotidiens nationaux étudiés, et notamment pour les plus chers (c'est-à-dire ceux qui comportent un magazine de fin de semaine permettant une augmentation de prix), chaque exemplaire coûte de l'argent au lieu d'en rapporter.
Lire aussi:
- 1 milliard d'euros pour la presse papier, 20 millions pour Internet (12 janvier 2010)
- Le détail des aides à la presse révélé (11 août 2010)
- Aides à la presse: un équilibre délicat (18 août 2010)
- Où vont les aides à la presse? (19 août 2010)
- «France-Soir»: pour 20 millions de plus (24 août 2010)
- «France-Soir, la nouvelle danseuse russe» (16 mars 2010).


Tous les commentaires
Très bon rapport et très belle synthèse...
Vous préconisez quoi?
Une chose est sûre : il faut mettre dans la Constitution un article contre les passe-droits obscurs du style exonération ou réduction des charges patronales et autres taxes...
Votre avis m'intéresse : sur ma boîte?
Cordialement,
JM
Aldo Cardoso formule, lui, 15 propositions:
aidés en priorité porteraient sur les stratégies commerciales, la diversification plurimédia, les laboratoires et incubateurs d'innovation portés par des associations professionnelles, la monétisation des contenus en ligne, etc.
éditeurs.
- Définir le cadre juridique (loi+décret) pour les principes généraux et donner à l'administration les moyens d'en faire évoluer plus souplement le fonctionnement.
- Associer des indicateurs pertinents à l'aide octroyée.
- Définir des seuils, garants d'une répartition équitable des aides (un seuil maximum d'intervention par bénéficiaire, une enveloppe globalisée par famille de presse).
- Privilégier les avances remboursables, ou les garanties d'investissement (OSEO, IFCIC)
Unifier l'ensemble des structures de gouvernance dans le cadre d'un forum permanent et d'une convention annuelle associant la profession à l'élaboration des priorités stratégiques.
Comme vous le voyez, ce sont des solutions largement administratives, simplement parce que c'est un rapport commandé par l'Etat pour lui permettre d'agir.
A priori, je ne propose rien, parce que mon rôle est plutôt de rapporter. Ca ne m'empêche pas d'avoir un avis sur la question évidemment, mais il faut le prendre comme une simple opinion.
Il me semble qu'il existe un empilement de dispositifs qui amène une répartition injustes de celles-ci, certains ayant acquis une vraie compétence dans le domaine de la recherche de subventions, alors que d'autres ne reçoivent rien par méconnaissance du système.
Je dirais aussi qu'on peut poser que tout ce qui conduit la presse à se lier durablement avec l'Etat est nuisible.
Un exemple: si je privilégie une distribution par le portage, mon coût de distribution est couvert par l'Etat, autrement dit, je suis à sa merci. Car si je ne bénéficie plus cette aide, je dois supprimer des abonnements portés.
En revanche, si je bénéficie, comme tout le secteur, d'une TVA réduite, l'Etat n'intervient pas dans son application. Je la paye sans qu'il y ait intervention de quiconque. Et l'Etat, en la circonstance ne peut pas peser sur moi.
Je ne vous refais pas l'article sur la TVA, qui est un impôt injuste car il n'est pas progressif, mais évidemment, il serait plus juste que chacun contribue selon ses résultats et que chacun reçoive selon ses besoins.
Enfin, il me semble difficile aujourd'hui pour un quotidien d'information générale et politique d'envisager la rentabilité seul, que ce soit par les ventes comme par la publicité, et qu'il vaut mieux inventer d'autres sources de revenus, d'autres modes de diffusion et de rediffusion. Cette partie demanderait un développement plus long.
Ce sont des idées très générales, mais qui peuvent constituer un guide pour une politique d'aides cohérente.
@ Vincent TRUFFY
Je n'aime pas les propositions de CARDOSO (que j'avais survolées) et vous ne semblez pas les aimer, non plus (deux, ou trois tout au plus, sont à creuser). Donc, de ce côte-là, accord (presque) parfait avec vous (je suis prudent).
Par contre, j'aime beaucoup vos remarques, très pertinentes...
Bon, pour la TVA ou pour les taxes en général, l'injustice n'est pas si évidente, sauf sur les biens de première nécessité... Si je n'ai pas envie de me faire enfumer par les journalistes aux ordres, je n'achète pas, et je ne paie pas les taxes directes (TVA incluse). Que la TVA soit trop élevée sur les biens et services nationaux, c'est évident mais c'est un autre débat...
La publicité, cela ne marche que pour la presse aux ordres. Allez demander à AXA s'ils feraient de la publicité dans "la presse libre", c'est comme si vous demandiez au chat s'il veut être échaudé... Encore que... On peut très bien museler un adversaire avec ce genre de moyens : suivez mon regard avec LE MONDE et autres syndicats véreux...
Je vous repose une question : vous êtes jeune et beau, je crois (d'après votre "photo"), et donc je veux obtenir votre avis de "jeune". Je veux aussi vous faire connaître et ne pas laisser sombrer ce débat dans les profondeurs des caves de MEDIAPART.
Personnellement, je ne donnerais plus un sou, ni pour soutenir, ni pour acheter cette PRESSE D'OPINION (quotidienne, hebdomadaire, nationale et régionale, radiophonique et télévisuelle).
Par contre, il y a sans doute des aides à apporter à des médias spécialisés (sciences, loisirs et je ne sais quoi).
Bravo pour ce débat.
A plus tard, sans doute.
JM
Il me semble évident que l'alternative pression de l'Etat ou pression des annonceurs (voire – il faut que j'écrive un billet sur ce sujet – «pression» des lecteurs via l'analyse des statistiques de consultation des articles) n'est pas une option. Dans un monde idéal, la presse se vendrait suffisamment bien pour se moquer de la perte d'un annonceur ou d'une subvention.
Le rapport d'Aldo Cardoso me semble poser une hypothèse intéressante: le système actuel sert à maintenir une organisation passée au lieu d'organiser la transition vers un système qui pourrait fonctionner à l'avenir.
Il ne s'agit pas de supprimer les aides: la plupart, si ce n'est la totalité de la presse d'information et d'opinion n'y survivrait pas. Mais l'opacité de leur attribution et la sophistication de leur mécanisme fait que les aides à la presse actuelle cumulent inefficacité et injustice.
Du coup, comme vous le soulignez, la presse quotidienne devient de plus en plus une danseuse pour industriel en mal de visibilité publique, financé à perte en échange, croient-ils, d'une bienveillance tacite, plus ou moins intériorisée, pour soi et pour ses amis. Ce genre de malentendu ne se termine généralement pas bien, et il n'est pas anodin de constater qu'à l'approche de la présidentielle, Le Figaro vient de perdre une partie de son service politique (Guillaume Tabard parti aux Echos et Bruno Jeudy au JDD).
Mais on s'éloigne, je crois, du dossier des aides...
@Vincent Truffy :
- Propositions Cardoso 5, 6 et 7 : si je comprends bien, l'ensemble de la presse écrite française va donc renégocier le montant et les conditions d'attribution de l'ensemble de ses subventions publiques pour les 5 ans à venir pendant les 18 mois précédant la prochaine élection présidentielle ?
- Comment comprenez-vous exactement les points 14 et 15 (et 1, 2, 3, 4, d'ailleurs) : "révolution culturelle" (de qui : des titres ? de l'administration centrale ? ; en quoi ?), "renforcer la fonction d’évaluation et de contrôle à l’échelon opérationnel (...) [par une] structure (...) indépendante rattachée au ministre"... ça sonne un peu comme un plan de restructuration du FMI, non ?
Le système actuel mérite peut-être d'être réformé, mais je ne trouve pas ça spécialement rassurant... après ce que vient de vivre l'audiovisuel public.
@Elsa Perrin Sur la renégociation juste avant la présidentielle, je n'y avais pas pensé, mais effectivement ça peut être assez risqué... Sur le fond, l'idée d'avoir une visibilité à long terme, plutôt qu'un saupoudrage, est plutôt rationnel, mais je ne suis pas certain que le principe du plan quinquennal soit tout à fait compatible avec le rythme de cette industrie. Il y a probablement des «plis d'aisance» à prévoir.
Pour la «révolution culturelle», je pense que le rapport veut dire «cesser de vouloir sauver le fonctionnement ancien pour opter pour un fonctionnement nouveau». Dans ce genre d'évolution, il y a forcément de la casse sociale parce qu'on ne fait pas forcément un informaticien d'un rotativiste, un «buzzeur» d'un éditorialiste, etc. Et surtout pas au même salaire. Donc oui, il y a de l'«ajustement structurel» là-dessous.
Quant à la fonction d'évalutation, elle existe déjà (le rapport s'appuie d'ailleurs sur les chiffres des missions d'évaluation), mais il est vrai que le bébé passe de la Cour des comptes à l'inspection des finances, de Matignon à la rue de Valois en passant par Bercy. Bref, c'est assez difficile à suivre.
@tout le monde
Voici une tentative de rendre les graphiques ci-dessus un peu plus attrayants (réalisés par OWNI). En cliquant dessus, vous pourrez l'ouvrir en grand (c'est prévu pour être un poster, donc très grand).
Je signale aussi une intéressante lecture du rapport Cardoso par Martin Untersinger, toujours sur Owni: http://owni.fr/2010/09/17/rapport-cardoso-les-subventions-inorganisees-dune-presse-sous-perfusion/
Pour information sur un décret paru récemment (15 septembre 2010) en matière d'aides à la presse et concernant les colonies du Pacifique :
http://damegrenouille.wordpress.com/2010/09/20/aides-a-la-presse-volonte-de-pluralisme-ou-recentralisation-a-fin-de-propagande/
Merci beaucoup.
La direction générale des médias a mis en ligne le bilan de la première session du SPEL (fonds qui s'occupe de la presse en ligne depuis 2009). On s'aperçoit que sur un budget de 20 millions, 15,4 millions seulement ont en fait été attribués (mais pas forcément versés, ce ne sont que d'un maximum à réexaminer en fonction des dépenses effectivement engagées une fois le projet achevé):
Billet et fil très intéressants. Merci à vous tous.
Dans le cadre de l'examen du projet de loi de finances 2011, Michel Françaix, député PS de l'Oise a présenté un rapport sur le ciblage des aides à la presse.
Il reprend pour l'essentiel les conclusions du rapport Cardoso, mais contrairement à lui – qui a l'ambition de rendre les aides inutiles à l'horizon 2016 –, Michel Françaix propose le maintien d'un dispositif pour favoriser la presse qui s'adresse au «lecteur-citoyen» (dite IPG).
Il propose notamment de réserver le taux de TVA super-réduit (2,1%) à cette presse pour monter celle de la presse pour «lecteur-consommateur» à 5,5% et de consacrer les recettes supplémentaires aux «investissements et développements d'avenir, dans une logique qui soit à la fois plus contractuelle et transparente et qui prenne en compte la spécificité et les besoins de chaque titre. En matière d'aides à presse, il faut enfin prendre conscience qu'il n'y a d'aides justes que si elles sont inégalitaires. »
Dans Libération du 9 novembre, Laurent Joffrin revient sur le rapport Cardoso avant l'examen du budget. Il y récuse le «risque d'une immixtion de l'actuelle majorité dans le fonctionnement des journaux» passant par l'attribution d'aides directes et ciblées.
«Nicolas Sarkozy a réuni il y a deux ans les Etats généraux de la presse écrite. Il en est sorti une amélioration du système (Note de la claviste: l'avis de Michel Françaix parle de “fiasco” pour l'aide au portage décidé lors de ces états généraux; Bruno Mettling évoque plutôt un “scandale”), sans que quiconque se soit plaint d'une pression subséquente sur sa ligne éditoriale, poursuit-il. Même ceux qui ont boycotté la réunion au nom de l'indépendance de la presse (Note de la claviste: Mediapart, notamment) ont bénéficié d'aides accrues (Note de la claviste: Mediapart n'a rien touché pour l'instant). On ne sache pas qu'ils les aient refusées (Note de la claviste: Arrêt sur images les a refusé). Autrement dit, si la presse reçoit une aide, elle reste indépendante de ceux qui l'aident.»