Voici la (longue) fin de cette histoire.
Le commencement se trouve ici :
Autour de la notion d'apparences : un conte russe : les trois grenades
Autour de la notion d'apparences : un conte russe : les trois grenades suite 1
- « Voici vos 1000 roubles, libérez cet homme et tous deux nous quitterons immédiatement votre si jolie ville »
Il tendit sa bourse à l’homme qui compta avidement les pièces et décréta que la somme y était. Le déclaré pendable fut relâché et le charbonnier s’empressa de fuir avec lui cette ville si accueillante.
Une fois qu’ils furent loin, l’homme le remercia et lui expliqua :
- « je suis venu dans cette ville il y a plus d’un an de cela. Je devais préparer la venue de mon prince pour préparer au mieux son voyage de noce, cette ville lui paraissant idéale pour éblouir la fille du tzar.
J’avais ordre de dépenser l’argent sans compter. Mais les prix augmentant de jours en jours, je me suis vite trouvé à court de liquidités. Les commerçants m’ont alors aimablement proposé de me faire crédit en attendant que le prince m’envoie de quoi payer ce que, dans mon ignorance d’une telle pratique, j’ai accepté avec reconnaissance, sans imaginer que je devrais payer des intérêts.
Mais le mariage a été brutalement annulé et mon maître n’a accepté de rembourser que les sommes engagées trouvant ces intérêts exorbitants, ce qu’ils étaient en vérité et, me traitant d’imbécile, m’a dit de me débrouiller avec ces commerçants si arrangeants. Mais ceux-ci se sont montrés sous un jour différent : ils étaient devenus intraitables et leur amabilité avait fait place à une dureté inflexible. Je leur ai bien proposé de travailler pour eux mais ils m’ont ri au nez me disant que mon travail ne me permettrait pas de rembourser les intérêts des intérêts devenus des crédits mais que, par contre, une bonne petite pendaison les distrairait d’une vie ennuyeuse et servirait de leçon aux éventuels mauvais payeurs de mon espèce. Je leur ai fait valoir que cela ne servirait pas de leçons aux étrangers qui ignoraient tout de ces pratiques et ils m’ont répondu que c’est pour cela que les étrangers n’étaient pas les bienvenus dans leur ville parce qu’ils n’étaient pas au fait du progrès économique.
Alors, maintenant que tu as entendu mon histoire, dis-moi : qui est le véritable voleur dans cette affaire ? »
Le charbonnier resta songeur :
- « je n’avais jamais entendu parler de cette histoire d’intérêts et j’ai du mal à comprendre en quoi ils représentent un progrès, mais il est vrai que je ne suis qu’un stupide charbonnier… »
Puis il pensa que la vie était étrange : il venait de sauver la vie d’un homme qui était la victime indirecte du refus de sa femme de se marier avec un noble tellement prétentieux et imbu de lui-même qu’il était sûr d’être l’élu et tellement avare et insensible qu’il préférait, malgré l’immensité de sa fortune, sacrifier la vie de son serviteur plutôt que perdre son argent.
A près un long détour pour contourner la ville ils rejoignirent la caravane et là, le charbonnier constata que les marchands connaissaient et appréciait l’homme. De plus, ils apprirent au charbonnier qu’ils évitaient tout échange avec cette ville car les commerçants y étaient durs en affaire, âpres au gain et ils les soupçonnaient même de malhonnêteté. Ils remboursèrent au charbonnier la somme versée pour sauver un homme intègre qui, lui, avait toujours été correct avec eux.
- « On ne compte pas pour la vie d’un ami car elle n’a pas de prix. » avait dit le chef des marchands, puis il avait ajouté en riant que -par contre, ils comptaient bien de nouveau faire affaire avec l’homme dans le futur et que donc cet argent constituait pour eux un bon investissement et que cela n'était pas un mauvais calcul !
Quelques temps plus tard, remis de ses émotions, l’homme dit au charbonnier qu’il lui fallait retourner auprès de son maître pour tenter de regagner ses faveurs et de retrouver son poste car il avait femme et enfants à nourrir. En apprenant où se situait le pays de l’homme le charbonnier se souvint des trois grenades et demanda :
- « Ecoute, ma maison se trouve sur ta route, je vais encore voyager un peu avec ces marchands avant de retourner voir ma femme qui, elle, doit trouver le temps long et s’inquiéter pour moi. Voudrais-tu lui remettre ces trois grenades en gage de mon amour pour elle et lui dire que je vais bien ? »
- « Ta demande m’honore car je sais à quel point c’est important pour toi que ces grenades arrivent à bon port ! Elles sont le trésor le plus précieux qu’il m’ait été demandé de transporter car elles sont le gage de ta confiance et de ton amitié. Je ne saurais jamais assez t’en remercier ! »
En prononçant ces paroles d’une voix étranglée par l’émotion, l’homme serra le charbonnier contre son cœur et, après une longue et chaleureuse accolade, ils se séparèrent.
Le charbonnier continua donc de suivre la caravane, certains affirment qu’ils sont allés jusqu’à Samarcande et qu’il s’est attardé dans cette ville multiculturelle si chaleureuse et accueillante pour les étrangers.
Malgré tout, peu à peu, la nostalgie de sa femme et de son pays furent plus forts que sa passion pour les voyages et les rencontres et il décida de rentrer chez lui.
Marche aujourd’hui, marche demain, à force de marcher on trouve la fin du chemin…
Quand il arriva à proximité de sa maison il fut étonné par le spectacle qui s’offrait à ses yeux : là où par le passé il n’y avait que friches et paysans misérables, se trouvaient des cultures et des troupeaux à perte de vue et les villages traversés respiraient la joie de vivre. Mais ce qui le surprit davantage encore et l’agaça quelque peu c’est que lorsqu’il demandait à qui appartenaient ces terres on lui répondait invariablement : « au charbonnier ».
Cependant sa stupéfaction arriva à son comble lorsqu’il trouva un palais à la place de sa bicoque !
Il était bouleversé et ne savait qu’en penser. Il se sentait la tête vide, le cœur en charpie et c’est comme un somnambule qu’il pénétra dans la cour de ce palais.
Personne ne lui demanda qui il était, ni ce qu’il venait faire : une atmosphère de liberté et de gaité régnait partout où il passait, mais lui, restait là, planté au milieu de la cour.
Au bout d’un moment il aperçut, à l’autre bout de la cour, sa femme portant dans ses bras un enfant d’environ 3 ans qui se tourna vers lui et lui sourit.
Une évidence dévastatrice s’imposa alors à lui : sa femme s’était remariée avec l’un de ses riches prétendants peu après son départ.
Il se tenait, là, debout, l’air abruti dans cette cour animée quand un homme le sortit de son état de sidération en lui frappant aimablement sur l’épaule. C’était un palefrenier qui lui demanda s’il était venu pour du travail parce que cela tomberait bien car lui, cherchait quelqu’un pour le seconder. Le charbonnier grommela des paroles incohérentes ce que le palefrenier prit pour sa façon d’accepter.
S’occuper des chevaux plut beaucoup au charbonnier et l’éloigna des sombres ruminations qui lui rongeaient le cerveau et le cœur. Il découvrit la jalousie dans toute son horrible étendue et ne sut pas comment s’en débarrasser. Après tout n’était-ce pas de sa faute à lui ? Jamais il n’aurait dû partir et laisser sa femme seule, livrée aux affres de l’ennui et de la solitude. …. Mais raisonner ne soulageait en rien sa peine et il devint taciturne.
Une seule personne parvint à le sortir de son enfermement : le fils de sa femme. Celui-ci était fasciné par les chevaux et son joyeux caractère finit par déteindre sur le charbonnier qui lui apprit à s’en occuper comme lui-même l’avait vu faire en partageant la vie des caravaniers. Peu à peu il s’attacha profondément à cet enfant.
Avec le temps il se rendit compte que sa femme était aimée de tous. Personne n’évoquait jamais un éventuel mari ce qui aurait pu le rassurer s’il avait pu cesser de s’interroger sur les causes de l’inexplicable richesse qui s’étalait sous ses yeux et dont il entrevoyait chaque jour un peu plus l’étendue.
Au bout d’un mois le palefrenier lui annonça que la châtelaine voulait faire sa connaissance, comme elle le faisait avec toutes les nouvelles personnes qui entraient à son service.
Interprétant la crispation de son visage il lui dit :
- « Ne te fais pas tant de soucis, tu verras elle est chaleureuse et généreuse. Cependant, dépêche-toi car elle déteste attendre. »
Sa femme allait-elle le reconnaître, et si oui, comment réagirait-elle ? Et lui ? Saurait-il respecter le troisième conseil du vieillard et ne pas céder à la colère qui couvait toujours en lui ?
Elle le reçut chaleureusement, le pria de s’asseoir car elle allait lui raconter une longue histoire, comme elle le faisait à tous ceux qui entraient à son service. Rien dans l’expression de son visage n’indiquait qu’elle le reconnaissait. Il en fut à la fois déçu et décontenancé, mais aussi, bizarrement - soulagé.
Ce qu’elle lui raconta, c’était son histoire et il la connaissait jusqu’au moment de leur séparation. Puis elle décrivit la longueur et la tristesse de son attente, ses craintes à son égard ainsi que son immense joie lorsqu’un homme lui amena de sa part les trois grenades qui prouvaient qu’il était toujours en vie et qu’il pensait toujours à elle. Mais surtout elle exprima l’étendue de sa surprise quand, ayant ouvert la première grenade elle se retrouva au milieu de ce palais somptueux, entourée d’une foule de serviteurs tous plus joyeux et aimables les uns que les autres. De la seconde grenade sortirent des champs fertiles, des troupeaux et des paysans aussi gais et agréables que les serviteurs de la première. Elle appréciait leur compagnie qui la changeait de sa solitude.
Voilà, lui dit-elle d’où elle tenait ses richesses : elle les devait aux grandes qualités humaines de son mari dont cet homme lui avait fait l’éloge.
Oui, pensa-t-il, tout cela expliquait cette soudaine richesse mais une question avait été évitée et il ne put s’empêcher de la lui hurler, cette question qui le rongeait depuis son retour :
- « Et l’enfant ? Tu n’as rien dit au sujet du père de l’enfant !»
- « L’enfant ? Mais c’est ton fils, imbécile ! Quand tu es parti j’étais enceinte de toi et je ne le savais pas encore. Il a trois ans maintenant. Tu es resté bien trop longtemps absent. Dés le premier jour de ton retour je t’ai reconnu et je lui annoncé joyeusement que son père était enfin revenu. Mais comme, nous ayant vu, tu n’es pas accouru vers nous pour te faire reconnaître, j’ai deviné tes sombres pensées. C’est moi qui t’ai envoyé le palefrenier pour que tu restes dans le palais. Pourquoi a-t-il fallu que ce soit encore moi qui te fasse demander ? Je me sens blessée, ulcérée, insultée par ton manque de confiance en l’amour que j’ai pour toi.»
- « Comme tu l’as si bien dit, je suis un imbécile ! J’ai cru que tu t’étais remariée et la douleur que j’en ai ressentie était si intense que j’en ai eu des envies meurtrières. Heureusement, le troisième conseil du vieillard m’est revenu en mémoire et j’ai pensé qu’il ne fallait pas que je me laisse abuser par les apparences, qu’il y avait une explication, mais je ne suis pas arrivée à la trouver et….. »
- «….Et tu n’as jamais pensé à venir me la demander ? »
- « J’avais peur de risquer d’être débordé par ma colère si mes craintes étaient confirmées. »
- « Ainsi tu as si peu confiance en la force de mon amour ? Moi, je n’ai jamais douté de toi, de ton amour pour moi »
- « C’est en moi que je n’ai pas confiance : tu es une princesse et je ne suis qu’un charbonnier et…. »
- « N’est-ce pas en tant que charbonnier que je t’ai aimé l’aurais-tu oublié ? Tes indignes soupçons m’ont profondément blessée. J’aurais pu te laisser mariner plus longtemps pour me venger mais notre fils a besoin de son père et il est prioritaire….Malgré tout, je dois aussi reconnaître que je t’aime tellement et que tu m’as tellement manqué que je suis incapable de t’en vouloir !»
L’histoire pourrait s’arrêter là mais la princesse était en réalité fière de son mari, fière de tout ce que l’homme qui lui avait apporté les grenades lui avait raconté à son sujet, fière de sa bonté, de sa grandeur d’âme mais aussi qu’il ait été capable de contrôler la violence de sa jalousie et elle voulut que son père reconnaisse que la vraie noblesse était celle du cœur et que le charbonnier en faisait plus preuve que tous ces princes héritiers.
Pour ce faire elle lui envoya un messager pour l’inviter à des festivités qu’elle comptait organiser en l’honneur du retour du charbonnier.
Elle choisit un jeune homme d’allure altière qu’elle fit habiller entièrement d’argent et son cheval fut lui aussi caparaçonné d’argent. Elle lui donna comme mission de transmettre l’invitation à son père sans faire aucun commentaire, ni répondre à ses éventuelles questions ou insultes.
Le messager se rendit donc chez le tzar et lui transmit l’invitation de sa fille.
Celui-ci explosa de rage :
- « Comment se fait-il qu’un homme de votre rang puisse ainsi s’abaisser à transmettre le message de la femme d’un immonde charbonnier ? Avez-vous donc perdu toute fierté, toute conscience de votre supériorité sur les manants ? L’entretien est clos ! Disparaissez de ma vue que vous offensez !»
Le messager transmit la réponse du tzar à la princesse.
- « Hélas mon père n’a pas changé mais je ne vais pas me résigner si facilement !»
Une semaine plus tard, elle choisit un cavalier plus âgé, d’allure martiale, qu’elle fit vêtir d’or, lui et son cheval. Avec exactement la même mission.
Le tzar s’emporta à nouveau :
- « Un homme de votre condition devrait avoir honte de s’adresser à moi au nom de personnes aussi viles. Que celle qui se prétend ma fille cesse de m’importuner ! Ceci est une fin de non recevoir ! »
La princesse en ressentit une grande tristesse mais elle décida d’essayer une dernière fois.
Cette fois-ci elle choisit un homme d’âge mûr qui ressemblait à son père le fit parer de diamants étincelants, ainsi que le magnifique pur-sang qu’il chevauchait.
Le tzar lui fit un accueil encore plus odieux qu’aux précédents messagers, mais cette fois-ci la tzarine s’interposa. :
- « Ne trouvez-vous pas pour le moins curieux que notre fille nous envoie de tels messagers d’apparence si noble et si luxueusement vêtus, elle qui est supposée vivre dans la plus extrême misère ? Votre curiosité ne s'en trouve-t-elle pas éveillée ? Cela fait longtemps que nous sommes sans nouvelles d’elle. Faites ce que vous voulez mais moi je vais répondre à son invitation. »
Le tzar en resta pantois : c’était la première fois que sa femme osait s’opposer à lui ! Mais il dut bien reconnaître en son for intérieur qu’elle avait raison au sujet de la curiosité : en réalité, il en était dévoré depuis la venue du premier messager. Pour sauver la face il se mit à beugler :
- « il est hors de question que vous y alliez seule ! Je vais vous y accompagner ! »
Sa femme fit semblant d’être dupe de ce prétexte qui lui permettait de sortir de l’impasse dans laquelle il s’était enfermé par son intransigeance tout en sauvant les apparences. Mais il fit tout un chichignagna car il voulait emmener toute sa suite avec lui, non seulement l’inévitable petite troupe de soldats pour assurer leur sécurité, mais aussi de la vaisselle, des aliments, des tentes, des tables….car il ne voulait à aucun prix mettre les pieds dans la hutte du charbonnier, partager son infâme pitance et manger dans de la vaisselle grossière, assis inconfortablement sur des chaises rudimentaires…
Sa femme en ressentit une vive irritation mais elle s’abstint de protester. La colère et la frustration qu’elle avait accumulées depuis des années commençaient à remonter à la surface sans qu’elle en prenne vraiment conscience.
Le trajet leur prit un temps infini mais ils finirent par arriver à proximité de l’endroit où était censé se trouver la maison du charbonnier. Le troisième messager vint alors à leur rencontre et leur indiqua le palais dont ils admiraient l’architecture raffinée depuis quelques temps. La femme du tzar s’exclama sur un ton sans réplique qui laissa son mari sans voix :
- « Nous allons laisser tout votre tralala ici, je ne tiens pas à me couvrir de ridicule en arrivant avec votre campement dans un palais visiblement bien plus somptueux que le vôtre. »
Et elle suivit le messager sans attendre sa réponse. Le tzar déboussolé par la tournure des évènements obtempéra en grommelant.
Leur fille leur fit un accueil chaleureux, elle embrassa sa mère et sa nourrice qui suivait toujours celle-ci comme une ombre mais son père refusa de lui adresser la parole.
Rien ne manqua pour le repas, les plats servis dans une vaisselle précieuse étaient d’un goût exquis et les invités, tous d’apparence prestigieuse, respectaient scrupuleusement le protocole.
Cependant à la fin du repas la princesse s’adressa à son père et lui dit :
- « Tout ce que vous voyez dans ce palais je le dois à mon mari le charbonnier. »
Le tzar voulu protester mais sa femme lui ordonna d’un ton sec :
- « Pour une fois, taisez-vous, j’aimerais savoir ce que ma fille a à nous dire »
La princesse raconta alors toute son histoire sans rien omettre de la partie qui concernait les aventures du charbonnier et elle termina en disant à son père, le regardant droit dans les yeux :
- « N’ai-je pas eu raison de refuser tous ces princes de belle apparence extérieure mais sans aucune consistance intérieure ? La vraie noblesse n’est-elle pas la noblesse du cœur ? Par son courage, son intelligence et sa bonté le charbonnier ne m’a-t-il pas de plus procuré plus de richesses que vous-même ne pourrez jamais accumuler ? Et le peuple qui vit sur nos terres ne souffre pas de la misère comme ceux qui vivent dans votre royaume et ceux de ces princes indifférents aux malheurs que leur avidité engendre ?... »
Le tzar explosa et cette fois-ci sa femme ne put rien y faire :
- « Vraiment, que voilà des paroles stupides ! La noblesse est héréditaire, elle a été gagnée par la puissance de l’épée et la domination des peuples vaincus rendus serviles et corvéables a merci ! Vous parlez du bien être de ces peuples, mais qu’est-ce que nous en avons à faire ? Ils ne sont que les instruments de notre puissance, des outils dont nous nous usons et que nous jetons selon notre bon désir ! Qui se soucie du bonheur d’un outil ? Notre rôle en tant que dominants est d’assurer notre domination non seulement sur les populations asservies mais aussi sur les autres dominants, c’est la loi du plus fort et c’est pour cela que nous devons paraître, pour assurer notre prestige : notre valeur est dans nos possessions, dans l’envie que notre aisance provoque chez les autres. Le bonheur ne fait pas partie de ces valeurs, il n’y a que le pouvoir qui nous importe et s’il faut commettre des massacres pour l’obtenir et le maintenir, rien ne peut nous en empêcher tant que nous détenons la force. En refusant de respecter les obligations de ta condition au nom des valeurs du vulgaire, tu as affaibli mon pouvoir et je suis depuis harcelé par tous tes anciens prétendants qui aimeraient bien prendre ma place et obligé de batailler contre eux constamment pour rester le plus puissant. Et ce n’est pas ton charbonnier impotent qui va venir se battre et risquer sa vie pour assurer ma gloire ! »
Comme pour donner raison au tzar, on entendit soudain des cris et les gens de sa suite accouraient vers le palais fuyant disaient-ils l’armée coalisée des prétendants humiliés que la petite troupe de soldats restés sur place essayait de retarder.
Le charbonnier appela sa femme et lui dit :
- « Il me semble que le moment est venu d’ouvrir la troisième grenade »
Celle-ci répondit :
- « j’ai toujours pensé qu’un excès d’avidité ne pouvait apporter que du malheur, c’est pourquoi je ne l’ai pas ouverte ! »
- « Mais le malheur est là et il me semble que nous devons courir le risque de nous tromper et de tout perdre, personne dans ton palais ne sait se battre »
La nourrice qui les écoutait s’approcha alors d’eux :
- « La princesse a raison, n’ouvrez sous aucun prétexte la troisième grenade et faites confiance à votre population : ce sont des paysans et des serviteurs mais ils savent se battre pour défendre leur dignité. Regardez : ils arrivent déjà ! »
Et effectivement de partout venaient des hommes et des femmes déterminés armés de leurs instruments de travail mais aussi d’armes trouvées dans une des nombreuses salles souterraines du palais et ils étaient comme une marée humaine que rien ne semblait devoir faire reculer. Ils allèrent à la rencontre des armées ennemies en chantant une étrange mélopée : les courageux prétendants furent pris de panique et s’enfuirent les premiers, suivis de près par les gradés mais les engagés de force déposèrent les armes et allèrent à la rencontre de leurs semblables et pactisèrent avec l’ennemi qui les reçut à bras ouverts.
Le tzar appela sa femme et lui dit :
- « quittons cet asile de fous et retournons sur nos terres. »
Mais elle refusa de le suivre et lui dit qu’elle avait perdu sa vie en lui obéissant constamment comme on lui avait inculqué que c’était son devoir de le faire. Maintenant elle désirait rester près de sa fille et jouer son rôle de grand-mère auprès de son merveilleux petit fils et ce n’est pas lui qui allait l’en empêcher.
Le tzar emporté par une colère blanche s’empara de la troisième grenade que personne ne surveillait et il retourna dans son palais où il trouva les prétendants en train de le dévaster. Fébrilement, il prit un couteau et coupa la grenade en deux. Une fumée âcre en sortie et une voix se fit entendre :
- « votre avidité vous a bien servi, vous y gagnez l’insigne honneur de devenir les esclaves des génies qui vous sont en tout point supérieurs ! Une larve humaine ne peut être que satisfaite de cette amélioration de sa condition ! »
La fumée enveloppa le tzar et les prétendants tremblants de terreur et l’on n’entendit plus jamais parler ni de l’un ni des autres.
Quant au charbonnier, sa famille et tous leurs amis, eh bien, s’ils ne sont pas morts, ils vivent encore !
FIN
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