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Article d'édition

A l'université, une politique rétrograde et irresponsable

Germain Trugnan est professeur des Universités - Praticien hospitalier (PU-PH) à la Faculté de Médecine Pierre et Marie Curie. Il est biologiste, dirige une Unité de Recherche INSERM, une Ecole Doctorale « interdisciplinaire pour le vivant » et un département hospitalier de spectrométrie de masse. Il vient de démissionner de son siège au conseil d’administration (CA) de l’université Pierre et Marie Curie (UPMC, Paris 6), l’une des plus grandes universités de recherche française.

Cette démission n’est pas un phénomène isolé. Ainsi, au sein du Pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) Sorbonne-Paris-Cité, le vice-président du Conseil des études et de la vie universitaire (Cevu) de l’université Paris-Diderot (Paris 7) a récemment démissionné pour témoigner de l’opposition de très nombreux collègues qui ont exprimé leur colère contre les nouvelles maquettes de formation, imposées par le bureau du PRES.

Germain Trugnan répond aux questions de deux autres professeurs de l’UPMC, membres du Conseil scientifique, Annick Valibouze et moi-même.

Germain, pourrais-tu nous expliquer le contexte et les raisons de cette démission ?

GT : En juillet dernier, j’ai pris la succession de Jean-Pierre Rozet, en tant que représentant, élu au conseil d'administration, des professeurs et directeurs de recherche sur la liste « Réinventer l’Université ». J’avais accepté de figurer sur cette liste car elle s’oppose clairement à la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) et à l’ensemble de ses conséquences néfastes pour la recherche (le syndrome des « EX »), la dégradation de la formation des étudiants et du fonctionnement démocratique de l’appareil administratif – les présidents d’universités se voyant dotés de super-pouvoirs. Les conseils centraux, élus par la communauté universitaire, figuraient en quelque sorte les seules instances représentatives, et, parmi eux, seul le CA avait quelque pouvoir décisionnel.

Dans le même temps, j’étais convaincu que la loi électorale découlant de la LRU et de ses orientations plus managériales qu’humanistes ne permettrait pas un débat libre, ouvert et démocratique sur l’avenir de notre université. La brève expérience que je viens de vivre au CA m’a définitivement convaincu que j’avais eu raison, dès le début, de me méfier du système mis en place au cours des dix dernières années. Il s’agit en effet d’un ensemble cohérent visant à expulser toute velléité démocratique du champ de la gestion universitaire et dont l’objectif central est la mise en place d’une politique rétrograde, irresponsable et empreinte de mépris pour l’ensemble des personnels de l’université. Qu’il s’agisse de la mise en place des parcours de formation, des modalités d’évaluation des étudiants, de la politique de recherche, tout a été fait à l’insu des personnes concernées, voire dans certains cas contre leur avis. L’Université s’est dotée de conseils, d’élus, de représentants à tous les niveaux dont la parole a été bafouée par de sombres manipulations d’appareils, par des discussions de salons, par des pratiques dignes d’une cour royale qui n’ont plus rien à voir avec ce que des siècles de lutte avaient réussi à imposer en matière de démocratie et de collégialité.

Dans ces conditions, il ne m’est pas possible de continuer à cautionner cette mascarade par ma présence au CA. Comme me l’a fait peu courtoisement remarquer le président de l’UPMC, les questions de fond ne se résoudront plus dans les conseils, mais dans la rue. Mon choix est donc fait. Je préfère rester au côté de mes collègues et résister pour construire un avenir digne et conforme à mes convictions profondes en dehors de toute compromission avec ce système. Je maintiens mon engagement profond à reconstruire, dans la concertation, la transparence et l’ouverture, l’université moderne dont notre pays a et aura besoin pour répondre aux vrais défis de l’avenir.

Quelles sont les motivations de cette université pour procéder à de telles réformes ?

GT : Tout d’abord, il importe de rappeler que ce qui se passe à l’UPMC n’est qu’un exemple parmi d’autres. Les orientations générales de l’Université, décidées par un petit nombre d’initiés et votées par les chambres d’enregistrement que sont devenus les conseils centraux, visent à adapter nos formations, nos recherches, nos structures non pas à la société, comme le prétend l’exécutif, mais aux objectifs étriqués d’une caste restreinte, coupée des réalités et centrée sur des objectifs économiques à court terme au mépris du plus grand nombre.

De manière plus précise, ce qui a été déclenché depuis une dizaine d’années, c’est la transformation profonde des missions de l’université qui, de la production et de la transmission des connaissances, passe à la capacité à fabriquer des listes de compétences adaptées aux besoins mouvants d’une économie en crise. C’est donc l’économie qui, comme dans tant d’autres secteurs des activités humaines, prend le pouvoir et qui dicte sa loi. Les mécanismes managériaux à l’œuvre dans le secteur productif s’imposent progressivement à l’université : mise en place d’exécutifs libérés des contraintes du contrôle démocratique, systèmes d’acquisition-fusion (PRES), recherche systématique d’économies d’échelle, promotion de valeurs (“ performance et compétitivité ”) étrangères aux activités créatrices. Tout est donc mis en œuvre pour éloigner les scientifiques de leur capacité et de leur responsabilité à qualifier la “ crise ” et la violence de son volet idéologique.

Les grands desseins, comme par exemple celui de l’interdisciplinarité, sont transformés en outils de pouvoir et de communication au mépris de ce que pensent et de ce que font les acteurs de terrain. L’un des enjeux majeurs du monde moderne est l’approfondissement réel des connaissances et leur transfert à la société pour l’amélioration des conditions de vie de l’humanité. Ceci passe par le développement de formations et de recherches aux interfaces entre les disciplines, dont chacun s’accorde à penser qu’elles représentent le plus grand gisement de savoir. L’interdisciplinarité requiert une authentique mixité culturelle, un brassage profond des concepts et des pratiques, une transformation de la représentation et de l’utilisation des savoirs disciplinaires. Les voies choisies en France, et à l’UPMC en particulier, s’apparentent plus à une entreprise d’affichage médiatique qui masque en fait un sévère repli disciplinaire, source d’opposition entre disciplines et donc d’accroissement du pouvoir des exécutifs.

Quelles solutions alors ?

GT : La LRU a largement fait la preuve de sa nocivité. Associée aux « Initiatives d’Excellence » et autres programmes “EX”, elle conduit à la formation d’entités de plus en plus détachées du contexte national et international, dont les objectifs ne peuvent plus être ceux d’un grand service public de formation et de recherche, quoi qu’en disent la plupart des équipes dirigeantes des universités. Cette loi doit être abrogée et l’Université doit se reconstruire sur ses fondements : être au service de la nation pour assurer la production et la transmission des connaissances au plus haut niveau.

Le système d’évaluation par l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aéres) a également révélé son objectif d’imposer des réorganisations contraintes de structures de recherche et de formation, en adéquation avec les exigences des élites politiques et économiques et non avec les besoins culturels et sociaux. Cette agence doit être supprimée. Notre pays dispose de grandes richesses et de grandes capacités d’évaluation qu’il est aisément possible de mobiliser. Considérons par exemple l’énorme capacité d’expertise collective que représentent les élus dans les conseils d’universités, dans les conseils d’UFR, dans les commissions et sections des grands organismes de recherche. Toutes ces compétences sont aujourd’hui ignorées, voire discréditées par le système en place. La suppression de l’Aéres permettra de remobiliser la communauté scientifique et de lui redonner tout son rôle dans la construction d’un outil de recherche et de formation moderne, performant et appuyé sur la société.

Le système de financement sur projets par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le développement incontrôlé de l’“EXmania” conduisent à la disparition de pans entiers de la recherche fondamentale et exercent une pression sur les thématiques de recherche dans une vision productiviste et ultra compétitive. Ce système conduira nécessairement à l’assèchement de la créativité et des capacités de recherche sur le long terme, alors que ce sont précisément ces performances que nous ont enviés de nombreux autres pays par le passé. Il est urgent de redonner de la vigueur à la recherche et à la formation de haut niveau en faisant confiance aux scientifiques, aux enseignants et aux étudiants. Ceci passe par des systèmes de financements récurrents et de contrôle a posteriori. La mise en place de financements incitatifs n’est pas à bannir, bien entendu, mais leur utilisation doit s’inscrire dans un cadre défini et placé sous le contrôle des acteurs eux-mêmes.

Pierre Aucouturier et Annick Valibouze

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