Ven.
31
Oct

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition
Édition : Bookclub

Derrida, philosophie animale

Dans Jacques Derrida – Politique et éthique de l’animalité, Patrick Llored interroge le sens et les conséquences des analyses que Derrida consacre à l’Animal. Si l’intérêt de Derrida s’enracine dans un refus de l’anthropocentrisme et de l’occidentalocentrisme, il renvoie aussi au fait qu’un certain rapport à l’Animal est une condition de la pensée et des subjectivités occidentales, de certaines formes et certains concepts du pouvoir politique, de la construction de la figure de l’Homme. Ainsi, la question de l’Animal serait primordiale pour toute entreprise qui voudrait changer notre pensée et notre existence, c’est-à-dire pour tout projet véritablement philosophique.

L’Animal apparait comme une création de l’Homme, création nécessaire à la catégorie Homme. L’Homme n’est pas un donné évident mais une construction historique, culturelle, intellectuelle, et l’Homme n’a cessé de s’inventer à partir du rapport à l’Animal. L’Animal n’est pas non plus un donné évident, le terme ne qualifie pas seulement un ensemble de vivants particuliers. Une des thèses de Derrida analysées par Patrick Llored est que l’Homme et l’Animal sont indissociables : penser et repenser l’un implique que l’autre soit pris dans cette pensée et reformulation, puisque l’Animal est intégré dans la définition de l’Homme et inversement. Pour Derrida, repenser ce rapport à l’Animal correspond à une mise en question de l’Homme et de l’Animal, c’est-à-dire une mise en question des fondements de la pensée occidentale, mais également à une visée éthique : sont en jeu le rapport à soi et le rapport à l’autre, la possibilité de « l’idée même de monde commun qui est interrogée et repensée en vue d’accueillir l’altérité absolue du tout autre » – une éthique de l’hospitalité nécessaire à l’existence d’un monde commun impliquant non pas l’identité mais la différence et, par exemple, la responsabilité à l’égard de l’irresponsable.

L’Homme se construit en s’opposant à l’Animal et cette opposition est elle-même productrice des subjectivités occidentales : se penser comme un humain, c’est se différencier de cet autre animal que l’on n’est pas. Cette opposition constitutive implique que l’animal ne soit pas uniquement autre, voire inférieur : il est surtout celui que l’Homme peut tuer et manger. Tuer et manger l’animal n’est pas réductible à une fonction alimentaire ni une nécessité vitale. Tuer et ingérer les chairs animales est analysé par Derrida comme un rituel, la répétition du sacrifice nécessaire à la production de l’Animal comme autre et de l’Homme comme distinct de cet autre. C’est ainsi qu’est étudié le concept derridien de carnophallogocentrisme, concept recouvrant certaines des conditions de la catégorie Homme et des subjectivités humaines et qui, parallèlement, fait apparaître que cette catégorie et ces subjectivités sont inséparables d’un massacre. L’Animal désigne d’abord l’ensemble des vivants qui peuvent être tués et consommés, par opposition aux vivants qui constituent la communauté humaine : celle-ci trouve une de ses conditions dans la détermination d’un autre d’autant plus différent que les règles qui régissent les rapports existant entre les membres de la communauté humaine non seulement ne lui sont pas appliquées mais sont massivement transgressées : tuer des corps et les manger.

Freud analysait l’interdit du cannibalisme comme fondamental pour les sociétés visant à refouler la bestialité de l’Homme. On pourrait dire que Derrida montre que le cannibalisme est déplacé et se retrouve, par le rapport à l’animal, au fondement de la conscience occidentale dont il s’agit de mettre au jour les conditions inconscientes – tout un inconscient, un impensé fait de chairs, de sang et de dévoration. On peut voir dans l’élaboration du concept de carnophallogocentrisme une critique de la pensée humaniste et de la notion de « propre de l’Homme », puisque l’Homme ne peut se constituer et se penser que par la pratique d’une bestialité que pourtant la bête est supposée incarner : la violence « bestiale » est nécessaire à l’Homme pour exister alors même qu’il attribue cette bestialité à l’Animal dont il veut se distinguer. En insistant sur le concept de carnophallogocentrisme, Patrick Llored met en évidence un de buts de la déconstruction : élaborer une critique de la pensée occidentalocentrée qui, bien qu’elle se réclame de la raison, de la culture, de la civilisation, de la morale, repose sur des cadavres dévorés, c’est-à-dire sur tout autre chose que du rationnel et des valeurs morales.

Le rapport à l’Animal tel qu’il a été institué implique une exclusion de celui-ci de la sphère de la morale et de la politique. Le meurtre de l’animal n’est pas reconnu comme meurtre, il est la condition et l’effet d’un « pouvoir [qui] distribue à sa manière les cartes du réel et du symbolique en enlevant la vie tout en ne reconnaissant pas la violence par laquelle il s’effectue ». Les principes de l’ordre politique et moral sont absents du rapport à l’animal, ce rapport reposant sur une violence niée et réduite à un geste purement technique dépourvu de toute dimension morale : « Réduire cet acte à une manifestation pauvrement empirique revient en réalité à refuser à l’animal toute appartenance à un champ symbolique susceptible d’en faire un être dont la vie ne serait pas réduite à sa seule dimension biologique ».

Ainsi, le rapport aux animaux les réduit à « des corps de chair comestible », leur mise à mort parait dépourvue de signification particulière et relève d’une simple nécessité ou renvoie à une dimension culturelle valorisée. Le rapport à l’animal s’inscrit donc dans une représentation technique du monde, de la nature et du vivant dans laquelle ce qui est se trouve pensé à partir de l’utile et du manipulable (Derrida pouvant rejoindre ici certaines des analyses de Heidegger). Mais pour Derrida ce rapport à l’Animal sert aussi à mettre en évidence la nature d’un pouvoir fondé sur l’extrême violence puisqu’il se définit comme pouvoir de mettre à mort et de dévorer une partie des vivants. Même si Patrick Llored ne le signale pas, on pourrait voir ici, de la part de Derrida, une forme de dialogue critique avec Michel Foucault qui, par distinction d’avec l’ancienne forme du pouvoir de vie et de mort, analysait le pouvoir moderne comme biopouvoir, comme gestion du vivant : si, pour Foucault, le biopouvoir inclut des formes de violence, il ne repose pas essentiellement sur le pouvoir de tuer (même si le biopouvoir intègre et justifie le génocide et l’extermination de masse). Ne s’agit-il pas pour Derrida de démontrer que les analyses que Foucault consacre au pouvoir demeurent dans les limites de l’anthropocentrisme et de l’occidentalocentrisme ?

Le rapport à l’Animal est utilisé comme un révélateur d’une forme de pouvoir : pouvoir que l’Homme s’attribue et exerce sur le vivant animal, pouvoir souverain qui définit l’Homme et par lequel « le sujet s’auto-institue en mettant à mort l’animal ». Le sujet et sa souveraineté, supposés constituer le propre de l’Homme, sont donc indissociables du meurtre rituel des animaux. Ce qui revient à dire que la figure de l’Homme est inséparable d’une violence sanglante et carnassière qui fait de l’Homme tout autre chose que ce que posent les formes habituelles de l’humanisme ou la pensée construite sur cette représentation d’une humanité distincte de l’animalité, à commencer par la pensée morale et politique moderne où l’Homme se voit défini par un statut, des droits et un mode d’être qui présupposent à la fois sa séparation d’avec l’animal et la nécessité d’un mode d’existence adéquat à cette spécificité et protecteur de celle-ci : les lois, les droits, l’Etat sont établis sur la violence la plus arbitraire. Les analyses de Derrida montrent que la pensée politique moderne dépend d’un impensé qui est la violence même. Le pouvoir et la pensée politiques modernes ont leur condition dans ce qu’ils prétendent exclure : la violence, le meurtre, le sang.

Même si l’Animal est exclu du politique, il en est en même temps une catégorie puisque cette exclusion est une condition d’une certaine forme de la pensée politique. Mais l’Animal est d’autant plus une catégorie politique que, dans la pensée politique moderne, il occupe une place ambivalente que Patrick Llored analyse grâce à un autre concept derridien, celui de zoopolitique. Ce concept suit la façon dont la notion de souveraineté politique, centrale pour la pensée politique moderne, à la fois repose sur une exclusion de l’Animal et sur une contamination de la pensée du pouvoir et de ses formes légitimes par cette même catégorie : d’une part la souveraineté exige la distinction d’avec l’animal et toute forme de bestialité, y compris en l’Homme, et d’autre part le pouvoir souverain est lui-même figuré comme animal, voire comme bestial, « dans la mesure où [il] ne peut pas ne pas se penser autrement que comme animalité, voire bestialité en tant qu’institution disposant du monopole de la violence physique et symbolique sur tous les vivants qu’elle assujettit et dont elle s’approprie en permanence la vie ». Fondé en raison à partir du partage entre l’Homme et l’Animal et de l’exclusion de l’Animal, le pouvoir souverain n’en est pas moins dépositaire d’attributs caractéristiques de l’Animal nécessaires à la définition de ce pouvoir : « C’est pourquoi il existe une violence intrinsèque de la souveraineté reposant à la fois sur cette domination à l’égard de tous les animaux, dont elle s’approprie la vie en les tuant, et sur le monopole de la violence maintenue, organisée et légalisée ». Là encore, de manière toute nietzschéenne, Derrida fait voir ce qui, sous les valeurs morales ou les constructions rationnelles de la philosophie, n’est pas thématisé, ce qui veut être occulté : sous la raison la violence, sous l’Etat, la loi, le droit, se découvrent la violence, symbolique et matérielle, la destruction des corps et des vies.

Patrick Llored insiste donc sur le fait que la réflexion de Derrida concernant l’Animal embrasse des dimensions multiples puisque l’Animal est un foyer où se concentrent des concepts essentiels de la pensée et de la réalité anthropologiques, éthiques, politiques : l’Etat, la loi, le droit, la liberté, le sujet sont indissociables d’une pensée et d’une pratique de l’Animal que Derrida invite à réviser, d’autant plus que cette révision concerne le rapport de l’Homme à lui-même ainsi que le rapport des humains entre eux. D’une part, l’Animal est impliqué dans l’élaboration des pensées politiques et éthiques humaines mais, d’autre part, l’Animal est aussi une catégorie qui, symboliquement et pratiquement, peut inclure certains humains subissant alors le même régime que celui qui est appliqué à l’Animal : une partie de l’humanité est pensée à partir des catégories attribuées à l’Animal, à la bête, et traitée comme des bêtes. La déshumanisation de l’Arabe, du Noir, de l’Homosexuel ne se situe pas simplement au niveau du discours et ne met pas en jeu que des métaphores : ces métaphores dans le discours sont nécessaires à une réduction de ces figures à une nature bestiale, à leur exclusion hors de la sphère du droit et de la loi, à leur traitement particulier et violent, aussi bien symboliquement que matériellement, de la part de l’Etat. Et lorsque Patrick Llored suit la façon dont Derrida analyse l’assimilation de la mise à mort des animaux à un geste purement technique, technologique, exécuté en dehors des considérations morales communes, on ne peut pas ne pas penser au massacre de millions de juifs perpétré par la machine technocratique et technologique nazie.

Il ne s’agit pas pour autant de tomber dans une indifférenciation qui identifierait l’Homme à l’Animal et nierait toute différence. Si remettre en question le rapport de l’Homme à l’Animal est fondamental et urgent, cette remise en question ne saurait prendre la forme d’une simple approche biologique de l’Homme et de l’Animal aboutissant à une définition de l’Homme par ses caractères biologiques animaux. Le but de Derrida est d’interroger et de brouiller, de déplacer et redistribuer les frontières qui servent à penser et mettre en place les différences entre l’Homme et l’Animal, non pas pour effacer toute frontière mais pour réévaluer leur fonctionnement, les partages que ces frontières rendent possibles, les conséquences politiques et éthiques de ces partages. Il s’agit donc, pour Derrida, d’instaurer les conditions d’une véritable reformulation, refondation et transformation de notre pensée éthique et politique pour rendre possible une invention de nouvelles catégories et de nouvelles pratiques. Le but de ce travail étant de rendre possible l’existence d’un monde commun impliquant non pas l’identité et la violence qui l’accompagne mais la différence, y compris celle de cet autre qu’est l’Animal.

C’est ce travail, patient et méticuleux, que Patrick Llored parcourt et expose en suivant la logique de certains des concepts toujours étranges forgés par Derrida. En ce sens, si son essai apparaît comme une introduction particulièrement claire et efficace à la pensée de Jacques Derrida, il en fait en même temps apparaître un des moments essentiels, peu vu et commenté jusqu’à présent. Nous ne suivrons pas pourtant l’auteur lorsqu’il affirme que la philosophie de Derrida est essentiellement une pensée du vivant animal, faisant ainsi de l’Animal la notion centrale de cette philosophie. La pensée de Derrida est au contraire une sorte de kaléidoscope qui vise à remettre en question et à chercher des voies pour transformer la pensée philosophique occidentale et créer d’autres façons de penser et de vivre, ce qui exige une réévaluation critique des opérations et concepts qui rendent possible cette philosophie. Parmi ces concepts se trouvent justement ceux d’origine, d’identité et de centre – et ce sont ces concepts que Derrida déjoue et subvertit dans sa pratique même de philosophe. Il n’y a pas de concept central chez Derrida mais toujours des séries conceptuelles qui rendent indissociables certains concepts apparemment sans rapport les uns avec les autres : l’Animal, dans cette pensée, ne se sépare pas de l’Etranger ou de la Femme et le carnophallogocentrisme est en même temps un sexisme autant qu’un antisémitisme.

L’intérêt et la valeur du livre de Patrick Llored résident pourtant dans cette mise en évidence de l’importance de la question de l’Animal dans la philosophie de Derrida. L’auteur rassemble dans les analyses qu’il propose des lignes plus ou moins dispersées et apparentes dans l’œuvre du philosophe pour en proposer une nouvelle cartographie qui éclaire certaines dimensions de l’œuvre de Derrida autant qu’elle appelle des questionnements et des prolongements nouveaux. N’est-ce pas le signe de l’importance d’un livre de philosophie, le fait qu’il force à penser et fasse signe vers une pensée nouvelle ?

Patrick Llored, Jacques Derrida – Politique et éthique de l’animalité, éditions Sils Maria, 2013, 112 p., 10 €

Newsletter